Ortega y Gasset, le cri du libéralisme
José Ortega y Gasset figure rarement parmi les philosophes les plus cités et étudiés. Pourtant, ses diagnostics politiques, sociaux et moraux restent d’actualité. Portrait d’un penseur majeur du XXe siècle.
A la frontière du XIXe et du XXe siècle, l’Espagne chancelle. Frappée par un retard intellectuel et industriel sur le reste de l’Europe, puis humiliée par la perte des dernières colonies en 1898, la nation s’engouffre dans une crise existentielle. C’est dans cette atmosphère de doute et de déclin que grandit José Ortega y Gasset. Né à Madrid en 1883 dans une famille bourgeoise, le futur penseur du réformisme espagnol s’oriente rapidement vers la philosophie. Après une thèse et plusieurs séjours en Allemagne lors desquels il est influencé par le néokantisme, il obtient la chaire en métaphysique à l’université centrale de Madrid en 1910.
Très tôt, le philosophe se livre à une intense activité intellectuelle: conférences, revues, débats… Il fonde plusieurs journaux, dont la Revista de Occidente en 1923, toujours active aujourd’hui, dans laquelle il traduit de nombreux philosophes européens, tels que Nietzsche et Bergson. Son ambition est avant tout éducative et émancipatrice: si le peuple lit les journaux, la philosophie doit y être présente. L’intellectuel doit alors s’engager au cœur de la cité et de son temps, ce qu’Ortega nomme sa «circonstance».
La raison historique
Si la circonstance est si importante pour le philosophe, c’est parce que la «raison historique» est selon lui la seule manière de s’approcher des solutions pour les problèmes humains. Contrairement à la raison pure de René Descartes ou Emmanuel Kant, qui cherchaient des vérités universelles, Ortega défend une «raison vitale» ou «raison historique», qui reconnaît la subjectivité et l’influence du contexte de l’individu dans la connaissance du monde. Sa célèbre phrase «Je suis moi et ma circonstance» reflète cette idée.
La raison vitale est avant tout une force de transformation de la réalité. Cette approche implique entre autres que chaque génération a la responsabilité d’interpréter et d’assumer sa propre réalité historique, en prenant des décisions conscientes sur son avenir.
La désillusion républicaine
Dans les années 1910 et 1920, fidèle à sa vision de l’intellectuel engagé, Ortega porte la voix du réformisme libéral et laïque. En 1931, il soutient activement l’avènement de la Seconde République et il est élu député au Parlement espagnol. Toutefois, l’enthousiasme initial laisse rapidement place à la désillusion. Loin de la profonde modernisation qu’il appelait de ses vœux, la République s’enfonce peu à peu dans l’instabilité politique. Le philosophe renonce à son activité de député.
Dès lors, Ortega s’emploie à critiquer les extrémismes de tous bords, fascistes et communistes, qui gagnent toujours plus de poids dans les sociétés européennes. En 1936, l’Espagne plonge dans les ténèbres de la guerre civile. Ortega quitte aussitôt le pays, conscient du danger qu’il encourt en tant qu’esprit libre. Six auparavant, il avait pointé du doigt la montée inquiétante des idéologies totalitaires dans son œuvre la plus iconoclaste,
La Révolte des masses (1930).
Le triomphe de l’homme-masse
Dans cet essai, Ortega mène un examen critique des sociétés occidentales de son époque. La postérité en retiendra principalement l’apport conceptuel des «hommes-masse» et de la minorité «qualifiée» ou «choisie». Pour le philosophe, ces deux profils psychologiques et moraux coexistent au sein de la société. Cependant, regrette-t-il, l’heure est aux «hommes-masse».
L’homme-masse se caractérise par une absence totale d’exigence personnelle, il se complaît dans la médiocrité et l’homogénéité. Il ne pose aucune limite à ses désirs, opine sur tout sans en avoir les compétences, et exige continuellement de nouveaux droits sans assumer aucune obligation ni exprimer une quelconque gratitude envers ce qui le précède. En somme, l’homme-masse est un enfant gâté.
Il bénéficie de tous les progrès techniques et institutionnels issus du XIXe siècle, tout en méconnaissant leurs causes – la démocratie libérale, l’expérimentation scientifique et l’industrialisation, selon Ortega – du fait de son ignorance historique. Contrairement à ce que l’homme-masse pense, ces progrès ne sont pas des droits naturels, mais les fruits du génie et de l’effort de quelques individus dans un environnement favorable.
Les minorités choisies
Ces «quelques individus» forment la minorité choisie, une sorte d’élite éclairée. Là où l’homme-masse est statique car auto-satisfait dans son uniformité, la minorité choisie est dynamique, en quête de transcendance et de dépassement de soi. Là où l’homme-masse regarde toujours vers l’extérieur, en particulier vers l’Etat, la minorité choisie se tourne d’abord vers elle-même, visant une auto-amélioration constante, soit la véritable noblesse selon Ortega. La division entre les hommes-masse et l’aristocratie de la minorité choisie n’est donc pas une affaire de classe sociale, mais d’attitude face à la société et à soi-même.
Malheureusement, souligne le philosophe, la civilisation occidentale stagne, voire recule, car les hommes-masse prennent toujours plus de pouvoir dans les sociétés modernes, jusqu’à effacer la minorité choisie. La direction de la société a été prise par des hommes-masse qui écrasent l’excellence et ne s’intéressent pas aux principes mêmes de leur civilisation, mettant en danger la démocratie libérale.
La démocratie libérale en danger
Pour le philosophe espagnol, le libéralisme politique est le véritable moteur de l’amélioration des conditions de vie. Il représente «la générosité suprême», «le cri le plus noble ayant sonné sur la planète», la majorité accordant des droits à tous les individus, y compris aux minorités et aux adversaires politiques. Néanmoins, Ortega est conscient que cette conquête politique «paradoxale», «peu naturelle» et «acrobatique» demeure extrêmement fragile.
L’interventionnisme étatique, alimenté par l’homme-masse, en est le principal danger. L’homme-masse voit en l’Etat un pouvoir anonyme, pourvoyeur de privilèges et exauceur de désirs illimités. Si l’Etat moderne est une avancée cruciale, Ortega voit en l’interventionnisme excessif «l’annulation de la spontanéité historique qui, en définitive, soutient, nourrit et conduit les destinées humaines».
Retour frustré en Espagne
En 1945, Ortega revient en Espagne, persuadé que la fin de la Seconde Guerre mondiale et la défaite des fascismes européens entraîneraient un changement du paysage politique de son pays. Il se trompe lourdement. Privé de sa chaire universitaire, il se retrouve marginalisé par le régime franquiste. Le philosophe s’enferme dans un silence qui lui sera longuement reproché. Dans une ironie amère, la Phalange fasciste tentera régulièrement de le récupérer intellectuellement, contribuant à l’amalgame qui l’associera injustement au franquisme, alors même que ses écrits en sont l’antithèse.
La confusion est telle qu’Albert Camus, lecteur enthousiaste de La Révolte des masses, se heurte au refus de Gaston Gallimard lorsqu’il propose de publier l’ouvrage en France dans les années 1950. Lorsque José Ortega y Gasset décède en 1955 à Madrid, le gouvernement franquiste distribue une circulaire à la presse pour forcer la mention des «erreurs politiques et religieuses» du philosophe, dans une dernière tentative de contrôler l’héritage du plus grand penseur espagnol du XXe siècle.
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre.
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