Marxisme, wokisme, rien à voir

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 mai 2023 · 0 commentaire

Parmi ceux dont l’existence consiste aujourd’hui à dénicher et combattre partout le «wokisme», beaucoup ont tendance à l’assimiler au marxisme. Une association simpliste et quelque peu hasardeuse, loin de faire l’unanimité.

«Le wokisme est bien le fruit du marxisme: plus précisément, il lui succède.» Ainsi sonne le titre d’une tribune publiée en décembre 2021 sur le site de Front Populaire, revue dirigée par Michel Onfray. L’auteur, Bernard Paqueteau, y défendait la thèse d’une filiation entre marxisme et wokisme. Une brève analyse du titre choisi – qui constitue la thèse de l’article – suffit à en affaiblir le propos: «succéder à» n’implique en rien d’«être le fruit de». Toute réalité succède à une autre dans le temps, elle n’en découle pas pour autant.

Un rapprochement douteux

Ceux qui font du wokisme un fruit du marxisme ou simplement une forme de marxisme justifient leur thèse en prétendant que la pensée de gauche aurait muté en quelques années de la défense de la classe ouvrière à la défense des minorités opprimées, réunies dans le concept d’intersectionnalité. L’idée n’est pas évidente et mériterait une plus longue analyse, mais si tant est qu’on l’accepte comme telle, il faut encore montrer en quoi la défense des minorités relève d’une forme de marxisme. Au plus, on pourrait qualifier le wokisme de «marxisme culturel».

S’il existe des points communs entre le wokisme et son prétendu «ancêtre» marxiste, c’est avant tout dans leur fonction symbolique en politique. Comme le marxisme autrefois, le wokisme est aujourd’hui l’ennemi que la droite au sens large s’est choisi. On peut aussi le considérer comme l’idéologie exerçant le magistère le plus influent à gauche. Elle sert à distribuer les bons et les mauvais points, exigeant de toute personne qui veut se dire «de gauche» une surenchère permanente.

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Cependant, le wokisme n’est pas une doctrine constituée. Les marxistes étaient clairement identifiables en ce que, précisément, ils se réclamaient du marxisme. Aujourd’hui, la gauche qu’on pourrait dire woke ne revendique pas son wokisme, sinon par provocation. Ce sont ses ennemis qui passent leur temps à dénoncer, théoriser, décortiquer, analyser ce qu’ils appellent le « wokisme ». La démarche n’est pas illégitime en soi, mais mérite la prudence de ne pas prendre ses idées pour la réalité.

Quant à leur contenu, il existe entre wokisme et marxisme des différences essentielles et irréconciliables. Denis Collin, auteur d’une Introduction à la pensée de Marx, en donnait quelques exemples dans une tribune publiée par Le Figaro en décembre 2021: on trouve notamment dans le wokisme un refus de la centralité de la lutte des classes et de la figure de la classe ouvrière, mais aussi un refus de l’universalisme. «Le « woke » est relativiste et dénonce l’universalisme comme le masque de la domination « blanche »», explique le philosophe.

Wokisme et libéralisme

Denis Collin – et d’autres – vont jusqu’à voir dans le wokisme un ennemi du marxisme, un instrument qui permet d’occulter la lutte des classes, en focalisant l’attention sur des combats de seconde importance, comme les quotas de Noirs dans les films, les trigger warnings au début des livres (des avertissements prévenant le lecteur qu’il pourra être choqué par ce qu’il s’apprête à lire), le mansplaining (une explication faite avec condescendance par un homme à une femme parce que c’est une femme) et autres curiosités importées d’outre-Atlantique. «L’idéologie « woke », explique Collin, se présente comme une véritable arme offensive contre le marxisme (sous toutes ses formes) et contre le vieux mouvement ouvrier syndical.» Collin voit l’origine du wokisme dans «l’idéologie libérale-libertaire qui s’est déployée après 1968».

L’essayiste Jean-Claude Michéa, socialiste assumé, héritier de George Orwell notamment, dénonce au travers de son œuvre-fleuve le militantisme de gauche radicale comme la fine pointe de la «logique libérale» à l’œuvre en Occident. Mark Lilla, parmi d’autres intellectuels de gauche dénonçant l’assimilation du wokisme au marxisme, écrivait dans son ouvrage La gauche identitaire publié en 2017: «Les marxistes se concentraient sur l’horizon; ils voyaient souvent les choses à l’envers, parfois même des chimères, mais au moins ils regardaient autour d’eux. Avec l’essor de la conscience identitariste de la gauche, tous les regards se sont tournés vers l’intérieur». Et l’intellectuel américain de conclure: «La politique identitaire n’est pas l’avenir de la gauche. Ce n’est pas non plus une force hostile au néolibéralisme. La politique identitaire, c’est du reaganisme pour gauchistes.»

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse de notre dossier WOKISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°95).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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