Un nouvel espoir de sécularisation en Turquie

12 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 12 mai 2024 · 0 commentaire

Défait dans les urnes, le parti de Recep Tayyip Erdogan laisse ouverte la possibilité d’une Turquie davantage laïque. L’actuelle utilisation de la religion comme instrument du pouvoir dans le sport ou l’armée est un exemple de ce qui pourrait changer.

Derrière ces hauts murs tapissés de drapeaux turcs, au bout de ces rues menues, à l’intérieur de ces petites échoppes où de nombreux commerçants se sont enfermés à double tour, les télévisions hurlantes, se font sentir les premières effusions de joie. A Antalya, le 31 mars au soir, l’heure est déjà à la fête – les résultats des élections municipales ne sont pas encore définitifs, mais l’avancement du dépouillement donne le maire sortant Muhittin Böcek vainqueur avec une confortable avance. Nous sommes situés au cœur de la vieille ville, à quelques encablures de la porte d’Hadrien. Les sifflets s’amplifient en contrebas de petites venelles, les klaxons retentissent, eux, plus en hauteur, au niveau de l’artère principale qui longe les côtes de la Méditerranée.

Certains badauds nous confient que le résultat est historique et l’ampleur inédite depuis plus de vingt ans: l’APK du président Ergogan est non seulement battu dans les plus grandes villes du pays, à Istanbul, Ankara, Izmir, Bursa et donc Antalya. Mais il perd également des chefs-lieux de province en Anatolie, solidement tenus par le parti présidentiel. Le symbole est fort: la Turquie s’ouvre progressivement vers une nouvelle ère, moins conservatrice, plus sociale. Ekrem Imamoglu, dont la victoire retentissante à Istanbul le propulse toujours plus comme le candidat par excellence pour les prochaines présidentielles de 2028, est l’homme qui matérialise ce tournant historique en Turquie.

Muhittin Böcek est un homme de gauche assumé, qui se dit proche du monde rural et des milieux religieux. Il inculque depuis quatre ans les valeurs de l’islam dans la société et les défend presque au même titre que Hakan Tütüncü, son adversaire de l’AKP. La différence réside néanmoins dans son ouverture d’esprit jugée plus adaptée à la société contemporaine et à la métropole d’Antalya. Quelques jours après l’annonce de sa victoire, Böcek a par exemple fêté la nuit d’al-Qadr, l’une des dernières nuits saintes du mois du Ramadan, dans la province agricole d’Elmalı. Il a prié sur la tombe de Tekke Abdal Musa, un ancien pir alévi-bektachi, une branche de l’islam plus fréquente en Anatolie et souvent considérée comme plutôt libérale. Sa communauté, chiite, est aussi ignorée par la majorité sunnite du pays.

Tout comme Ekrem Imamoglu à Istanbul, Muhittin Böcek est un ainsi un homme porté par la religion. Cependant, l’un et l’autre doivent une grande partie de leur victoire à leur capacité à rassembler une grande partie du vote laïque. Les deux hommes parlent de raison, de science et de République: une vision moderne et en l’occurrence kémaliste de la Turquie. Sous leur direction, le pays pourrait, dès 2028, évoluer dans toutes les branches de la société, de l’armée aux milieux du sport de haut niveau.

L’armée, principal lieu d’influence de l’islam

Le domaine militaire est un des principaux lieux symboliques où le président Erdogan s’est attaqué à l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk. En créant la République turque à la suite du Traité de Lausanne en 1923, Atatürk avait imposé sa conception d’un Etat sécularisé dans lequel la sphère religieuse est soumise au pouvoir politique. Atatürk visait ainsi une armée laïque, au sein de laquelle la religion et la politique devait être séparés, comme dans toutes les autres branches de la société. Recep Tayyip Erdogan puise au contraire depuis plusieurs années dans le registre islamique.

Depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, le président turc a mis en place une institutionnalisation des pratiques religieuses islamiques, à la fois dans l’armée, dans les médias mais aussi dans toutes les disciplines qui permettent de faire rayonner un Islam fort et une Turquie conquérante. Ainsi, les pratiques religieuses islamiques s’officialisent au sein de l’armée, alors que des non-musulmans y servent et y travaillent. Concrètement, l’Etat pousse à la désécularisation et l’appareil religieux suit. C’est justement ce qui pourrait tendanciellement changer si Ekrem Imamoglu et son parti, le CHP, venaient à accéder au pouvoir dans quatre ans. Leur victoire lors des municipales de ce printemps leur confère au moins le soutien d’une grande partie du peuple turc des grandes villes.

Et puis, la Turquie est tout sauf un pays figé et immuable. Si Erdogan, depuis sa réélection à la présidence du pays l’année passée, poursuit sa lente mutation vers un Etat incarné, il lâche également quelques concessions. Toujours dans le domaine militaire, il a accepté le retour de quelques officiers de religion au sein des forces armées turques. La présence de ces aumôniers avait été rendue interdite après le coup d’Etat du 27 mai 1960.

Sous la présidence Mustafa Kemal Atatürk, des imams officiaient dans l’armée. Ils étaient, pour la plupart, des universitaires issus de la faculté de théologie. Ces hommes étaient avant tout des soldats avant d’être des hommes de religion. L’ordre d’Atatürk était avant tout basé sur l’exaltation de la spiritualité du soldat. Celui-ci séparait bien sûr le devoir militaire et la croyance religieuse – une application strictement laïque du fonctionnement militaire, du rôle de l’Etat et de ses fonctions régaliennes.

Le 31 mars, les habitants d’Antalya fêtaient l’élection de Muhittin Böcek, membre du CHP, le parti fondé par Atatürk. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Antalya]
Le 31 mars, les habitants d’Antalya fêtaient l’élection de Muhittin Böcek, membre du CHP, le parti fondé par Atatürk. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Antalya]

En autorisant le retour de ces officiers de religion au sein des forces armées, Erdogan renoue non seulement avec une certaine tradition d’Atatürk, mais il s’aligne aussi sur une pratique déjà répandue dans le monde occidental qu’il renie pourtant à plusieurs égards. Les Etats-Unis emploient des aumôniers au sein de leur armée depuis 1775. La France autorise un service similaire depuis plus d’un siècle également. Depuis 2005, elle l’ouvre aussi à plusieurs aumôniers de confession musulmane pour soulager l’esprit de ses hommes naturalisés et issus de l’immigration. Il faut préciser, d’ailleurs, qu’un décret datant de 1964 autorisait déjà quelques officiers musulmans à pratiquer l’aumône, mais il a fallu attendre que Michelle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense en 2005, signe un arrêté pour que la représentation de l’islam parmi les aumôniers en chef de l’armée soit institutionnalisée.

En Suisse aussi, l’aumônerie de l’armée suisse s’est récemment ouverte aux aumôniers de confession minoritaire, qu’ils soient évangéliques, juifs ou musulmans. Chez ces derniers, une attention particulière est également portée à une juste représentation des différentes traditions de l’islam. Cela dit, quelle que soit leur appartenance religieuse, les aumôniers de l’armée doivent tous respecter les mêmes principes: favoriser le bien-être spirituel des militaires en tenant compte de leurs situations personnelles.

L’approche est fondée sur des valeurs qui habitent la Suisse. La manœuvre vise à renforcer un idéal de justice, d’égalité, de coexistence et de respect de la diversité. En ce sens, il s’agit d’un accompagnement strictement spirituel et non communautariste. L’aumône est confidentielle et doit être pratiquée dans le cadre de la sphère privée de chaque recrue. Une pratique qui reste toutefois contestée par une partie de la classe politique. Le conseiller national Jean-Luc Addor (UDC/VS) avait déposé, en 2017, une initiative parlementaire pour interdire les aumôniers de confession minoritaire dans l’armée.

Un ministère laïque

C’est par la nature essentiellement sportive de l’engagement militaire que l’on devine l’importance du bien-être physique et psychologique des recrues. Les approches holistiques en la matière sont communes aux milieux du sport de très haut niveau et aux casernes. «En Suisse comme ailleurs, la pratique de l’activité physique et sportive a très longtemps servi à préparer de bons soldats, explique Olivier Bauer, professeur de théologie et de sciences des religions à l’Université de Lausanne et directeur de l’Institut lémanique de théologie pratique. Au temps de Mahomet, entretenir son corps servait avant tout à combattre les ennemis de l’islam. Et pour cela, chaque combattant devait avoir les capacités physiques et psychiques pour affronter l’adversité.»

Hors de toute considération religieuse, les deux mondes sont compris comme des lieux de spiritualité au périmètre très large. Tout ou presque, dans le sport, peut avoir trait au sacré, des signes de croix des joueurs de football aux prières régulières des pilotes automobiles, en passant par de simples gestes de routine relevant d’une simple forme de superstition ou d’une croyance en une force divine. Ces sentiments sont généralement exacerbés par l’adrénaline de la compétition, raison pour laquelle on retrouve aussi des services d’aumônerie dans tous les plus grands clubs professionnels et les plus grandes compétitions sportives internationales, y compris les Jeux olympiques (lire le complément ci-dessous).

Le sport comme l’armée, exercés par métier, sont souvent susceptibles de fournir de manière condensée une large palette d’expériences humaines d’ordre émotionnel, corporel et spirituel, laquelle participe à mener chaque personne vers une progression intégrale. Que ce soit pour sa patrie ou pour soi-même, l’athlète ou le soldat s’efforce toujours de donner le meilleur de lui-même pour réussir sa mission.

Les services d’aumônerie sont donc compris comme une cure de l’esprit, qui sert les intérêts personnels des personnes et non celles du collectif. Cette vision des choses n’est lisible que lorsque la pratique religieuse reste subordonnée au politique et n’en devient pas un instrument de pouvoir. C’est pour ces raisons que les services d’aumônerie sont le plus souvent autorisés et pratiqués dans des lieux sécularisés et non religieux, d’autant plus que les aumôniers ne sont pas nécessairement issus d’une institution religieuse. «L’aumônerie peut bien sûr être assurée par des bénévoles, à condition qu’on leur reconnaisse un profil charismatique et des compétences d’écoute et d’empathie, assure Olivier Bauer. Un aumônier est en réalité une personne qui aura la capacité de « gérer le sacré ».»

Depuis quelques décennies, L’Eglise elle-même juge opportun d’envoyer des laïcs formés qui, par leur charisme et leur expérience, ont déjà une connaissance des milieux militaire et sportif et sont potentiellement plus en prise avec les personnes qui y sont engagées. En 1988, l’exhortation apostolique Christifideles laici du pape Jean-Paul II ou encore celle du pape François Gaudete et Exsultate trente ans plus tard ouvrent la voie à l’exercice d’une partie des missions de l’Eglise dans le monde par des laïcs. Offrir des services d’aumônerie à qui le demande en fait partie.


L’olympisme et le sacré 

Le 21 novembre, l’Assemblée générale des Nations Unies à New York a adopté à une très large majorité une résolution en faveur d’une trêve olympique pour toute la durée des Jeux olympiques et paralympiques de Paris cet été. Cette résolution, présentée au nom de la France par le président du Comité international olympique Thomas Bach et par le président du comité d’organisation des JO de Paris Tony Estanguet, s’appuie sur les valeurs de l’olympisme: la paix, la compréhension commune, l’amitié, la tolérance et le refus de toute sorte de discrimination.

Ces valeurs sont sacrées à plus d’un titre. Ces dernières années, le Vatican n’a cessé de diffuser un nouvel idéal du sport. Le pape François est le souverain pontife qui a le plus défendu la place du sport dans l’exercice et la pratique du christianisme. Dans son exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, les notions de dépassement de soi, de corps et d’esprit, et surtout de développement intégral de l’homme sont considérées comme les nouvelles valeurs sacrales du religieux.

En 2013, le Saint-Père déclarait: «La pratique sportive stimule de façon saine à se dépasser et à dépasser ses propres égoïsmes, entraîne à l’esprit de sacrifice.» L’œuvre de se sacrifier – sous-entendu en faveur d’une cause, d’une autre personne ou pour un bienfait purement personnel – est une autre façon, pour les diacres, de concevoir l’eucharistie. C’est pour ces raisons que l’Eglise appuie la présence d’aumôniers 24 heures sur 24 au village olympique et que le Vatican a spécialement désigné un nonce apostolique, ambassadeur du Saint-Siège délégué aux JO. Les Jeux sont ainsi devenus un lieu à part entière de spiritualité.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier SACRÉ, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°106).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire