Libéralisme et sportifs d’élite ne font qu’un en Ouzbékistan

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 avril 2024 · 0 commentaire

Les sportifs de haut niveau en Ouzbékistan sont souvent considérés comme les porte-voix de l’ouverture au monde, mais aussi d’une lente libéralisation économique à l’intérieur du pays.

Les premières impressions de la capitale Tachkent, dans une froide journée d’hiver, se forgent rapidement. Des femmes et des hommes curieux, bienveillants et disponibles malgré la lourde barrière de la langue qui les empêche de communiquer fluidement en dehors de l’ouzbèke et du russe.

L’Ouzbékistan reste un territoire riche, historiquement ouvert au commerce nomade et peuplé de marchands affûtés. Le déploiement des nouvelles routes de la soie en 2013 a renforcé ce positionnement. Toutefois, si le pays a entrepris d’importantes mesures pour s’ouvrir un peu plus au monde, il reste ce grand territoire des steppes d’Asie centrale renfermé sur lui-même, entouré de chaînes montagneuses qui s’imposent de part et d’autre de ses frontières.

Sur le plan sportif, plusieurs stigmates hérités de l’ancienne tradition soviétique sont d’autant plus visibles et semblent refléter la difficulté de l’Ouzbékistan à s’émanciper de ses anciennes coutumes. Dans leurs travaux parus entre 2006 et 2008, les économistes du sport Sandrine Poupaux et Wladimir Andreff ont conclu qu’il était possible de comparer l’évolution de la politique économique de la plupart des pays anciennement rattachés au bloc de l’Union soviétique à la mutation progressive de leur économie du sport. Plus le pays adopte des mesures de libéralisation économique, plus le développement des institutions sportives est avancé.

Le cas de la difficile résurrection du hockey sur glace à Tachkent

Certains se souviendront de la toute première patinoire d’Ouzbékistan. Elle avait vu le jour en 1970 à Yubileiniy, dans un palais des glaces à un peu moins de 100 kilomètres de l’actuelle capitale Tachkent. Il s’agissait, à l’époque, d’une structure majestueuse que très peu de villes alentour n’avaient bâtie auparavant. Le club Spartak Tachkent, qui évoluait dans ce complexe après y avoir été créé en 1971, avait pris l’habitude d’affronter ses adversaires en extérieur dans des installations à ciel ouvert et sous des températures nettement inférieures que celles que peut connaître l’Ouzbékistan, même dans les périodes les plus rudes de l’hiver. Le Spartak affrontait alors principalement des équipes de profonde Sibérie, à Novosibirsk, Prokopyevsk ou encore Omsk, ou dans le proche Kazakhstan, à Karaganda ou Alma-Ata (l’actuelle Almaty).

Si l’apparition d’un club de Tachkent dans un championnat étranger pouvait apparaître comme une ouverture à une réalité extérieure, le Spartak n’en restait pas moins un pur produit du communisme soviétique. Tous les joueurs de l’équipe étaient des Russes et ils le restèrent longtemps, y compris lorsque le Spartak changea de nom (pour Binokor) afin d’adopter une identité toujours plus ouzbèke. Toutes les subventions provenaient de l’Etat soviétique et les jeunes talents locaux qui finirent par se frayer un chemin vers l’équipe première au milieu des années 80, à l’image d’Ilmir et Shukur Karimov, furent rapidement enrôlés dans des équipes russes.

Ultime preuve que l’économie du Binokor Tachkent était restée strictement liée à la faveur de la politique étatique de l’URSS, la promulgation de la perestroïka par Mikhail Gorbatchev, marquée par des réformes économiques et sociales les années précédant la dissolution de l’Union en 1991, et l’éclatement de scandales économiques finirent par condamner le club.

Rinat Baimukhametov avec un maillot floqué du nom Binokor. Baimukhametov jouait ici avec l’équipe de Tachkent en 1977. © sport.ru
Rinat Baimukhametov avec un maillot floqué du nom Binokor. Baimukhametov jouait ici avec l’équipe de Tachkent en 1977. © sport.ru

Depuis les années 1970, le hockey sur glace était l’un des projets étroitement liés à la volonté de Sharof Rashidov, le premier secrétaire du Parti communiste d’Ouzbékistan, qui s’était ménagé une certaine autonomie par rapport au pouvoir central de Moscou. Lorsque les autorités soviétiques finirent par s’apercevoir que Rashidov avait truqué pendant des années les chiffres de la production nationale de coton pour atteindre les objectifs fixés par le plan quinquennal et ainsi recevoir plus de subsides, le Binokor Tashkent fut rapidement mis sous mesures. Après le suicide de Rashidov en 1983, les Russes reprirent en main la gestion de cette grande république d’Asie centrale et firent une purge des cadres ouzbeks, tous complices. La patinoire de Yubileiniy fut fermée en 1988 et le hockey sur glace disparut radicalement d’Ouzbékistan.

Ce n’est qu’en 2023, à l’heure où le pays engage de profondes réformes économiques et sociales, couplées à une politique d’ouverture et de libéralisation, que le hockey sur glace retrouve une seconde jeunesse. Le Binokor Tachkent, emmené par la légende Shukur Karimov, est aujourd’hui à nouveau actif. Mais la reconstruction du club a pris plus d’une décennie pour retrouver le statut acquis dans les fastes années 1970. Karimov avait initialement relancé la pratique du hockey sur glace en Ouzbékistan en 2012. Il s’était alors assuré du soutien du ministère de la Culture et des Sports afin d’acquérir des équipements pour les plus jeunes et organiser des camps de découverte sur une petite patinoire créée dans le parc de Furkat à Tachkent. Mais faute de soutien politique conséquent, le premier championnat d’Ouzbékistan qu’il organise, en 2013 avec quatre équipes constituées, est un échec. Ayant failli à créer une fédération nationale de hockey, Karimov, accompagné de deux anciens coéquipiers, Alisher Azimov et Abdumadzhid Nasyrov, parvient toutefois avec deux anciens coéquipiers à financer la création d’une école de hockey pour les enfants.

Aujourd’hui, Nasyrov est toujours actif. En mars 2018, il est parvenu, à la force de la persuasion, à former une nouvelle fédération de hockey sur glace en Ouzbékistan et a réussi à organiser le tout premier championnat national une année plus tard avec quatre équipes issues de quatre quartiers différents de la capitale, dont le Binokor Tachkent. Depuis lors, les jeunes stars du hockey sur glace d’Ouzbékistan redoublent d’efforts pour concrétiser leur rêve de participation à de grandes compétitions internationales, alors que le sport est rapidement devenu l’un des plus populaires du pays.

Le développement du judo sous l’ère Mirziyoyev

L’histoire du développement perturbé du hockey sur glace en Ouzbékistan est un des nombreux exemples qui renforcent les conclusions formulées par Sandrine Poupaux et Wladimir Andreff dans un article paru en 2007. Selon les chercheurs, l’effondrement du système soviétique dans son ensemble a touché toute l’économie, toutes les organisations sportives et tout l’ancien cadre institutionnel des activités économiques et sportives. De la même manière, la fin du régime autoritaire d’Islam Karimov et l’élection du libéral-démocrate Shavkat Mirziyoyev en 2016 ont permis de relancer une véritable économie du sport en partie portée par des investissements étrangers, comme le reste de l’économie ouzbèke.

L’arrivée au pouvoir de Mirziyoyev a marqué un tournant majeur pour le pays, avec une politique d’ouverture à tous les niveaux et équilibrée entre l’Occident, la Russie et la Chine. Selon un rapport de l’économiste Sylvain Bellefontaine paru en 2022, les données socio-économiques – désormais disponibles alors qu’elles étaient quasiment inexistantes avant 2016 – témoignent d’une dynamique positive en termes de développement humain, de capital humain ou encore de baisse des inégalités et de la pauvreté dans le pays. Quant au développement du sport, il s’est grandement accéléré ces cinq dernières années. Cultivant toujours plus le désir de se connecter au monde, l’Ouzbékistan candidate ouvertement à la tenue de grandes compétitions internationales sur son territoire (lire l’encadré ci-dessous).

La pratique du judo est considérée comme sport national en Ouzbékistan. A titre d’exemple, la fédération nationale a récemment réussi à se positionner dans le riche calendrier du judo mondial. En 2021, elle a organisé pour la toute première fois un Grand Slam au sein de l’imposante Humo Arena, avant de fièrement recevoir l’élite internationale à l’occasion des championnats du monde qui ont eu lieu à Tachkent l’année suivante. C’est notamment à cette occasion que le Premier ministre Abdulla Aripov a déclaré révérer le développement du sport et ses conséquences positives sur le développement global du pays. «Un grand travail a été mené pour promouvoir le sport chez les plus jeunes, a-t-il également déclaré durant la cérémonie d’ouverture. De plus en plus d’écoles pratiquent le judo, ce qui nous a conduits à ouvrir une académie nationale de judo. Pour nous, c’est un signe évident de paix et d’amitié.» Les autorités ouzbèkes ont également annoncé la création d’un premier forum économique du judo, dont les discussions visent à comprendre le lien étroit qui se tisse entre l’économie et le sport.

Samarcande est à l’image de l’Ouzbékistan: un mélange de modernité, de tradition et d’histoire. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Samarcande]
Samarcande est à l’image de l’Ouzbékistan: un mélange de modernité, de tradition et d’histoire. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Samarcande]

La mise en place de ces mesures et de ces grands événements a d’ailleurs eu lieu alors que la délégation olympique ouzbèke de judo avait atteint un nombre record de dix athlètes aux Jeux olympiques (JO) de Tokyo en 2021. De plus, à l’exception de Gulnoza Matniyazova (classe 1994), tous les autres combattantes et combattants disputaient là leurs premiers JO. Le jeune Davlat Bobonov y a même obtenu la médaille de bronze, une performance qui le place aujourd’hui dans le cercle très fermé des judokas médaillés olympiques en Ouzbékistan. Ces 24 dernières années, seuls Abdullo Tangriev (1981), médaillé d’argent à Pékin en 2008, et la légende nationale Rishod Sobirov (1986), triple médaillé de bronze et double champion du monde, avaient fait mieux.

Sobirov, que nous avons croisé dans les couloirs de la Humo Arena début mars à Tachkent, l’atteste d’ailleurs sans ambages: l’Ouzbékistan est au commencement d’une nouvelle histoire. «Revenez nous voir l’année prochaine, nous aurons encore progressé!»


Les Jeux asiatiques de la jeunesse attribués à Tachkent 

L’Ouzbékistan doit désormais aussi faire ses preuves. Depuis que sa capitale, Tachkent, a été choisie en 2019 pour organiser les quatrièmes Jeux asiatiques de la jeunesse en 2025, le pays est automatiquement entré dans le giron des Etats capables d’organiser une compétition sportive de grande ampleur. Mais d’ici à 2025, il ne faudra pas décevoir.

L’Asie du sport est actuellement extrêmement polarisée: ces dernières décennies, les plus grandes compétitions ont toujours eu lieu dans les pays du Golfe (au Qatar, aux Emirats arabes unis ou en Arabie saoudite) ou en Extrême-Orient (au Japon, en Chine ou en République de Corée). Au centre et au sud-est, il reste encore un fossé à combler. Certes, des pays comme l’Azerbaïdjan et le proche Kazakhstan se positionnent également. Bakou a reçu les premiers Jeux européens en 2015 et son bassin de population est déjà ouvert au monde. Astana, quant à elle, a accueilli les 28e Jeux mondiaux universitaires en 2017, bien que cette grande nation ne possède ni l’expérience ni les connaissances spécifiques pour la réalisation d’événements sportifs de niveau mondial, en dehors peut-être de ses installations de ski.

Au milieu, l’Ouzbékistan a peut-être ainsi une place à prendre dans ce concert des nations. Le Conseil olympique d’Asie (OCA) l’assurait : ce pays possède déjà toutes les infrastructures nécessaires pour recevoir les différentes épreuves des Jeux asiatiques. Mais cela ne signifie pas qu’aucune construction n’a été lancée en vue de 2025.

Le 7 mars 2022, le président Shavkat Mirziyoyev a ainsi assisté à la présentation des prochains travaux de construction et d’aménagement de la ville de Tachkent pour préparer l’afflux massif d’athlètes, de supporters et de journalistes. Au programme, la création d’une ville olympique dans le quartier universitaire de Yashnabad, à l’est de la ville. Selon le projet, un stade olympique y sera construit avec des complexes sportifs intérieurs, un palais des sports aquatique, des terrains d’entraînement et un canal d’aviron tout autour. S’y ajouteront un bâtiment administratif, un dortoir et un musée. Une zone de promenade verte le long de l’avenue menant à la ville olympique sera également construite.

L’ensemble de cet ouvrage entrera dans la mise en œuvre du projet «Yashil Zamin» qui vise, depuis 2023, à rendre les espaces très urbains de la capitale plus verts et plus accueillants. Objectif: dépolluer la ville et l’ouvrir au tourisme. Mirziyoyev en a d’ailleurs fait un point d’honneur depuis qu’il a été élu à la tête de l’Etat – il veut voir disparaître la grisaille et voir pousser des canopées de plantes grimpantes dans les rues.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°105).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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