Le Sud global, ses contradictions et les leçons pour l’Occident

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 septembre 2023 · 0 commentaire

L’hégémonie occidentale vacille-t-elle? L’indépendance du Brésil, de l’Inde ou de l’Indonésie par rapport à la guerre en Ukraine le suggère. Mais critiquer à ce point l’Ouest est-il justifié? Un débat complexe, qui révèle certaines contradictions du Sud global.

La prééminence de l’Occident approche-t-elle de sa fin? Les multiples initiatives de pays du Sud depuis un an et demi, dont celle du président brésilien Lula ou la délégation d’Etats africains en faveur d’une paix entre la Russie et l’Ukraine, semblent le montrer. De nombreux pays entendent relativiser l’importance de l’Ouest dans le monde. «L’Europe doit cesser de penser que les problèmes de l’Europe sont les problèmes du monde», affirmait ainsi Subrahmanyam Jaishankar, le ministre des affaires étrangères indien, lors du forum Globsec 2022 en Slovaquie.

Par leur indépendance vis-à-vis de la politique des puissances occidentales, et surtout par une prise de position contestant à l’Occident son rôle de centre du monde, des Etats comme le Brésil, l’Inde ou l’Indonésie font un premier pas en direction d’un monde désoccidentalisé. Si leur conception mérite d’être entendue, la question de sa légitimité interroge tout autant.

La course à l’hypocrisie

Dans un article du Monde paru en mai, le journaliste Alain Frachon soutient que les Occidentaux, une fois la guerre froide terminée, « ont malmené sinon trahi les principes qu’ils prétendaient incarner –en Irak, en Libye, dans le conflit israélo-palestinien et ailleurs – pratiquant le deux poids deux mesures selon leurs intérêts. » La guerre en Ukraine dans laquelle se mobilisent fortement les pays occidentaux représente donc une opportunité parfaite pour décrier des décennies de politique impérialiste et de double standard sur les droits de l’homme qui serviraient à justifier cet impérialisme, en particulier dans le cas des Etats-Unis.

Pourtant, dans le cas présent, tout en critiquant cette duperie qui consisterait pour les Occidentaux à poursuivre leurs stricts intérêts sous le masque plus reluisant de la morale, le Sud global n’est pas non plus avare d’hypocrisie.

Un exemple. Dans les plans de paix du Brésil, de l’Indonésie ou du groupe de pays africains menés par l’Afrique du Sud, le fait que la Russie ait tout simplement procédé à une annexion du territoire d’un autre Etat (notamment les territoires ukrainiens conquis) – à l’encontre de l’article 2 de la Charte des Nations unies – n’est absolument pas pris en compte. Pourtant, comme le rappelait en juin dernier dans l’émission «C dans l’air», sur France 5, le politologue Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique: «Quand l’Irak avait annexé le Koweït, il y avait beaucoup de ces pays qui étaient bien contents et qui se sont rangés à nos côtés d’ailleurs pour aller évincer l’Irak du Koweït.»

Tout cela, bien sûr, sans mentionner « que nombre d’entre eux ont aussi été des colonisateurs, parfois même en Europe comme la Turquie, que les guerres qu’ils mènent sont plus violentes et destructrices que les interventions occidentales, qu’ils ont, pour certains, largement bénéficié de la mondialisation et qu’ils n’ont, sur le plan intérieur, aucune leçon à donner à l’Occident », comme l’explique dans un article datant du même mois Isabelle Lasserre, journaliste au Figaro.

Une chance pour un nouvel ordre international plus inclusif ?

Au-delà de ces critiques des pays du Sud, discutables sur de nombreux points, la volonté commune à ces Etats – si tant est qu’elle existe – se trouve peut-être ailleurs que dans la pure critique de l’Occident. C’est du moins l’analyse de Gilles Paris, éditorialiste au Monde : « Cette profusion d’initiatives diplomatiques en dit plus sur les ambitions nouvelles de leurs promoteurs que sur le conflit lui-même et son éventuel règlement », écrivait-il en juin. Il semblerait que cette guerre aux allures de tempête parfaite tant les répercussions mondiales sont vastes soit plutôt une excellente occasion pour le Sud global d’avancer son agenda, de se renforcer politiquement et même de désoccidentaliser le monde.

« C’est un signe que par rapport à l’Occident et à la Russie, le reste du monde a décidé de s’affirmer », estimait lui aussi le journaliste et géopoliticien Renaud Girard dans une chronique publiée par le même journal. « Ils saisissent l’occasion pour signifier que, dans cet univers redevenu conflictuel, ils sauront désormais ne suivre que leurs stricts intérêts. »

D’après Antonio Guterres, secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), qui s’exprimait au dernier Forum économique mondial de Davos, il n’est pas certain que les pays du Nord aient vraiment compris «le degré de frustration et de colère des pays du Sud». Car l’agenda politique de ces derniers est bien différent de celui des Américains et des Européens, focalisé sur la Russie et la confrontation avec la Chine. Outre l’inégalité de richesses criantes entre le Nord et le Sud – bien que ces dernières aient eu tendance à diminuer ces dernières décennies – l’injustice climatique et l’accaparement du système international par les Occidentaux constituent de vraies priorités et tout autant de sujets de désaccord entre les deux parties du monde. Les Etats ayant le plus pollué historiquement sont ceux ayant le moins à souffrir du changement climatique et dont les moyens sont les plus importants; de quoi alimenter la frustration, surtout dans un contexte de tensions sur les denrées alimentaires créé par l’invasion russe.

Le relatif isolement de l’Occident et la volonté largement partagée dans le Sud global de désoccidentaliser le monde dans l’idée d’un monde davantage multipolaire pourraient paradoxalement se révéler être une aubaine également pour le Nord. Réfléchir à de meilleures politiques Nord-Sud, d’égal à égal, aurait le double avantage de repositionner les Occidentaux en leaders plus vertueux et d’isoler les dictatures comme la Russie, mais surtout la Chine, qui désirent sincèrement refonder le système international à leur propre avantage. Patrick Saint-Paul, rédacteur en chef du service International du Figaro, proposait récemment une piste intéressante à ce sujet: «Si l’Occident veut arrimer les pays émergents, notamment d’Afrique, il doit insuffler des changements qui rendent l’ordre mondial plus inclusif vis-à-vis de ces pays.»

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°99).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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