Le spectre de la bombe atomique en Asie de l’Est

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 octobre 2022 · 0 commentaire

La crise du détroit de Taïwan et les menaces de Kim Jong-un ravivent les tensions entre les puissances d’Asie de l’Est. Avec elles se réveillent les craintes d’une escalade nucléaire. La bombe atomique est un atout de négociation, mais sans espace de dialogue diplomatique, elle fait figure d’épouvantail.

Escalade des tensions entre la Chine et les Etats-Unis à propos de Taïwan, scénario d’une invasion de Taïwan par l’Armée populaire de libération (APL) chinoise, provocations américaines et nord-coréennes, absence d’un véritable dialogue conjoint entre ces puissances: voilà qui ne fait que creuser le doute dans l’opinion publique. Si les choses dégénéraient dans la région, quels seraient les moyens choisis par les belligérants? Il y a lieu de se demander si l’arme nucléaire pourrait être une option.

Un jeu entre grandes puissances

La zone d’Asie de l’Est comprend plusieurs puissances importantes. La principale, la Chine, possède l’arme atomique depuis les années 1960 et cache à peine sa volonté d’enrichir son arsenal nucléaire. La Corée du Nord, quant à elle, coupée du monde depuis 1953, a mis sur pied dans les années 2000 un programme nucléaire dont elle entend faire son assurance-vie en cas d’attaque ennemie. Pour rappel, ce pays touche la Corée du Sud et fait face au Japon, tous deux alliés de Washington, ce qui ne cesse de le renvoyer à son complexe de l’encerclement. Un sentiment de vulnérabilité également vécu par la Chine, indignée de la présence hostile des Américains dans son giron.

Car les Etats-Unis sont naturellement un autre acteur géopolitique majeur en Asie de l’Est, malgré les milliers de kilomètres qui séparent leur territoire continental de la mer de Chine. Dans les faits, c’est principalement autour de la petite île de Taïwan que se cristallisent les tensions sino-américaines. D’un côté, Pékin prône la «politique d’une seule Chine» affirmant que Taïwan doit retourner entièrement sous souveraineté chinoise; de l’autre, les Américains affichent un net soutien à l’indépendance de Taïwan. En témoigne l’envoi en août 2022 d’une délégation américaine à Taipei, dirigée par la présidente de la Chambre des Représentants Nancy Pelosi.

Un dialogue nucléaire quasi absent

Parce qu’il mêle plusieurs puissances nucléaires, le dialogue entre la Chine, les Etats-Unis et la Corée du Nord est rendu très difficile. Plutôt que d’initier un dialogue au sein de l’ONU, Pékin et Pyongyang préfèrent la court-circuiter, comme le souligne Mitch Shin, chercheur à l’Institut pour la politique de sécurité et de développement (ISDP): «Du point de vue de Pyongyang, le soutien de la Corée du Nord à la position de la Chine est censé témoigner de la solidité de leurs relations et garantir que Pékin continuera à protéger le Nord de toute sanction aux Nations unies.»

Il n’existe donc aucune ligne officielle reliant Pékin à Washington au sujet du nucléaire, pas plus qu’entre Pyongyang et Washington. Une discussion avait certes été amorcée par l’administration Trump mais elle est au point mort depuis l’échec du sommet de Hanoï en février 2019. Washington a bloqué sur l’exigence des demandes nord-coréennes, notamment sur la levée des sanctions économiques, et Pyongyang n’a pas fait montre d’une réelle intention d’arrêter son programme nucléaire et encore moins de se dénucléariser.

Cette position ferme de Kim Jong-un inquiète son homologue sud-coréen, Yoon Suk-yeol, qui lui a proposé en août 2022 un accord de désarmement en échange de la garantie d’une ouverture commerciale et d’une importante aide financière. Cela n’a pas manqué d’irriter Kim Jong-un qui, par l’intermédiaire de sa sœur Kim Yo-jong, a refusé l’offre sud-coréenne jugée «absurde» et «insensée». Comme à Hanoï en 2019, la véritable raison de ce refus est l’impossibilité stratégique pour la Corée du Nord de se délester d’une arme nucléaire qu’elle envisage à la fois comme assurance-vie et comme invitation à la table des négociations.

La doctrine de l’incertitude

Le principe de la dissuasion nucléaire repose sur la conscience collective qu’une attaque de type nucléaire est suicidaire, parce qu’elle en déclencherait une autre en réponse. Cette dissuasion semble avoir fonctionné jusqu’à présent – la bombe atomique n’ayant été utilisée qu’à deux reprises par les Etats-Unis les 6 et 9 août 1945, et dans un contexte de monopole nucléaire – bien qu’on ne puisse pas occulter la crise des fusées à Cuba de 1962, qui relativise quelque peu ce constat et reste à ce jour le sommet de l’escalade nucléaire.

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En ce qui concerne le dossier du nucléaire nord-coréen – comme d’ailleurs le nucléaire iranien – le problème se pose en termes de transparence. En effet, la communauté internationale sait très peu de choses sur les armes nucléaires de la Corée du Nord, alors que la connaissance de l’étendue des arsenaux est le pilier de la dissuasion nucléaire. Kim Jong Il s’était retiré du Traité de non-prolifération (TNP) en 2003 tout en ayant affirmé à plusieurs reprises détenir l’arme atomique. Son fils, au pouvoir depuis 2011, continue de le marteler. En l’absence de représentants de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) en Corée du Nord comme de chiffres officiels, la communauté internationale est maintenue dans une grande ignorance, qu’il s’agisse des essais nucléaires, du nombre d’ogives ou du calibre des missiles utilisés.

Cette stratégie est claire: Pyongyang veut marquer les esprits par des effets d’annonce. Cependant, les spécialistes internationaux doutent fréquemment de la véracité de ces annonces. En mars 2022, Marc Daou rapportait pour France 24 et l’AFP que Pyongyang avait affirmé avoir tiré un missile Hwasong-17, le missile balistique intercontinental (ICBM) le plus performant. Au terme d’une enquête technique basée notamment sur le bruit du moteur, l’aspect du missile et le temps de combustion de son premier étage, les analystes américains et sud-coréens ont émis de sérieux doutes sur cette information, indiquant plutôt que le missile en question était un Hwasong-15, moins performant et déjà essayé auparavant.

Pyongyang semble donc élever l’incertitude au rang de doctrine. Cela n’a rien d’inédit en politique étrangère. David Frum, journaliste pour The Atlantic, note ainsi que la politique taïwanaise des présidents américains de Jimmy Carter à Donald Trump a constamment reposé sur le concept flou de «l’ambiguïté stratégique». Le même Donald Trump faisait d’ailleurs de l’imprévisibilité une stratégie, lui qui a même écrit «J’aime être imprévisible» dans son livre Make America Great Again.

Le paramètre d’incertitude et de bluff rend le dossier du nucléaire nord-coréen très délicat. La dissuasion nucléaire traditionnelle repose sur le bluff simple de l’intention d’utilisation de la bombe, les capacités nucléaires de chacun étant connues; le dossier nord-coréen présente un double bluff, puisque le flou concerne tant la menace de l’utilisation que les capacités nucléaires du pays. Si l’on ajoute à cela l’isolement de la Corée du Nord, la stagnation des négociations et le langage outrancier utilisé par les dignitaires nord-coréens envers leurs ennemis, l’optimisme n’est pas de rigueur.

L’arme nucléaire comme atout de puissance

Toutefois, la bombe nucléaire ne revêt pas qu’une dimension physique – la fission de l’uranium – et psychologique – la peur de l’anéantissement de toute vie sur Terre. Du point de vue géopolitique, elle est un atout majeur au service de projets de puissance.

Une négociation internationale ne se gagne pas par la simple utilisation de procédés rhétoriques, elle nécessite la mise en avant de puissantes cartes par les différents protagonistes. La bombe nucléaire en est une, et s’inscrit pleinement dans la théorie réaliste des relations internationales qui fait de la coercition – le fameux hard power de Joseph Nye – le moteur du dialogue et des échanges internationaux. Elle donne en effet aux Etats les moyens de leurs ambitions, leur permettant de s’asseoir à la table des négociations en position sinon de force, du moins d’égalité par rapport à leurs interlocuteurs.

Selon Zhao Tong, chercheur au Carnegie–Tsinghua Center for Global Policy à Pékin, c’est à l’aune de ce principe réaliste que doivent être analysées et comprises les manœuvres nucléaires chinoises comme nord-coréennes:

«Comme l’URSS par le passé, la Chine renforce son arsenal en vue d’obtenir une parité politique avec les Etats-Unis. Face à l’hostilité occidentale, Pékin juge que seul le renforcement des capacités stratégiques permettra de faire reconnaître son statut par Washington.»

Pour la Chine et la Corée du Nord, la marche vers cette «parité politique» passe donc par un mélange assumé d’exhibition des forces et de bluff. Les deux pays sont en proie à la même peur de l’encerclement, et testent les Etats-Unis par différents actes d’hostilité envers leurs voisins.

Même si elle a atteint des sommets de tension par suite de la visite de la délégation américaine à Taipei, la crise du détroit de Taïwan a finalement assez peu ravivé la peur d’une confrontation nucléaire. Elle montre surtout que cette île est à la fois le catalyseur et le réceptacle des tensions entre Pékin et Washington. Au-delà de la diffusion d’une angoisse liée à la bombe nucléaire, le dossier taïwanais confirme que le renforcement des arsenaux militaires – au premier rang desquels figurent les têtes nucléaires – est toujours une stratégie de premier plan des grandes puissances.

Image: Portrait du dictateur nord-coréen Kim Jong-un © Pixabay

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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