Le Salvador comme application du Léviathan de Hobbes

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 novembre 2024 · 0 commentaire

A la tête du Salvador depuis 2019, Nayib Bukele mène un politique de choc pour faire baisser la criminalité. Sa vision du pouvoir n’est pas sans rappeler un classique de la philosophie politique: le Léviathan de Thomas Hobbes.

«Solitaire, misérable, dangereuse, brutale et brève», ainsi Thomas Hobbes caractérisait-il la vie humaine sans la régulation d’un souverain. Ces mots, écrits au XVIIe siècle, ont trouvé un écho troublant dans le quotidien des Salvadoriens depuis les années 2000. Niché entre le Guatemala et le Honduras, faisant face à l’immensité du Pacifique, le Salvador a été le théâtre d’une violence extrême durant plus de dix ans. En cause, les guerres et les exactions menées par des gangs mafieux – les maras – qui rendaient impossible tout espoir de développement humain et économique.

En 2019, un tournant décisif s’est opéré avec l’élection de Nayib Bukele à la présidence. Ancien maire de la capitale, ce jeune politicien est arrivé au pouvoir en portant une promesse ambitieuse: l’éradication de la violence et de la corruption. Cinq ans plus tard, le pari semble réussi : le Salvador est devenu aujourd’hui l’un des pays les plus sûrs des Amériques, alors qu’il enregistrait un taux de plus de 100 meurtres par 100’000 habitants par an en 2015. La recette? Un Etat aux pouvoirs presque illimités, qui n’est pas sans rappeler le Léviathan théorisé par Hobbes quelques siècles auparavant dans l’ouvrage du même nom.

La guerre de tous contre tous

Thomas Hobbes construit sa théorie sur des prémisses pessimistes à propos de la nature humaine. Selon lui, l’être humain est un égoïste rationnel qui ne cherche qu’à maximiser son bonheur et ses plaisirs selon une logique coût-bénéfices, sans hésiter à dominer ses semblables pour arriver à ses fins. En l’absence d’une autorité régulatrice, une situation qu’il nomme «état de nature», la vie humaine est marquée par une insécurité généralisée, une peur permanente de perdre ses biens ou sa vie. Les ressources étant nécessairement limitées, la compétition entre les individus à l’état de nature conduit à la «guerre de tous contre tous».

Si l’état de nature est une pure construction théorique, le Salvador pré-Bukele s’en rapprochait. Chaque individu était susceptible d’être tué ou volé arbitrairement par les gangs et l’Etat était incapable d’assurer la protection des droits les plus basiques. Le remède hobbesien à cet état de nature se concrétise par un transfert de droits: par peur de la mort, les individus acceptent de renoncer à leurs droits naturels – les droits qui leur donnaient autorité sur tout (et donc sur rien) à l’état de nature – et de les transférer à une entité omnipotente incarnée par le Léviathan, du nom d’un monstre de l’Ancien Testament.

La recette hobbesienne

Cet acte de renoncement volontaire est la clef de voûte de la théorie du pouvoir hobbesienne. Le philosophe anglais pose ainsi les bases de la représentation politique, principe majeur des démocraties libérales. Pour faire face au chaos de son pays, Bukele a construit un Léviathan moderne. A son arrivée au pouvoir, il a enchaîné les réformes judiciaires et législatives pour s’assurer une marge de manœuvre totale afin de lancer une vaste campagne de répression visant tous les membres présumés des maras.

Sur la forme, le dirigeant orchestre un large plan de communication en mettant en scène les arrestations massives des délinquants et leur incarcération dans des méga-prisons. Le président salvadorien sait qu’il ne suffit pas de construire un Léviathan, il faut lui donner un visage – en l’occurrence le sien – et un corps, ce qu’il fait en théâtralisant la force de l’armée, la police et des services pénitentiaires.

Un Etat dominant

En mars 2022, Bukele a franchi une nouvelle étape en décrétant l’état d’exception pour trente jours, dans le but d’accélérer la lutte contre les gangs. Plus de deux ans après, ce régime d’exception, qui suspend plusieurs droits fondamentaux, reste en vigueur. Malgré les dénonciations d’associations qui documentent des violations des droits humains, le gouvernement de Bukele affirme que la lutte contre les maras ne baissera pas en intensité.

Tant sur le fond que sur la forme, le président cherche à démontrer que le Léviathan ne faiblira pas. Sa lecture du pouvoir est profondément hobbesienne: puisque, sans régulation, les humains cherchent à se dominer les uns les autres, il faut construire et personnifier un pouvoir le plus fort possible pour que tout le monde accepte de s’y soumettre.

Aval du peuple

Bien que le régime de Bukele présente indéniablement des dérives autoritaires, cela ne le rend pas pour autant illégitime. La vision hobbesienne n’est d’ailleurs pas une théorie de la dictature. Au printemps passé, Bukele a été largement réélu pour un deuxième mandat, bien qu’il a contourné la constitution salvadorienne pour se représenter. Jusqu’à présent, le peuple semble plébisciter ce contrat social et les «désagréments inévitables» admis par Thomas Hobbes dans sa théorie du pouvoir.

Dans sa quête d’agilité et d’efficacité, Bukele a pris ses distances avec le libéralisme politique, en privilégiant l’autoritarisme issu d’un contrat social hobbesien à la séparation des pouvoirs de Locke et Montesquieu. Si cette approche a permis de rétablir la sécurité de manière spectaculaire, l’histoire politique de l’Amérique latine montre toutefois qu’un autoritarisme présenté comme temporaire peut s’enraciner durablement.

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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