La vraie-fausse neutralité de la diplomatie vaticane
On parle souvent des affaires internes du Vatican, moins de son action sur le plan international. Pourtant, la diplomatie du Saint-Siège peut compter sur le réseau le plus efficace au monde pour mener à bien sa mission toute particulière dans le concert des Etats.
Cet article clôt notre dossier sur la neutralité suisse pour donner un exemple d’une autre approche de ce concept.
Par ses positions anthropologiques et éthiques souvent à contre-courant de celles de la société actuelle, l’Eglise catholique est l’objet de nombreuses projections plus ou moins justifiées. Peu connaissent cependant le pan diplomatique de son action, qui est au mieux identifié à un message pour la paix, recoupant les propos du pape Paul VI à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1965: «Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre! C’est la paix, la paix, qui doit guider le destin des peuples et de toute l’humanité!» Seulement, la mission diplomatique de l’Eglise semble à tout le moins dépasser cette formule. A tel point que le terme de «neutralité» lui colle difficilement.
Une diplomatie structurée
Le Vatican est un Etat au sens de la pensée politique classique: il dispose d’un territoire (petit), d’une population (peu nombreuse) et d’un gouvernement. Cette situation actuelle est très éloignée de certaines phases de l’histoire où les «Etats pontificaux» concurrençaient les princes européens et défendaient «par la force» leur pouvoir temporel. Longtemps inclus dans l’Etat italien, le Vatican est redevenu un Etat à part entière en 1929, grâce aux accords du Latran signés avec le régime de Mussolini. Ces accords ont donné au Vatican une réelle assise temporelle, certes minimale, mais au service direct de sa mission spirituelle dans le monde.
L’action internationale du Vatican ne se fait pas en son nom propre, mais à travers l’organisation internationale qu’elle héberge, le « Saint-Siège », qui se définit par le gouvernement de l’Eglise dans le monde. L’action diplomatique du Saint-Siège part de la Secrétairerie d’Etat et rayonne dans le monde notamment à travers les nonciatures apostoliques – ses ambassades – et les missions d’observation dans les institutions internationales. Le chef de cette « diplomatie pontificale » est le pape (le « souverain pontife »), mais il dispose d’un « Secrétaire pour les relations avec les Etats ». Les diplomates du Saint-Siège sont tous des clercs, formés à « l’académie pontificale ecclésiastique » à Rome et disposant d’un passeport du Vatican.
La diplomatie du Saint-Siège se différencie cependant de celles des nations dans la mesure où son travail est d’abord pastoral : soutien des Eglises locales et des communautés chrétiennes, nomination des évêques, etc. Cela ne lui laisse souvent que peu de temps pour ses missions plus « politiques ».
L’Eglise « experte en humanité »
Dans son discours à l’ONU en 1965, Paul VI a décrit l’Eglise comme «experte en humanité», expression restée célèbre. «Si le terme est évidemment abstrait, nous a expliqué au téléphone un diplomate du Saint-Siège en poste à l’étranger, il se décline néanmoins en deux missions qui prennent une tournure très concrète sur le terrain: la défense de la dignité de la personne humaine et la protection des chrétiens dans le monde.»
La défense de la dignité de la personne humaine passe d’abord par la préservation de la paix, que le Saint-Siège a érigée en priorité absolue dans les relations internationales. Jean-Paul II le rappelait dans sa lettre encyclique Centesimus Annus de 1991: «La guerre peut se terminer sans vainqueurs ni vaincus dans un suicide de l’humanité, et alors il faut répudier la logique qui y conduit, c’est-à-dire l’idée que la lutte pour la destruction de l’adversaire, la contradiction et la guerre même sont des facteurs de progrès et de marche en avant de l’histoire.»
La préservation de la paix va de pair avec la protection des chrétiens. Le réseau diplomatique du Saint-Siège – qui s’étend bien au-delà des nonciatures, puisqu’il inclut aussi les associations chrétiennes et les diocèses et paroisses du monde entier – est à ce titre un moyen de pression auprès de gouvernements hostiles aux chrétiens présents sur leur territoire, qui ont conscience que le sort qu’ils réservent à ces derniers ne sera pas laissé dans l’oubli.
Une puissance de médiation
Dans sa diplomatie de pacification, le Saint-Siège utilise essentiellement la médiation – à distinguer de l’arbitrage, qui est plus coercitif – entre les différentes puissances afin d’aider à trouver des compromis et éviter l’escalade. Comme l’écrit le géopolitologue Jean-Baptiste Noé dans son essai Géopolitique du Vatican, « le droit est la barrière des armes, et ce qui peut éviter les guerres et les conflits. C’est pourquoi le Vatican a développé son rôle de médiateur, au moins depuis Léon XIII [pape de 1878 à 1903] pour la période contemporaine. Cette primauté donnée au droit est typique d’une culture inscrite dans la romanité. »
Cette tradition de médiation ne date pas d’hier. Déjà à la fin du XIXe siècle, le Saint-Siège – qui était pourtant sous domination de l’Etat italien – montrait à la fois son indépendance de facto et son désir de paix en réalisant une médiation entre les Etats-Unis et l’Espagne à propos de Cuba. Plus récemment, c’est encore Cuba qui a bénéficié de l’entremise du Saint-Siège pour lever l’embargo imposé par les Etats-Unis – avant que le gouvernement de Donald Trump ne le rétablisse.
Les médiations du Saint-Siège sont plus ou moins médiatisées en fonction du contexte, ce que montre le livre du cardinal français Etchegaray, mort en 2019, J’ai senti battre le cœur du monde. L’ancien archevêque de Marseille a effectué ses missions de messager diplomatique du pape Jean-Paul II de manière discrète. Le plus souvent, comme l’écrit le journaliste Bernard Lecomte dans la préface du livre, « ces expéditions plus ou moins officieuses sont entourées de mystère. Le Vatican est un monde fermé, parfois opaque, qui engendre rumeurs et fantasmes ». Certaines médiations furent cependant plus retentissantes, comme celle auprès de Fidel Castro en 1988 ou auprès de Saddam Hussein en 2003.
Il faut dire que le Saint-Siège peut aussi compter sur une diplomatie extraordinaire qui ne lui est pas directement liée, mais poursuit le même objectif de paix. Son appui le plus notable est celui de la Communauté de Sant’Egidio, composée de laïcs et créée en 1968 sous l’inspiration du concile Vatican II. Dans les années 1980-1990, Sant’Egidio a aidé à mettre en place des cessez-le-feu, des couloirs humanitaires et des traités de paix entre de nombreux pays africains.
Une nécessaire indépendance
« Querelle des investitures » aux XIe-XIIe siècles, guerres des Etats pontificaux à la Renaissance, subordination à l’Italie entre 1870 et 1929 : l’histoire a montré que les Etats ont une tendance naturelle à vouloir contrôler les Eglises présentes sur leur territoire, afin d’en faire des instruments de puissance. Le Vatican n’a pas toujours bien répondu à ce problème – en se lançant par exemple dans des guerres à la Renaissance – mais sa forme actuelle semble plus adaptée pour lui donner son indépendance. Comme le souligne Jean-Baptiste Noé, cet Etat « n’ayant aucun intérêt économique ou militaire à défendre, est véritablement un Etat absolu, c’est-à-dire délié de liens de vassalité avec un autre Etat. Cet absolutisme politique est le fondement de sa puissance, sur laquelle repose son influence mondiale. »
Par son indépendance, le Saint-Siège se fait également la voix, sans les nommer, de ceux qui n’ont pas toujours la possibilité d’affirmer leurs opinions sur des sujets de société. A titre d’exemple, l’aide au développement de certains Etats africains est conditionnée par un agenda politique – entendre idéologique – qui anesthésie leur liberté de ton. La position claire et assumée du Saint-Siège n’est-elle pas ici précisément l’inverse d’une posture «neutre» au sens idéologique du terme?
Cette indépendance est également capitale pour que les Eglises nationales préservent leur propre indépendance vis-à-vis de leurs gouvernements. Cela n’est pas le cas du patriarcat de Moscou, dont le patriarche Kirill obéit fermement à Vladimir Poutine, comme le montre le fait qu’il légitime la guerre en Ukraine, y compris auprès du pape François. En réponse, et fidèle à son franc-parler, le pape a déclaré en mai 2022 que « le patriarche ne peut pas se transformer en enfant de chœur de Poutine », mais doit plutôt « chercher des voies de paix, pour mettre fin aux armes ».
« Conscience morale de l’humanité »
Alors même que le Saint-Siège est indépendant et jouit d’une liberté de ton, pourquoi ne se permet-il pas d’aller plus loin et de condamner clairement l’agression russe, ou d’autres guerres? Le diplomate du Saint-Siège qui nous a accordé un entretien fait ressortir que l’équation est plus compliquée qu’il n’y paraît:
«D’une part, le pape ne peut pas être le « chapelain de l’Occident », selon une expression courante dans le milieu diplomatique, comme le souhaiteraient certains pays. Il condamne l’agression, mais ne peut pas s’affranchir d’une vision globale des désordres mondiaux, qui ne sont pas concentrés en Ukraine. D’autre part, beaucoup voudraient que l’Eglise soit le parangon d’un ordre moral, mais les intérêts des chrétiens conditionnent et limitent la prise de parole du pape sur les sujets sensibles. Or, sur le plan moral, condamner certaines situations nous permettrait de nous regarder dans la glace, mais sur le plan matériel des persécutions seraient à craindre.»
L’Eglise doit donc à la fois tenir son assise morale et regarder le monde tel qu’il est en concédant les compromis nécessaires à la poursuite de ses objectifs de fond, comme la protection des chrétiens. Dans cette équation repose toute la complexité de la « neutralité » du Saint-Siège. « Il y a un art de la paix, écrit le cardinal Etchegaray. Bien plus, il y a une science de la paix. Voilà pourquoi l’Eglise déploie une intense et omniprésente activité, trop peu connue, au sein des organismes et des conférences internationales, où elle se fait le porte-parole de la conscience morale de l’humanité à l’état pur, transcendant tous les intérêts particuliers. »
En tant que « conscience morale de l’humanité », l’Eglise est tout sauf neutre : elle défend une anthropologie stricte et s’y tient, au détriment souvent de son image sur ses positions éthiques peu « populaires » dans les milieux politiques occidentaux notamment. Cependant, ses médiations et sa défense du droit lui collent une étiquette « neutre ». Une neutralité à comprendre non comme un isolement craintif ou désintéressé, mais plutôt comme un positionnement nécessaire et « intéressé » au sort des hommes, comme le pape Benoît XV l’a expliqué en 1915, en plein cœur de la Première Guerre mondiale : « N’étant d’aucun parti, nous nous préoccupons cependant de l’un et de l’autre. »
Ecrire à l’auteur : matthieu.levivier@leregardlibre.com
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