Au Moyen-Orient, la malédiction de l’addiction
Le Moyen-Orient occupe une place de choix dans la production mondiale de drogue. Une réalité aux multiples implications, que l’historien Jean-Pierre Filiu décrit dans son dernier ouvrage, Stupéfiant Moyen-Orient. Bref compte rendu.
La production de drogue au Moyen-Orient est un sujet trop souvent négligé. Tout au plus sait-on que l’Afghanistan, au gré de son histoire mouvementée, s’est spécialisé dans la culture du pavot, plante dont est extrait l’opium, permettant d’abreuver le monde en héroïne notamment.
Dans Stupéfiant Moyen-Orient, Jean-Pierre Filiu entreprend de déblayer ce vaste sujet. Et comme si l’immensité et l’hétérogénéité de la région n’apportaient pas assez de complexité, l’historien étend son enquête de l’Antiquité à nos jours en proposant une grille de lecture spatio-temporelle très complète: aucun territoire, aucune époque ne sont ignorés.
Religion et nation
Le lien entre le Moyen-Orient et la drogue touche logiquement à l’islam, religion dominante dans la région. Un théologien égyptien du XIIIe siècle affirmait qu’«il est interdit d’interdire ce qui ne l’est pas», justifiant ainsi la consommation du haschich, que le Coran ne proscrit pas. Cette position a évolué au fil des siècles et des régions, la production de drogue étant aussi bien interdite par les fondamentalistes que tolérée en d’autres endroits pour des raisons de pouvoir.
Si l’immoralité de l’usage des stupéfiants met les responsables politiques et religieux d’accord, la législation concernant leur production n’en suit pas moins des logiques différentes en fonction des enjeux géopolitiques du moment, comme le montrent les politiques contrastées de l’Iran et de la Turquie au XXe siècle:
«Quant à Mustafa Kemal et Reza Shah, leur ambition partagée de projeter leur pays dans le XXe siècle ne les empêche pas de diverger sur la gestion de l’héritage stupéfiant de leur empire respectif. Le souverain pahlavi mobilise ses engagements sur l’opium au service de la respectabilité internationale de la Perse, puis de l’Iran, là où le futur Atatürk entend négocier en position de force la place de la Turquie dans le commerce des stupéfiants.»
En d’autres termes, même si l’Iran et la Turquie pouvaient compter sur une expérience et un environnement favorables à la production de drogue, leurs stratégies, à l’époque, furent différentes. L’Iran fit le choix de signer des conventions multilatérales anti-drogue impulsées par les grandes puissances pour s’insérer dans le jeu des nations, tandis que la Turquie refusa cette logique et continua de tolérer la production de drogues.
Marchandage
Les psychotropes peuvent donc servir des intérêts stratégiques, que leur production soit autorisée, interdite, limitée ou tolérée. C’est tout l’intérêt du livre de Filiu, qui décrit en détail le rôle de la drogue moyen-orientale dans l’ordre géopolitique mondial. A ce titre, les pays occidentaux, qui ont condamné tôt la production et l’usage de stupéfiants – dont ils ne bénéficiaient pas du commerce, mais pâtissaient des conséquences – n’ont eu de cesse, au cours du XXe siècle, d’échanger leur aide au développement contre des engagements internationaux de la part des pays producteurs de drogue.
Les Etats-Unis en sont l’exemple le plus marquant. Pendant la prohibition des années 1920 ou la «guerre contre la drogue» de l’administration Nixon, leur politique intérieure les aura poussés à avancer leur agenda anti-drogue à l’échelle internationale. L’Afghanistan sanctionné par l’Oncle Sam dans les années 1930 rentre dans le rang et interdit la production d’opium en 1945, obtenant ainsi d’importantes aides au développement. Cela n’endigue pas forcément – voire renforce – la production illégale d’opium, mais les apparences sont sauvées et les dollars encaissés. Côté américain, la face est sauve.
Malheureuse répression?
Tout au long de son livre, Jean-Pierre Filiu aura fait sien cet adage: «plus la répression est dure, plus les drogues le sont». Il veut montrer que la prohibition a surtout réorienté la consommation vers la sphère privée, comme dans l’Iran du XIXe siècle, et renforcé les réseaux illégaux, sans que cela mène à une diminution généralisée de la consommation:
«Les prohibitions modernes ont fait le lit de stupéfiants infiniment plus nocifs, dont les profits nettement supérieurs ont alimenté des réseaux criminels de plus en plus violents. La très répressive République Islamique d’Iran a beau avoir pendu des milliers de trafiquants en quatre décennies, elle est peut-être aujourd’hui le pays au monde le plus frappé par une addiction de masse.»
Formidable outil de pouvoir, la drogue a depuis longtemps été instrumentalisée par des Etats moyen-orientaux soucieux de leur place sur la scène internationale, malgré les risques sanitaires et sociaux, à l’international également. Un jeu à la fois dangereux sur les plans sanitaire et diplomatique, et délicat sur le plan religieux, dans un Moyen-Orient dominé par l’islam.
Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com
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