Les pays d’Asie du Sud-Est dans l’ombre de la Chine

6 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 16 mars 2023 · 0 commentaire

L’Asie du Sud-Est vit désormais dans l’ombre de la Chine et sous la pression américaine. Existe-t-il une alternative pour les gouvernements de la région dans ce combat de géants?

C’est une rivalité à l’échelle planétaire que connaît notre époque. Entre la Chine et les Etats-Unis, le principal espace de confrontation prend place en Asie et dans le Pacifique. Au sein de ce très vaste ensemble, l’Asie du Sud-Est concentre les convoitises et l’intérêt des deux puissants. Carrefour du commerce international, dynamique sur le plan économique, inquiète de l’expansionnisme chinois, la région que recoupe l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et ses dix Etats vit sous une menace bien réelle. Ces derniers ne risquent rien de moins que de perdre leur indépendance stratégique au profit des Etats-Unis ou de devenir des Etats fantoches dépendants des ordres venus de Pékin.

Pourquoi cet espace est-il devenu si stratégique? Géographiquement, il se situe sur les principales routes commerciales mondiales, entre l’Asie de l’Est (Chine, Corée du Sud, Japon) et le reste de l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe. Les exportations chinoises, pour rejoindre les ports européens, passent par la région, notamment le fameux détroit de Malacca. Espace stratégique, voire vital pour l’économie chinoise qui, en cas de fermeture à ses navires, la couperait d’une bonne partie de la planète. En réponse à cette vulnérabilité, les dirigeants chinois ont multiplié les projets d’infrastructures dans la région, notamment au Laos et au Cambodge, afin de rejoindre directement l’océan Indien, dans le cadre du mégaprojet des nouvelles routes de la soie. Résultat: ces deux derniers pays sont actuellement parmi les plus endettés de la planète et sont contraints de s’aligner désormais sur Pékin.

Tensions en mer

Territorialement, c’est également un point chaud. En mer de Chine méridionale, Pékin a adopté une attitude très agressive depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir. «La Chine cherche à étendre son contrôle sur les eaux et l’espace aérien de la mer de Chine méridionale. Depuis 2009, l’empire du Milieu a fait valoir ses vastes revendications territoriales dans les eaux contestées par le biais de diverses tactiques de zone grise», soulignait Bonnie S. Glaser, chercheuse au German Marshall Fund, lors d’une audition face à la Chambre des représentants des Etats-Unis en 2021. L’objectif? En faire une mer intérieure chinoise où chaque navire devrait obtenir une autorisation auprès de l’administration pour la traverser. Bien évidemment, les autres Etats riverains s’inquiètent de plus en plus et, voyant leur zone économique exclusive contestée par la marine chinoise, se tournent vers les Etats-Unis pour garantir leur sécurité. C’est donc une région sous haute tension.

Est-ce que ces gouvernements peuvent encore repousser les tentatives de l’un ou l’autre de leurs menaçants courtisans? Difficile à le dire, tant la région est devenue stratégique. Pour l’instant, la plupart balancent encore entre les deux. D’un côté, «la Chine est un partenaire impossible parce que, fondamentalement, seul l’intérêt du pays et, plus encore, du Parti communiste est pris en compte», fait remarquer Valérie Niquet, spécialiste de l’Asie, dans un rapport pour la Fondation pour la recherche stratégique l’an dernier. De plus, les régions se trouvent en situation de dépendance économique de la Chine et donc sous son influence. De l’autre côté, le passif américain dans la région, notamment au Vietnam, n’est pas encore effacé, alors que les Etats-Unis demeurent la seule option en matière militaire.

Lors des premiers temps de la pandémie de Covid-19, il semblait clair que toute la zone tomberait dans l’escarcelle de la Chine. La pression était grande sur les gouvernements de l’ASEAN pour louer l’efficacité du gouvernement autoritaire de Pékin dans sa gestion de la pandémie et remercier le président Xi pour sa bonté lors des dons d’équipements médicaux. Pourtant, dès l’invasion russe de l’Ukraine, l’analogie entre Russie et Chine a rapidement été établie dans des capitales comme Hanoï ou Jakarta. La réponse fut un mouvement de balancier inverse, poussant à nouveau une partie des Etats de la région en direction des Etats-Unis. Aujourd’hui, la région se transforme en «un ensemble de plus en plus marqué par la bipolarisation entre la République populaire de Chine d’un côté et les tenants d’un «Indopacifique libre et ouvert» de l’autre et donc des Etats-Unis», rappelle Valérie Niquet.

L’enjeu de la souveraineté

Est-ce que la région toute entière est condamnée à choisir un camp? Pour le dire clairement, les alternatives à ce choix de modèle existent, mais à aucun moment elles ne permettront de remplacer l’une ou l’autre des grandes puissances. Pourtant, rien n’empêche certains Etats suffisamment grands et puissants, à l’instar de l’Indonésie, de tenter de créer leur troisième voie. Pour cela, ils peuvent trouver des appuis, notamment en Inde et au Japon, en matière de défense, mais surtout en termes de développement économique, d’infrastructures, de durabilité ou de santé. Plus loin, l’Union européenne (UE) tente aussi de se positionner comme alternative dans la région, surtout d’un point de vue économique, rappelant qu’elle se situe à la première place des investisseurs dans l’ASEAN.

Mais pour l’emporter dans l’affrontement entre les modèles autoritaire et démocratique, faut-il exiger que ces Etats fassent un choix définitif? La dépendance économique à la Chine n’est pas près de disparaître. Tout au plus pourra-t-elle être contrebalancée par d’autres partenariats, avec le Japon ou l’UE. Les Etats-Unis eux aussi devraient prendre le contre-pied de la Chine et ne pas trop insister sur la pureté de leur partenariat avec certains Etats de la région. Premièrement pour ne pas trop prêter le flanc à la critique d’impérialisme toujours activée par la Chine vis-à-vis des Occidentaux. Deuxièmement pour attirer des gouvernements encore hésitants.

En résumé, comme le souligne Valérie Niquet, «[m]ême si beaucoup d’Etats de la région ne souhaitent pas être enrôlés dans un choix exclusif entre Washington et Pékin, la notion de «troisième voie» et de refus des blocs est peu audible alors que la perception et la réalité de la menace chinoise s’aggravent.»

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°94).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire