La transformation des médias sous l’influence du numérique

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 octobre 2023 · 0 commentaire

La numérisation a eu des effets majeurs sur le secteur journalistique. Entre transformation des pratiques et défis économiques, ces dix dernières années ont vu les médias s’amenuiser face à de nouveaux concurrents.

Interviewé en 2015 par l’agence de conseil et de communication Oxygen RP, Philippe Rincé, directeur de l’Alliance pour les chiffres de presse et des médias (ACPM), une association professionnelle française, constatait «un long processus de transformation du paysage médiatique»: «Nous n’abordons plus les marques média par silo (presse, radio, télévision…) mais globalement, comme un tout».

Amplitude de la numérisation

L’un des facteurs de cette reconfiguration réside dans l’arrivée du numérique. Interrogé à ce sujet, le journaliste radio Antoine Droux – qui produisait l’émission «Médialogues» sur les ondes de RTS La 1ère jusqu’en août dernier – explique qu’«il y a évidemment eu la révolution du Web dès la fin des années 1990, puis une deuxième révolution à double ressort dans les années 2000: d’un côté, les réseaux sociaux et, de l’autre, la connectivité et les smartphones». C’est l’addition de ces deux éléments qui, depuis une dizaine d’années, a provoqué une accélération de la consommation des médias et une diversification de leurs modes de consommation.

Nicolas Willemin, fort d’une riche carrière dans la presse suisse romande et auteur du livre Médias suisses, le virage numérique, explique qu’avec la venue des réseaux sociaux, la population s’est habituée à ne plus avoir besoin de payer pour obtenir de l’information et à l’obtenir immédiatement. Or, comme il le souligne, «l’immédiateté de l’information dévalorise les médias censés amener une plus-value».

Or, malgré l’ascension fulgurante de nouveaux canaux d’informations, les médias classiques demeurent très importants dans la société. En 2019, l’étude Annales sur la qualité des médias, de l’institut Fög à l’Université de Zürich, dévoilait que la presse traditionnelle bénéficie d’une confiance plus élevée (47%) auprès de la population que les moteurs de recherche (29%) ou les réseaux sociaux (17%). En ce qui concerne les formats papiers, les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) exposent cependant une diminution continue du nombre de tirages des journaux suisses ces dix dernières années et de leur nombre de lecteurs.

Fonte des revenus publicitaires

C’est qu’un autre phénomène capital que l’évolution des modes de consommation des médias s’est produit du fait de la numérisation. Les médias traditionnels ont connu une baisse majeure des revenus publicitaires, les annonceurs partant sur le Web. Stefan Meierhans, qui occupe le poste de Surveillant des prix depuis 2008, pointe du doigt ce phénomène dans un rapport paru ce printemps. Il épingle principalement Google et juge que les médias suisses pourraient être contraints à réduire leur offre. Certains, à l’instar de L’Hebdo en 2018, ont même déjà disparu du paysage, tandis que d’autres sont nés, comme Le Regard Libre.

En découle une guerre de l’attention. Antoine Droux estime que nous avons affaire à une «pixélisation du paysage médiatique»: «Il y a tellement de contenus à consommer que tout le monde se bat pour attirer l’attention des gens. L’enjeu réside dans le fait que ce sont les sujets faciles et émotionnels qui génèrent le plus de clics, et donc de publicités, et donc de revenus.» Et dans cette bataille, Nicolas Willemin juge les réseaux sociaux comme «indispensables pour acquérir cette attention, ce qui mène à un cercle vicieux».

Selon plusieurs études, il apparaît néanmoins que ces dernières années, les médias redonnent une place centrale aux lecteurs dans le financement. Alexandre Joux, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Aix-Marseille, écrit dans l’une de ses publications que «le financement par l’abonnement semble ainsi s’imposer chez les journalistes comme le meilleur qui soit en termes d’indépendance, mais à la condition d’atteindre une taille critique». Pas évident, alors même que le lectorat diminue année après année.

Une nouvelle révolution

Et voilà que l’intelligence artificielle (IA) laisse entrevoir une nouvelle révolution dans le paysage médiatique. «Bien malin serait la personne qui prétend le savoir», répond Antoine Droux quand on lui demande ce qui en découlera. Il ajoute que «ça va tellement vite qu’on ne connaît pas l’impact ». Selon lui, «on tâtonne, mais cette question dépasse les médias, c’est une question plus globale sur le rôle des humains, c’est de la philosophie».

Cela étant, l’observateur avertit que «si vous maîtrisez la production de contenu par l’IA, et que vous maîtrisez aussi la publication de ce contenu via les réseaux et sa propagation, vous avez alors des armes de désinformation massive qui seront redoutables à l’avenir». Et le journaliste de conclure: «Si je devais garder deux mots clés pour les médias ces prochaines années, ce serait crédibilité et fiabilité.»

Ecrire à l’auteur: max.frei@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «La décennie 2014-2023», contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°100).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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