«Le retour» (roman inédit), épisode 7/15

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écrit par Sébastien Lapaire · 27 août 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

Le retour de Joseph ne se passe pas comme prévu. Tantôt étranger, tantôt membre de la communauté, sa situation est on ne peut plus instable. Les tâches collectives auxquelles il prend part prennent peu à peu l’allure d’épreuves qui vont parfois jusqu’à mettre sa vie en danger. Après un simulacre de chasse à l’homme, Joseph se voit confier la porcherie, où, sans qu’il le sache, une vieille connaissance l’attend.

Siméon tourne le commutateur. Une rangée de lampes suspendues s’allume. On entend les porcs couiner. La brume se glisse sous la porte de fer. L’intérieur de la porcherie demeure sombre malgré l’éclairage. Des sacs de céréales sont entreposés dans un coin.

– Tu penses que ça ira?

– Oui.

Joseph a répondu sans réfléchir. Il n’a pas compris qu’il devrait nourrir les cochons seul.

– Bonne chance.

– Merci…

Le premier battant se ferme et coupe le jour en deux. Bientôt, cette fenêtre sur le monde extérieur n’est plus qu’un rai de grisaille qui va diminuant; ça y est, il disparaît. Joseph est plongé dans les ténèbres.

Il entend le grésillement des lampes. Il ne s’habitue pas à l’odeur des porcs qui défèquent. Il avance, prudent, il aimerait ne rien peser pour que les bêtes ne l’entendent pas. Mais elles le sentiraient, car oui, Joseph dégage une odeur lui aussi. Il pue l’étranger. C’est intolérable.

Les porcs s’agitent, est-ce le moment? Est-ce maintenant que l’un des leurs est choisi entre tous? Pour le meilleur et pour le pire? C’est un privilège de servir les hommes, de mourir pour eux… Il semble que cette année ils ont déjà choisi, c’est lui, Joseph, qui les nourrira. Et pourtant il tremble… Les sacs de céréales sont trop lourds pour lui. Qu’il est maladroit!

Joseph s’approche, le fond des sacs traîne dans la boue. Il glisse, se reprend, les céréales se répandent sur le sol, se déversent, s’écoulent comme le temps. Chaque grain est une seconde, une minute, une heure perdue. Les porcs réclament leur nourriture. Certains chargent les planches qui les séparent du monde extérieur. Ils grognent.

Joseph les plaint. Il sait, pourtant, qu’il est comme eux. Pris au piège, il nourrit ces bêtes comme s’il se nourrissait lui-même. Il fouille. Son passé est une terre dévastée. Pourquoi est-il revenu? Il ne voulait plus être seul. Mais maintenant il est seul parmi les siens, exclu. Il ne peut que les envier, ces porcs qui se frottent les uns aux autres, qui forment une sorte de concrétion de merde mais qui vivent malgré ça. Il voit ce que c’est, ou plutôt, il l’entrevoit. Car il est loin lui, tenu à l’écart. On le laisse regarder mais seulement regarder. Rien que pour lui montrer ce que c’est que de vivre en communauté, de pouvoir se reposer les uns sur les autres, d’avoir des histoires à se raconter, un passé. Oui, c’est ça, un passé commun, voilà ce qui l’a poussé à venir ici. Qu’on le lui rappelle, même si on ment, après tout ça n’a aucune importance. Des histoires, c’est ce qu’il est venu entendre. Au fond de lui, il n’y a rien, que le vide. Joseph ne peut plus vivre sur du rien, se contenter de son néant intérieur. Alors il est venu, il a toqué à la porte de son enfance.

Un grincement terrible déchire les ténèbres de la porcherie. Quelqu’un est entré. Son ombre est immense, elle rampe jusqu’à lui, le parcourt, s’enroule autour de ses jambes, glisse sur son torse et s’arrête sur sa gorge. C’est Pierre.

Il s’avance, solennel, une barre de fer à la main. Il est venu pour lui, pour terminer ce qu’il a commencé.

– Pierre… fais pas le con Pierre… on peut discuter.

Il s’arrête.

– Mais oui, bien sûr Joseph… C’est pour ça que je suis venu… Et toi, dis-moi, pourquoi es-tu venu?

– Je n’en sais trop rien. Ecoute…

– T’en sais trop rien? Ben je vais te le dire moi. On se connaît non? C’est bien toi, ou est-ce que tu te fais passer pour le Joseph que j’ai connu, qu’on a tous connu? Non, non… impossible. Je sais qui tu es. Je sais que c’est toi, Joseph. Oui c’est toi, ça ne peut être que toi. Toi! C’est toi ou un autre mais je sais que c’est toi putain! Et c’est ça que je peux pas supporter! Tu ne vois pas? Non, non, bien sûr que non! D’un jour à l’autre, ton père décide de déménager et tu disparais de ma vie. Pour toujours, c’est ce qu’on croyait tous ici… Et putain… d’un jour à l’autre tu te pointes, là, devant moi. Tu veux tout détruire, je sais… détruire ce que j’ai construit avec mes mains, cette vie précaire, ma petite vie, mon petit village, mon petit monde… je sais ça… toi tu joues sur ça, hein? Comédien! Assassin! Ah tu me tues… mon ami, tu me tues. Dis-moi la vérité. Tu es venu pour me voler hein? Tu veux me prendre tout ce que j’ai? Dis-moi!

Joseph aimerait lui dire sa vérité, son pourquoi. Mais il n’y arrive pas, les mots font défaut.

– Vous me manquiez… Je me sentais un peu seul.

– C’est tout? C’est pour ça? On te manquait?

– Oui.

– Je ne te crois pas. Et puis… il y a aussi les champs de luzernes, la fauchaison, les vendanges, l’odeur des bêtes, l’automne et ses couleurs, l’hiver, le froid, les premières neiges, le printemps, les arbres en fleurs, la rivière qui grossit, l’été et ses touffeurs, les rassemblements sur la place… Il y a que je suis né ici. C’est ma seule certitude. «Je me souviens», c’est tout ce que je peux te dire. Pas grand-chose, c’est vrai… Je me souviens de notre rivalité maladive, de nos jeux, de nos compétitions: «– C’est moi qui en couperai le plus! – Non, moi!» de la course des cinquante virages! On était dans les vapes à la fin… À l’école, il y avait les filles. Je ne sais pas pourquoi on tombait toujours amoureux des mêmes… on le faisait exprès. Et nos conneries, tu te les rappelles au moins? On avait grimpé une corniche et on balançait des cailloux dans la pente. Ils la dévalaient à une vitesse folle! On en avait trouvé un qui avait fini sur une de nos guérites, dans les vignes! Il avait traversé le toit, mais il n’y avait pas eu trop de dégâts, heureusement. Et aussi nos histoires! Tu te rappelles nos petites histoires? Celles qu’on se racontait en travaillant, quand les adultes nous laissaient seuls?

– Tu l’entends? Encore aujourd’hui?

Silence.

– Oui je l’entends… Je l’ai entendue dès le début…

– Par-delà les montagnes…

– Il y a la mer.

Pierre se débarrasse de la barre de fer. Il avance craintivement, puis, sans plus réfléchir, il se jette dans ses bras. Le bruit des sanglots emplit la porcherie. C’est la première fois que Joseph se sent chez lui, dans les bras de cet homme qui l’a battu et qui était revenu pour lui faire la peau. Ses muscles se relâchent, il sent l’apaisement dans tout son corps. Pour la première fois depuis son retour, Joseph baisse sa garde. Il peut compter sur un autre, sur l’un de ses semblables, sur son frère de sang.

L’odeur de son cou lui rappelle tant de choses. Enfants, déjà, ils se battaient avec passion. Ils aimaient ça, se rouler dans l’herbe, dans la boue, dans la merde parfois. Cela finissait toujours de la même manière. Assis devant leurs mères respectives, ils devaient s’excuser et se demander pardon. Les bras croisés, le regard noir, ils boudaient chacun de leur côté. Et puis, après un moment, les deux enfants se réconciliaient. Mais les embrassades marquaient une trêve et non pas la paix définitive. Plus tard, ils recommenceraient. On les convoquerait de nouveau, et ils devraient répondre de leurs fautes. Ils s’amusaient bien, ces enfants clabaudeurs. Ce qu’ils préféraient sans doute, était le rapprochement de leur corps et les battements du cœur de l’autre qu’ils pouvaient entendre lorsqu’ils s’embrassaient. Il y avait, entre eux, plus qu’une simple amitié. Il y avait la terre, le vent, la pluie, le feu. Il y avait le sang.

Pierre le serre très fort, s’agrippe à ses vêtements. C’est une reconnaissance du corps, plus vraie que n’importe quel symbole, plus forte que les mots. Pierre lui témoigne son amour. Ses mains se crispent, ses ongles se plantent dans sa nuque… La douleur est vive mais supportable. Alors il les plante plus profondément. Il tire, déchire et arrache un lambeau de chair ensanglanté. Joseph saigne, il a mal. Il tente de se dégager, de se défaire de son étreinte. Impossible. Pierre ouvre la bouche, ses paroles sont à peine perceptibles.

– Alors?

– Pierre qu’est-ce que tu fais?

– Ecoute-moi, j’ai peur, mon ami… J’ai très peur… Alors réponds-moi et, cette fois, dis-moi la vérité.

La seconde qui s’écoule dure une éternité.

– Tu veux la baiser?

– De quoi tu parles, Pierre?

Joseph pleure. Les larmes roulent sur les joues de son frère.

– Ma femme, Joseph, ma femme. Tu veux la baiser?

– Laisse-moi! Laisse-moi, tu es fou!

Il lui donne un coup de tête. Pierre cache son nez avec ses mains. Il saigne à flots.

– Tu crois que je vais te laisser faire mon ami? Tu l’auras pas si facilement! Ah! Je te laisserai pas tout me prendre, non! T’auras rien t’entends, rien du tout!

Joseph se jette sur l’arme. Son frère se traîne à ses pieds. Il le fait trébucher et, tous deux, sous les yeux des porcs qui grouinent d’excitation, se roulent dans la boue. C’est une course, le premier qui l’aura est sûr de remporter le combat. Ça glisse, même à quatre pattes… Ils se tiennent, déchirent leurs vêtements, bientôt ils seront nus comme en sortant du ventre de leur mère.

Joseph y est presque, il la touche du bout des doigts. Ça y est! L’autre mord ses côtes, jusqu’au sang. Pierre crie. Se relève à temps. Lui assène un coup mortel sur le haut du crâne. Ce corps qui saigne comme si on lui avait donné un coup de lance ne mérite pas la croix, pas de place publique, pas d’exécution! Pierre le jette en pâture aux cochons.

Il est épuisé. Il se laisse glisser contre une pique. Mais il sait qu’il va falloir courir…

La fuite sera son salut.

La peur le saisit. Il faut partir. La nuit tombera plus vite qu’hier et moins vite que demain. Bientôt ce sera l’hiver et les hommes trembleront. Déjà les feuilles tombent, soufflées par le vent, caduques, mortelles.

Pierre est aveuglé par les larmes qui se sont glissées dans le coin de ses yeux. Il court dans la nuit. Il fuit le meurtre. Il fuit le sang. Mais le sang est dans sa bouche et la mort dans son âme. Le ciel est aboli comme son passé qui s’effrite, qui s’érode, qui n’est plus qu’un mur de lézardes effondrées. Les arbres s’agitent, se dénudent. Bientôt il ne restera plus que des racines et des griffes qui tenteront de l’arracher à la terre. Pierre le sait, il se débat dans les ronces, sur les rochers, s’écorche, sa chemise se déchire, sa peau se coupe, s’entrouvre comme une faille, un gouffre, un abîme. Il protège ses blessures avec ses mains, le sang de son frère se mêle au sien.

Il entre dans la forêt.

Maintenant il le sait, Pierre n’a nulle part où aller. Les siens le renieront, le jetteront nu sur les routes du destin. Il apprendra, comme Joseph, que l’exil est sa terre, et la solitude, sa mère. Il est le fils de Caïn, sans refuge ni repos. Condamné à l’errance, il se demande s’il ne vaudrait pas mieux en finir tout de suite…

Sans les autres, hors du monde, il n’est rien. Il ne pourra vivre comme Joseph, exister sans personne autour de soi.

Dans la forêt, Pierre entend des voix. Le passé saigne, le passé hurle, le passé le maudit.

«Comment? Comment il a fait pour survivre putain… sur la route et tout seul! Il devait crever de froid… et de peur! Ah, j’ai peur moi! Je crève de trouille putain! Pas assez, c’est pas assez! Il faut courir plus vite! Plus vite! Ils me rattrapent, je le sens… Ils vont venir… Pourquoi? Je l’ai tué putain! Il l’a voulu… oui voulu. Je faisais que me défendre… c’est légitime, oui, de la légitime défense ça s’appelle… mais ils n’entendent pas… ils s’en foutent c’est clair… Putain mais je veux pas! Pas maintenant! Je veux pas mourir putain… non, non, non!»

La lune éclaire la route d’un assassin. Ce soir, elle a revêtu son suaire d’angoisse. C’est la première fois que Pierre la voit, la première fois que le monde l’effraye, qu’il entend ses râles, ses bruissements, ses craquements, qu’il goûte à sa bave, à son sang, à son indifférence.

Et soudain, plus rien, pas même la nuit. Une sensation? non pas même une sensation, quelque chose d’indescriptible, mais quoi? Rien. Absolument rien. Les chemins ne sont plus ceux de son enfance, balisés et sûrs. Ses repères? Ils volent en éclats. La toile sur laquelle reposait son monde brûle. Et après? Il ne sent plus, il ne pense plus, il n’est plus. Une bassine trouée qui se vide en se remplissant? Un trou? Pas même un trou, moins qu’un trou. Pierre se fige. Maintenant il sait.

Il s’écroule.

La suite, le mois prochain.

Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N° 87

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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