«Le retour» (roman inédit), épisode 6/15

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 juin 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

A peine rentré dans son village natal où il s’attendait à être fêté comme un héros, Joseph est soumis à diverses épreuves. Après sa première journée de travail, celui qui semble être le chef du village, Siméon, lui confie qu’il entretenait jadis une relation privilégiée avec son père, Stéphane, gagnant ainsi sa confiance. Mais Joseph ne doit pas oublier qu’au village, rien n’est acquis.

– Mais bien sûr que non! Je voulais lui faire peur putain! Tu comprends? C’était pas pour de vrai, je voulais juste lui faire comprendre qu’il peut compter sur rien… que sur lui-même! Tu vois? Ici rien n’est acquis! Rien! Et il faut qu’il pige ça!
– C’est pas en faisant semblant de le tuer que tu vas y arriver, Siméon. A l’heure qu’il est, il est peut-être déjà sur les routes.
– Pas avec ce temps de chien. Et puis…
– Et puis quoi?
– Et puis il a plus de voiture. On s’en est occupé avec les autres…
– Mais qu’est-ce que tu lui veux à ce gamin exactement? Si ça se trouve…
– Si ça se trouve, rien du tout, Marie! Quelque chose me chagrine… Et de toute façon, il va rester, il veut rester… Je le forcerai pas, s’il veut, il peut partir, la voiture c’est un détail, j’arrangerai ça… On s’en fout de ça, putain!

Le silence s’est emparé de la salle à manger. L’eau bout, le couvercle de la casserole se soulève. Marie-Hélène baisse le feu.

– Il veut la même chose que moi tu comprends? La même chose. Il veut la vérité, c’est pour ça qu’il restera! Et moi je veux la même chose! La même chose!
– Elle arrive, baisse d’un ton, je te prie.
– Bonsoir papa, maman.
– Bonsoir.
– Bah alors? Quelles tronches vous faites? Qu’est-ce qui se passe, c’est à cause de l’étranger? A cause de Joseph?

Le nom de Joseph se détache du reste de la phrase. Elle sait qu’il devient tabou. Son père est agacé, mais il ne veut rien laisser transparaître. Marie-Hélène la regarde d’un air las.

– C’est bien vrai ce que racontent les gens au village? Il serait le fils de…
– Arrête, Leila.
– J’ai le droit de savoir, c’est peut-être lui…
– Tu n’en sais rien, pas plus que nous tous ici.
– Il lui ressemble pourtant… j’aimerais le revoir.
– Le revoir? Mais revoir qui? Il n’est rien pour toi, rien du tout. Si tu crois que…
– On mange, asseyez-vous.

La pluie martèle la tôle. Parfois le ciel se déchire et l’intérieur des maisons s’illumine. Mais les hommes sont trop préoccupés pour se laisser distraire par un simple orage d’été. Le bruit des couverts sur les assiettes est plus fort que le tonnerre. On ne parle pas, c’est à peine si on ose se regarder. De l’autre côté de la rue, Joseph et Agathe mangent l’un en face de l’autre. Joseph n’a rien à lui dire, il faut qu’il monte dans sa chambre et qu’il essaye de trouver le sommeil, la journée de demain s’annonce difficile. Elle aimerait le retenir, le garder encore un peu rien que pour elle, mais au dernier moment, elle se sent défaillir. Elle est faible. Elle est vieille. Elle est laide.

– Laissez-moi au moins vous laver, vous êtes sale… vous ne pourrez pas dormir dans ces conditions…

Mais il n’a pas le temps, quelque chose presse. Il doit se retrouver seul avec lui-même. Arrivé dans sa chambre, Joseph ferme la porte à clé. Il cherche la glace, ne la trouve pas. Il ouvre tous les tiroirs de la commode et du secrétaire. Il commence à paniquer, quelque chose lui serre la gorge, il suffoque. C’est bon, le voilà. Il se dévêt en toute hâte et se jette nu sur le lit. Il contemple le plafond, croit voir entre les nœuds du bois des visages qui l’observent. Il repense à ce que Siméon lui a dit au pied du hêtre et se perd dans une rêverie.

*

Lorsqu’il rouvre les yeux, Joseph tient le bout de verre dans ses mains.

«Je me vois… C’est très bien. Je suis là, face à moi-même… C’est bien, c’est très bien… Je suis habitué à cette face-là, je la reconnais. C’est moi, c’est moi… Ils ont essayé de me tuer. C’est plutôt pas mal… Enfin je veux dire, ils ne rigolent plus. Ça va loin, très loin, peut-être trop… Ils se foutent de ma gueule, c’est pas croyable… un coup par-ci, un coup par-là et hop, un flingue braqué sur moi… Je suis une sorte de balle, une balle de flipper qui doit surmonter tous les obstacles et surtout, surtout, ne pas tomber dans le trou, ne pas devenir le trou… C’est ça, l’idée. Comme la balle, il faut aller jusqu’au bout. On n’a pas le choix, du moment qu’on est dedans, on ne peut plus sortir. Y a pas dix mille solutions, y en a même qu’une seule… Il faut jouer jusqu’au trou.»

Il éclate de rire. Son visage se froisse. Joseph se demande s’il n’a pas changé.

«Je ne vois que des hommes, j’entends des cris… Les hommes, c’est sans transition, c’est dur. Si je ne le suis pas encore, je le deviendrai c’est sûr… laid. Ma chair fondra au soleil, parce qu’il n’y a pas d’ombre, jamais d’ombre… Un homme c’est droit, un homme c’est dur comme du caillou. Elle n’a peut-être pas tort, la vieille Agathe…»

Joseph ressent une sorte de picotement, son cœur palpite soudain. Il respire mal, mais cette fois c’est autre chose… Il se rappelle la forêt et ses totems sacrés. Les feuilles mordorées de l’automne… La pluie toque à sa fenêtre. Il revoit ses mains d’adolescente, ses cheveux blonds, son sourire d’enfant, le couteau qu’il tenait fermement… Ils allaient ensemble graver les signes d’un amour éternel sur le bois d’un arbre encore jeune… Quelles couleurs autour d’eux! Ses lèvres étaient exquises…

L’envie lui a pris de se faire jouir. Il ne sait pas pourquoi, mais il devait le faire. Sans cela, il serait mort.

Il a dégagé son corps pour ne pas dormir dans des draps gluants. Il sait qu’Agathe ne viendra pas le déranger maintenant, qu’il peut accomplir cette besogne en toute tranquillité. Il n’est plus habitué à de telles sensations, son sexe est comme un corps étranger dans sa main, il ne lui appartient presque plus. Joseph réapprend à se toucher. Son corps est sec. Sa peau, blafarde. Jusqu’à présent il ne l’avait pas remarqué. La mécanique autrefois si bien rôdée de la masturbation le déstabilise. Il ne sait plus, c’est comme s’il n’avait jamais su. Il a du désir pourtant, beaucoup de désir, et il faut bien que ça sorte, même si l’on est seul au fond d’un trou, que tout semble se refermer sur soi et que le soleil disparaît sans laisser de trace! Qu’un ciel sans étoile!

Il a joui. Tout s’est bien passé. Il n’est pas mort, mais il a failli. Joseph se sent mieux, il est de nouveau chez lui, il habite son corps.

«Si aujourd’hui on ne m’a pas tué, ça veut dire que je dois vivre… Je ne les décevrai pas. Demain je travaillerai dur, quitte à me briser. Je leur dois la vie. Je me tuerai pour eux. Ils ne le savent pas encore, mais je leur montrerai… et quand ils le verront, je serai admis. Ils feront cercle autour de moi et me consacreront. Il suffit de le passer ce maudit test, après tout, ça peut pas être pire que le permis de conduire… Je réussirai.»

*

Le réveil a été dur. Agathe est venue. Elle a tiré les rideaux; il faisait encore nuit. Elle a pressé l’interrupteur, l’ampoule a brillé et une lumière blonde a inondé la pièce. Joseph a eu du mal, beaucoup de mal, mais il s’est souvenu de sa promesse d’hier et, d’un pas plus ou moins décidé, il est allé uriner.

Il se lave les mains, la bouche, les yeux. Ses cheveux sont sales, ils retombent sur ses paupières et le démangent. Lorsqu’il se gratte la nuque, une sorte de matière pelucheuse lui reste sous les ongles. Il demande à Agathe si elle peut le laver à présent, mais celle-ci rechigne, il fallait accepter hier, maintenant c’est trop tard.

Déjà ses habits puent. Il n’y en a pas d’autres.

Joseph se penche à la fenêtre. Derrière la maison, il y a la forêt; le village est séparé d’elle par une sorte de barrière rocheuse. L’air est frais. Sur les routes terraquées se traînent quelques nuages bas; le brouillard est là, tout autour d’eux. On ne voit pas à plus de dix mètres; les maisons voisines ne sont plus que des silhouettes ou des mirages. Joseph s’égaye. Il a toujours aimé les journées pluvieuses, le brouillard qui rend toutes choses mystérieuses. On dirait que derrière chaque maison, chaque arbre, chaque rocher, se cache quelque chose. Même lorsqu’on croise une connaissance ou un ami, il y a un effet de surprise.

Le ciel est invisible. Joseph ne sait pas si les étoiles ont déjà toutes déserté ou si, au contraire, elles virevoltent encore au-dessus de lui. Il n’attend pas qu’Agathe vienne le chercher pour descendre les escaliers quatre à quatre. Il s’assied précautionneusement, est ravi par la stabilité, l’équilibre de sa chaise. Il mange pour deux. Ce matin, Agathe lui a apporté des œufs, du fromage et du pain. Il boit de l’eau. Les hommes entrent discrètement. Ils voulaient lui faire une surprise.

– Comment ça va? Bien dormi?
– Bien…

Il se demande s’il ne devrait pas poursuivre la discussion. Mais ce n’est qu’une formalité, l’homme n’a pas attendu sa réponse pour avertir les autres que Joseph était prêt.

Ils sortent en file indienne. Ils ne prennent pas la route des vergers et des champs de luzernes, mais celle qui mène à l’étable. Ces rues, quoique embrumées, lui inspirent confiance. S’ils tournent à droite, il se souviendra de l’école, des promenades, et des premières amours; à gauche, la forêt, son adolescence, sa solitude. Joseph est au carrefour de son existence. Les hommes le savent peut-être, mais ils continuent tout droit. Les persiennes s’ouvrent, des visages se penchent au-dessus des paysans. Il y a des femmes avec des enfants en bas âge, des vieillards qui parviennent à peine à les voir passer. Les villageois sont intrigués, c’est donc lui l’étranger? C’est lui qui loge gratis chez la veuve? Le pauvre, il a l’air encore chétif! La peau blanche, les yeux tristes! L’enfant malingre!

Personne ne sort, on aimerait s’approcher mais on n’ose pas. Certains enfants pleurent après son passage, les femmes se retirent, allaitent dans la pénombre. Plus ils avancent, plus le sol devient boueux. Ils éventrent des flaques, cherchent des ornières, n’en trouvent pas; ils s’arrêtent, Siméon veille à ce que tout le monde suive. Immobiles, ils attendent. Pierre et sa bande leur font signe, ils ont des lampes de poche. Ces phares sillonnent le jour comme ils sillonneraient la nuit, ils créent des couloirs de lumière à travers la brume. La boue gicle, les hommes s’enlisent.

– Vous allez où?
– Je sais pas. On s’est perdu. Ah mais… C’est notre Joseph qui est là. Comment il va? Pas trop mal? La vie au village te plaît? Il te manque rien, t’as tout ce qu’il faut? Vous l’emmenez où?
– Voir les cochons.

Leur rire est toujours aussi gras, toujours aussi faux. Un rire de groupe, un rire de faibles. Il aimerait bien les voir seuls, sans support, sans assise, seuls dans la boue et la pisse, seuls sous la pluie. Peut-être qu’ils riraient, ils riraient d’eux-mêmes… Mais alors ce serait profond, oui, on sentirait la douleur de leur chair nue, entaillée, dépecée par le manque de compagnie, le besoin de contact, d’autres chairs, d’autres voix, tout ce qui est nécessaire, en somme, à un rire gras.

Joseph pense à se baisser et à ramasser un peu de boue. Il la leur ferait manger avec toute la merde qu’elle contient, cette terre sale, foulée aux pieds, leur terre, leur merdier… Cette haine qui voile son regard, il a du mal à la faire taire. Il crierait s’il le pouvait, si fort que les montagnes trembleraient. «C’est donc ça un homme? Il lui faut une meute pour exister? Elle décide qui est-ce qu’on bouffe, qui doit crever, sur qui on chie? Il doit avoir honte, honte de ne pas savoir exister tout seul, cet homme-là. Ecraser les plus faibles à plusieurs, marcher sur des cadavres pour se dispenser de le voir, ce grand vide qui régit leur royaume de papier. Il suffirait d’une flamme, d’une braise dans cette forêt d’inepties pour que tout flambe, que l’incendie emporte ce village et ses habitants dans un néant profond.»

– Pourquoi est-ce qu’il me regarde comme ça, le clandestin? Hein?
– Laisse-le tranquille.
– Il continue. Ah! Ah! Il en a pas eu assez, ce petit con?
– Laisse-le!

Pierre recule, il ne comprend plus.

– Parce que tu le défends maintenant?

Il se colle à Siméon, murmure.

– A quoi tu joues? A quoi tu joues putain? Rappelle-toi dans quel…
– Tu ne me donnes pas d’ordre, connard! Pas d’ordre, putain! C’est clair?!

Il le repousse. Pierre lui jette un regard plein de mépris et passe son chemin.

Les deux groupes se croisent. Ils passent devant la resserre et l’étable, ils s’arrêtent un peu plus loin, devant la porcherie.

La suite, le mois prochain.

Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N° 86.

Vous pouvez lire l’épisode précédent.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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