«Le retour», roman inédit, épisode 8

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 septembre 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

La situation de Joseph au sein du village est toujours aussi instable. Après sa rencontre avec Pierre dans la porcherie du village, il est laissé pour mort. Pierre, convaincu d’avoir commis un crime fratricide, prend la fuite. C’est Siméon qui ramène le corps apparemment sans vie de Joseph, alors même que la veille, il avait ordonné à ses hommes de le chasser comme un animal.

Le corps de Joseph a été retrouvé. Siméon l’a porté, seul, jusqu’au village. Lorsqu’on l’a vu arriver au loin, on aurait dit que c’était son fils qu’il portait dans ses bras. Les enfants ont accouru les premiers, fascinés, sans le craindre, par le visage de la mort. Ce visage sale, couvert de terre et d’excréments semblait dormir, apaisé. Il ne souffrait plus. Siméon leur a demandé de partir gentiment, puis, comme les enfants ne l’écoutaient pas, il a hurlé. Qu’on le laisse seul! Qu’on le laisse pleurer son fils!

Le ciel ne se couvre pas, Dieu ne pleure pas la mort de Joseph. Il n’y a que Siméon, entouré par les enfants et les chiens qui crient famine. Le cortège grossit au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans le village. Les insultes et les crachats ont cédé leur place aux pleurs et aux cris. Ils se souviennent enfin… Oui, c’est lui, c’est le fils de Stéphane et Lucie, c’est Joseph et il est né ici. Il est des nôtres. Aux portes de leur humble demeure, se morfondent les infirmes, ceux qui l’ont aimé mais qui n’ont pas voulu le reconnaître. L’équilibre était trop précaire pour cela. Il fallait un sacrifié, il ne pouvait en aller autrement. Les dieux les auraient punis, leur société, si fragile, si humaine, se serait effondrée comme un château de cartes. Tel est le prix à payer. Pour les autres… Pour la communauté.

– Ecartez-vous! Ecartez…

Mais ses injonctions ne changeront rien, ses cris demeureront inécoutés. C’est le corps d’un saint que la foule porte, que toutes ces mains veulent toucher. Ils guériront, ces lépreux, il suffit d’entrer en contact avec lui, avant qu’on ne l’enterre… Car oui on l’enterrera, dans le cimetière du village ; il y aura des funérailles dignes de ce nom, on le pleurera tous ensemble. Un prophète ne peut être compris dans son propre pays, c’est pourquoi Joseph est parti. Il s’est égaré dans le monde et à son retour on ne l’a pas reconnu. Son visage était méconnaissable, il était beau et nimbé de fierté. Qu’ont-ils fait de lui? Ils l’ont fatigué de vivre, battu et mis à mort. 

Siméon arrive devant chez lui. Il est parvenu à les repousser, tous ces charognards! Il franchit le pas de la porte et s’enferme de l’intérieur. De l’autre côté, on crie, on hurle, on le réclame. Une pluie de coups s’abat sur sa maison. 

– Marie! Marie-Hélène! Viens m’aider! Vite! 

A deux, ils arrivent à peine à hisser le corps sur le palier. Le plancher craque, on a peur qu’il ne cède. Ils traînent le corps jusque dans leur chambre. Là, ils le dévêtent respectueusement. Ils vont l’embaumer pour éviter qu’il ne meure une seconde fois. Là-haut, il trouvera peut-être sa place, on le reconnaîtra à sa juste valeur, on l’acceptera. 

– Qu’est-ce qui se passe dehors? Papa, mam… Non… Non! Non!! 

– Ce n’est pas ce que tu crois…

– Tu l’as tué! Tu l’as tué!! Tu l’as tué!!! C’était pour ça alors? Tu m’as interdit de le revoir parce que tu voulais t’en débarrasser? C’est ça? Réponds-moi! Réponds-moi… Papa, papa… dis-moi la vérité maintenant!

Siméon la prend dans ses bras pour étouffer ses cris. Sa culpabilité. 

– Il ne faut pas pleurer. Il ne faut pas pleurer dans les bras de sa fille, non. Pas pleurer, Siméon. On est père, tout de même… Elle ne doit pas t’entendre, que ton cœur qui bat normalement, normalement… Enfin, tu le sais comme elle. Tout ça, c’est de ta faute, n’est-ce pas? Ta faute à toi et rien qu’à toi? Parce que c’est toi qui prends les décisions, c’est toi le chef, l’homme qu’on écoute? Pourquoi toi? Au fond t’en sais rien, foutrement rien, Siméon… C’aurait pu être un autre, ç’aurait peut-être dû… Quelqu’un comme Stéphane, ou comme son fils que tu as tué… Maintenant, regarde. Tu l’as, ta vérité de malheur, elle est entre tes mains. Regarde!

– Laisse-moi le regarder. Une dernière fois…

Ils sortent.

Leila reste seule avec Joseph. Comme autrefois, elle écarte ses cheveux pour mieux admirer son visage. Elle aimerait soulever ses paupières pour revoir ces yeux dans lesquels elle aimait tant s’abîmer; oui, elle s’y perdait comme dans un labyrinthe. Ils étaient les seules portes qui la séparaient de la vie rêvée… Partir pour une destination inconnue, fouler les terres de l’ailleurs, courir nus aux bords de la mer, tout cela était possible… il suffisait de le regarder dans les yeux sous la lumière du soleil déclinant, dans un crépuscule plein de promesses. 

Le vide qu’il a laissé n’a jamais été comblé. Et lorsqu’il revient, on lui interdit de le voir, sous prétexte que c’est un autre, qu’il n’est plus le Joseph que l’on connaissait. Tout ça pour quoi? Pour le tuer dans l’ombre, sans que leur regard se soit jamais croisé. Et maintenant c’est trop tard, il ne les ouvrira plus, ses yeux plein d’espoirs, de mondes encore inexplorés qu’il avait gardés pour elle et rien que pour elle. Elle va devoir se marier avec Pierre, lui donner un fils si possible, plusieurs ce serait mieux… et si elle lui donne une fille, eh bien elle se fanera quand elle deviendra belle, Leila flétrira quand sa fille caressera l’espoir de quitter le village, de contourner les montagnes et d’aller voir la mer… ou quand elle se plongera dans les yeux de son amant et qu’il lui promettra ce que Joseph lui a promis à elle, qu’ensemble ils fuiront, qu’il l’emmènera et qu’ils ne remettront jamais les pieds dans ce trou perdu. Elle aura encore le temps de pleurer avec sa fille au coin du feu, car elles auront compris qu’aucun amant ne tient ses promesses, encore le temps d’être battue par son mari ivre, car il se sera désintéressé de sa beauté, et qu’il lui faudra bien trouver le moyen de lui faire comprendre qui commande à la maison. Peut-être même qu’il la tuera sous les yeux de sa fille et qu’il faudra l’enterrer. Alors Leila sera jetée dans la tombe de sa mère qui fut celle de sa grand-mère avant elle et celle de son arrière-grand-mère avant tout. Le temps s’arrêtera bientôt, et il n’y aura plus d’espoir. Il faudra rester là et pourrir, immobile sous la pluie. Il n’y a plus qu’à attendre. La boue montera et engloutira le corps de Joseph qu’elle serrera de toutes ses forces car elle ne voudra pas le laisser partir. Pourtant elle sait que rien ne dure, qu’il ne restera rien de son histoire, pas même des vestiges, que tout sera oublié, même la nostalgie, à la fin, Leila oubliera qu’elle ne s’est souvenue de rien. 

Elle s’enferme avec le mort. Comme autrefois, lorsque, encore timides et un peu honteux, ils se voyaient nus pour la première fois. Tout devait être parfait. Il fallait recréer l’intimité que le monde extérieur leur volait. Ils fermaient les persiennes, tiraient les rideaux, allumaient peut-être quelques bougies. Ils se voyaient à peine, ou si, mais pas avec les yeux. Ils se touchaient et les paysages rêvés se matérialisaient. L’air de la mer rendait leur peau collante, ils sentaient le sel et s’enfonçaient dans le sable. Au loin, les embruns effleuraient leur désir et leurs espoirs. Ils souhaitaient mourir après l’amour pour ne plus avoir à subir les injures du monde. 

Leila s’est couchée sur lui. Elle veut le tirer de ce sommeil éternel, l’arracher à la mort. Elle baise ses lèvres blanches. Il ne bouge toujours pas. Elle ne désespère pas, colle son oreille contre sa poitrine, ferme les yeux.

*

– Qu’est-ce qu’il y a?

– C’est que… enfin. Tu comprends?

– Est-ce que c’est de ta faute? Non. Tu n’y peux rien, pas plus que moi. Et puis…

– C’est que j’aimerais le voir encore…

– Inutile. Elle a fermé à clé. Laisse-la encore un moment, Siméon. Tu lui dois bien ça. Ce sera sa veillée… On n’a qu’à dormir dans sa chambre. Allez, viens… 

Mais Siméon est intranquille. Le lit de sa fille est un peu étroit pour deux. Il s’agite dans l’ombre. Sa femme proteste en silence. Elle gémit. Il ne trouve pas le sommeil, mais cette nuit, le sommeil le fuira. 

Assez, il ne peut plus y tenir. Il se lève et va à la fenêtre. La lune est pleine, elle siège sur des nuages gorgés de sang. Siméon ne peut détourner le regard. 

«Où est Pierre? Ce salaud, ce lâche! Où est-ce qu’il est allé finir? Ah et puis… pourquoi m’en faire maintenant. C’est fini… fini… Pierre reviendra. Je ne me fais pas de soucis pour lui, demain il sera là… oui… Tout est en train de rentrer dans l’ordre.»

Une ombre glisse sur son visage. 

«J’arrive pas à y croire. Il est mort putain… Joseph est mort ! Il est mort ! Calme-toi ! Calme-toi Siméon. Est-ce qu’ils le savent eux au moins? Que c’est bien lui? Il n’y a pas d’erreur possible, il n’y a jamais eu d’erreur… Je les mettrai au courant, ils pourront assister aux funérailles… On fera ça proprement, dans les règles. Et après, Siméon, et après? Après, plus que des cendres, de la poussière! Et tout ça au ciel! Au ciel! Le vent l’emportera et, et… Tout disparaîtra. Mon Dieu! Tout disparaîtra! Plus rien! Rien! Il ne restera rien! Tout redeviendra poussière, je te dis! Poussière! Demain déjà… Ce sera du passé… Je n’arrive pas à y croire! C’est terrible! Ah! C’est trop affreux! Mais demain, nous serons tous réunis. Oui, tous sauf Joseph… Mais Pierre, lui, aura rappliqué… Réunis donc, pour la tuaille. Ce sera notre manière de le célébrer… son départ et son arrivée d’une certaine manière.»

Marie-Hélène l’observe du coin de l’œil. Elle ne veut pas lui demander de dormir, c’est déjà trop tard. Elle ne l’a jamais vu dans cet état. Elle non plus, n’est pas tranquille… Et savoir sa fille couchée dans le lit d’un mort ne l’enchante guère. Ses paupières sont lourdes, elle se rendort. 

*

Les chiens hurlent à la lune. Le vent siffle et charrie des brindilles et de petits cailloux sur le toit de tôle. Les volets claquent. Pourtant, elle en est presque sûre… oui, elle a entendu un bruit qui ne provient pas de l’extérieur. Un battement de cœur et pas autre chose! Voilà ce qu’elle a entendu! Il est vivant! il est vivant! Et elle le savait! Pourquoi ne leur a-t-elle rien dit? Pourquoi les a-t-elle crus? Ils voulaient le voir mort! Oui, c’est ce que son père voulait. Mais les choses devaient se passer autrement! Leila et Joseph devaient se retrouver, ils devaient reprendre les choses là où ils les avaient laissées! Et les voilà, enfermés dans un caveau! Enfin réunis! 

Peut-être qu’il n’est pas insensible à ses baisers? qu’il éprouve le poids de son corps en rêve? Oui, tout ce qu’elle dit, il l’entend. Il est simplement de l’autre côté de la vie, derrière une cloison de silence. Et les paroles de Leila lui arrivent sous forme de symboles, de signes. Mais demain! Ah demain! C’est bon de savoir qu’il existe ! Demain il s’éveillera et elle sera à son chevet.

Mais pour l’instant Joseph dort. Il marche sur la route de l’éternité, dans la forêt du songe.

La suite, le mois prochain.

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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