Suisse: l’immigration en chiffres, de 1850 à 2050
Le Regard Libre N° 82 – Clément Guntern
Evolution du nombre de résidents permanents, proportion de personnes d’origine étrangère parmi ceux-ci, pays les plus représentés par les migrants, taux de succès des processus de naturalisation, indices d’intégration… Voici un tour d’horizon sur les chiffres de l’immigration en Suisse et les spécificités en comparaison internationale.
1. Evolution de la population suisse
Jusqu’en 1888, selon les reconstitutions de l’Office fédéral de la statistique (OFS), le solde migratoire de la Suisse est largement négatif: il y a plus d’émigration que d’immigration. A l’époque, la population résidente permanente en Suisse est estimée à 2,9 millions. Ce n’est qu’à partir de 1889 que les chiffres de la population commencent à être influencés à la hausse par l’immigration liée à la deuxième révolution industrielle et aux débuts de la construction du réseau ferroviaire suisse. Nous voilà 131 ans plus tard: les chiffres ont quasiment triplé, avec 8,6 millions de résidents permanents. En comparaison, pour la même période, la population en France ou au Royaume-Uni n’a été multipliée «que» par 1,7.
Mais de quoi est composée cette croissance? D’accroissement naturel ou d’immigration? Jusque dans les années 80, la population s’accroît avant tout par la différence positive entre les naissances et les décès au sein de la population de nationalité suisse. Puis, depuis quarante ans, c’est la migration qui prend le dessus et participe au premier chef à l’accroissement de la population helvète.
En 1980, 14,6% de la population résidente permanente est de nationalité étrangère, pour 16,7% dix ans plus tard et 25 % fin 2020, un taux parmi les plus élevés d’Europe. En 2019, le solde migratoire de la Suisse était de 43’352, soit l’équivalent de la ville de Bienne. Pour comparaison, cette année-là, la France n’avait un solde migratoire positif que de 46’000 pour une population près de sept fois supérieure. Le basculement vers une augmentation liée à la migration est à mettre en relation avec le changement structurel d’une migration temporaire, avec le système des saisonniers, à une logique d’établissement, d’intégration et d’assimilation.
2. Composition de la migration
Qui sont ces migrants installés en Suisse? La première catégorie, la plus importante, concerne les résidents de l’Union européenne (UE) et de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Ceux-ci bénéficient depuis 2002 des accords bilatéraux entre la Suisse et l’UE qui garantissent la liberté d’établissement réciproque des citoyens sur tout le territoire. En 2019, sur les 2,1 millions de résidents permanents de nationalité étrangère en Suisse, 68% possèdent une nationalité de l’UE/AELE. Les principales étant les Italiens (323’683), les Allemands (309’388), suivies par les Portugais (262’926) et les Français (139’646).
La seconde catégorie regroupe tous les autres Etats tiers installés en Suisse, soit via les quotas annuels, soit via le droit d’asile (réfugiés et regroupement familial). Parmi ces personnes, la plus grande communauté provient du Kosovo (113’800), suivie par les Nord-macédoniens, les Serbes et les Turcs, tous avec une population d’un peu plus de 60’000 personnes.
Parmi l’immigration recensée en 2019 (140’554), 63’805 personnes (45,4 %) viennent pour exercer une activité lucrative non contingentée, soit des travailleurs venant de l’UE/AELE. Juste derrière, avec 40’197 (28,6 %), se trouve le regroupement familial.
Pour bien comprendre ces chiffres relativement élevés par rapport à la moyenne européenne (en la rapportant à la population), plus de la moitié des 2,1 millions d’étrangers installés en Suisse sont nés en Suisse ou y vivent depuis 10 ans ou plus. En 2015, un étranger sur cinq réside en Suisse depuis sa naissance et fait donc partie de la deuxième génération (voir article p. 28). Parmi les générations d’étrangers nés en Suisse, près de 100 % d’entre eux parlent couramment au moins l’une des langues nationales, taux similaire à la population nationale.
3. Naturalisation et intégration
Ces chiffres nous amènent à une particularité de l’immigration en Suisse, soit son droit restrictif de la nationalité. En Suisse, la procédure de naturalisation est un processus complexe, puisque les communes, les cantons et la Confédération sont impliqués dans l’évaluation de l’aptitude des personnes à obtenir le passeport du pays. La nationalité s’acquiert soit par filiation (au moins l’un des deux parents est Suisse), soit par acquisition après une longue procédure; la naturalisation n’est jamais automatique, même pour une personne dont la famille est installée en Suisse depuis plusieurs générations.
Cette dernière voie est particulièrement décentralisée, car gérée par les cantons et parfois les communes. Cela implique des critères parfois très différents selon les lieux de résidence et une marge de manœuvre relativement élevée de la part des fonctionnaires. Seule la procédure de naturalisation facilitée est centralisée au niveau de la Confédération et réservée, entre autres, à la troisième génération. Les critères élevés liés à la procédure de naturalisation (un quart des demandes sont refusées) sont à mettre en rapport avec les avantages comparatifs relativement faibles qu’elle apporte face à la situation de résident permanent.
La migration en Suisse se caractérise donc avant tout par la migration européenne (UE/AELE), attirée par l’attractivité et les besoins de l’économie exportatrice qu’est la Suisse. De l’autre côté, la proportion élevée d’étrangers en Suisse est en partie liée à la difficulté de la naturalisation, alors que les générations d’étrangers en Suisse sont globalement bien intégrées (langue, situation économique, etc.). Selon les scénarios mis au point par l’OFS, la population devrait passer de 8,6 millions actuellement à environ 10 millions en 2050, avec une proportion d’étrangers qui ne devrait pas diminuer.
Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com
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