«Les accords avec l’UE sonneraient la fin du modèle suisse»

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écrit par Sébastien Lapaire · 22 November 2025 · 0 commentaire

François Schaller rejette l’idée d’un rapprochement de la Suisse avec l’Union européenne face aux droits de douane américains. Selon l’éditorialiste, les accords signés en 2024 ne relèvent pas du commerce mais de la subordination, et menacent l’autonomie politico-économique de la Confédération.

Ancien rédacteur en chef de L’Agefi et de PME Magazine, membre du comité d’Autonomiesuisse,
François Schaller fait partie des principales voix romandes critiques du rapprochement institutionnel entre la Suisse et l’Union européenne (UE). Selon l’éditorialiste, les accords sur lesquels peuple se prononcera ces prochaines années n’ont rien de commercial. Ils placeraient la Suisse sous tutelle juridique européenne, sans augmenter ses exportations. Plutôt que de céder à cette logique, le journaliste qui se définit comme un «libéral pragmatique» défend une autre voie: celle d’un multilatéralisme assumé, où la Suisse chercherait à équilibrer ses relations avec l’ensemble du monde, tout en restant fidèle à son modèle souverain et agile.

Le Regard Libre: Depuis l’annonce des 39% de droits de douane américains, de plus en plus de voix affirment que la Suisse n’a d’autre choix que de se rapprocher de l’UE. Pourquoi ne partagez-vous pas ce constat?

François Schaller: Il s’agit surtout d’un affolement caractérisé. Pourquoi la Suisse devrait-elle absolument choisir entre deux maux? Il y a plus de 160 Etats dans le monde qui ne font pas partie des marchés européen, américain ou chinois. La moitié environ sont moins peuplés que la Suisse. Aucun n’envisage de reprendre le droit européen, américain ou chinois pour pouvoir exporter dans ces grands espaces. La totalité de ces Etats ont une politique d’immigration autonome, et ne prévoient surtout pas d’y renoncer. Ce que vous appelez «se rapprocher de l’UE» revient à rendre la Suisse plus dépendante de l’UE que ne le sont Monaco ou le Liechtenstein par rapport à la France ou à la Suisse.

Ne surestimez-vous pas la capacité d’autonomie et le pouvoir de négociation de la «petite Suisse» face à ces grands blocs? N’est-ce pas précisément cet isolement qui a valu les 39% de droits de douane?

Non. La Suisse n’est pas isolée. Elle bénéficie de beaucoup plus d’accords de libre-échange que l’UE. Et le Brésil, dont la population dépasse les 200 millions, a été bien davantage pénalisé par Trump que la Suisse.

Si les accords bilatéraux Suisse-UE ont aussi peu d’importance économique que vous l’affirmez, comment expliquez-vous que les grandes faîtières économiques y soient favorables?

Ces organisations sont obnubilées par des préoccupations de court terme. Elles préfèrent céder à la pression européenne pour avoir la paix quelque temps. Pour avoir davantage de visibilité sur cent mètres, pour une stabilité totalement illusoire. Les faîtières économiques se retrouvent dans la situation absurde de devoir se réjouir des carcans réglementaires européens qui attendent leurs entreprises membres. Et de proclamer en même temps l’urgence de se débarrasser des carcans réglementaires pour mieux faire face au protectionnisme américain.

Vous ne vous opposez pas seulement aux nouveaux accords. Vous êtes aussi critique sur les accords bilatéraux I et II déjà en vigueur.

Je suis seulement opposé à la libre circulation des personnes. Les effets de cet accord ne correspondent absolument pas à ce que le Conseil fédéral avait annoncé lors du vote populaire de 2000, et il n’a aucun sens pour un pays aussi attractif que la Suisse! Les accords de 2024 ne sont pas non plus des accords commerciaux. Ce sont des accords de subordination du droit suisse au droit européen. Ils ne vont pas augmenter les exportations suisses d’un franc. Ils ne vont rien sécuriser. La Suisse sera à la merci des évolutions législatives de l’UE, et celle-ci poursuivra ses pressions pour étendre la portée du droit européen en Suisse.

Il n’y a qu’en Suisse où l’on pense que ce pays complètement enclavé ne fait pas partie de l’UE. Pour les dignitaires européens, elle en fait partie de facto – du grand marché tout au moins – mais refuse d’en appliquer les règles. Comme un Etat voyou, ce qui ne peut plus durer à leurs yeux.

Dans Le monde confisqué, l’économiste français Arnaud Orain décrit le retour du mercantilisme (voir l’article). La Suisse peut-elle vraiment miser sur sa neutralité économique et politique dans un monde qui se recompose en blocs, ou devra-t-elle tôt ou tard choisir un camp?

Laissons tomber ce terme. La dimension historique de la neutralité suisse est bien trop encombrante. C’est devenu une source inépuisable de malentendus. Sans parler de «neutralité», des dizaines d’Etats dans le monde mènent une simple politique de hedging par rapport aux grandes puissances. Rechercher les meilleurs rapports possibles avec tout le monde, compenser de ce côté-ci les relations qui se dégradent de ce côté-là, conserver des positions de repli…

Le néo-mercantilisme est effectivement une tendance dominante dans l’actualité des superpuissances. Toutefois, cela ne veut pas dire que la pratique du multilatéralisme global est condamnée. Berne devrait en faire la promotion haut et fort, envers et contre tout. Devenir un leader en la matière. Or, on ne l’entend plus. La politique suisse dans le monde est devenue illisible. Les Suisses donnent surtout l’impression d’être devenus incapables de résister aux pressions. S’ils sont ratifiés, les accords de 2024 sonneront la fin du modèle suisse. C’est ce que recherche clairement l’UE avec ces accords institutionnalisés, qu’elle qualifie «d’association». Il s’agit de montrer aux populistes et eurosceptiques du continent que ce modèle de petit Etat autonome, pragmatique et agile n’est plus viable.

Le philosophe et économiste écossais David Hume (1711-1776) expliquait que les balances commerciales s’équilibraient à long terme: l’afflux de devises finit par renchérir la monnaie nationale, alourdir les coûts de production et réduire la compétitivité des exportations. Il en déduisait qu’une politique économique fondée sur l’excédent commercial, comme celle de la Suisse, ne peut connaître que l’échec. Partagez-vous cette analyse?

Cette conception d’équilibre général est sans doute correcte, mais très théorique. L’équilibre ne se réalisera qu’à la fin de l’histoire, si j’ose dire. En attendant, les politiques économiques «mercantilistes» au sens le plus commun du terme depuis cent ans, c’est-à-dire orientées exportation, comme en Allemagne ou en Suisse, ne vont pas non plus disparaître. Il ne faut pas renoncer à la moindre contrariété à tout ce qui a fait notre force jusqu’ici. Le fonctionnement du monde ne va pas tant changer que cela. Ce ne serait d’ailleurs dans l’intérêt de personne.

Président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier «Le nouveau mercantilisme», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°121).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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