Partis politiques suisses: une continuité dans la diversité

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 June 2023 · 0 commentaire

L’histoire des partis politiques suisses est riche et complexe. Pourtant, elle dévoile une certaine continuité à travers laquelle ils apprennent à se renouveler au fil des thématiques que la démocratie directe, et l’évolution de la société dont elle est souvent le reflet, imposent à leur agenda.

L’histoire des partis politiques suisses se distingue fondamentalement de celle de leurs homologues européens, en tous cas continentaux. En grande partie épargnée par les deux guerres mondiales, la Suisse peut se prévaloir d’une histoire politique relativement linéaire, soustraite aux réorganisations institutionnelles que les guerres imposent souvent. En Europe, la Grande-Bretagne, avec sa tradition parlementaire ancienne et son système de partis bien établi, fait assurément exception à cette règle. 

La Suisse, bien que fort exposée aux mouvements d’idées nés en Allemagne ou en France, doit également à son système particulier une vie politique en apparence assez calme. Le fédéralisme, en ramenant l’existence politique collective primairement au canton, mais surtout la démocratie semi-directe, associant intervention du peuple et action parlementaire, façonnent la vie des partis, tout en les protégeant. Piliers naturels de tout système de démocratie représentative, ces derniers sont moins en première ligne en cas de colère contre le «système». Les formations les plus anciennes, soit les partis libéral-radical (anciennement radical), du Centre (autrefois conservateur-catholique puis démocrate-chrétien) et socialiste apparaissent ainsi comme les héritiers de leurs formations d’origine.

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Croire cependant que la vie politique suisse ne serait qu’un fleuve tranquille dont les structures se reproduiraient sans incident d’une génération à une autre constitue évidemment une illusion d’optique. Sensibles aux mouvements de fond à l’œuvre dans le monde ou à l’intérieur de nos frontières nationales, les partis helvétiques absorbent les nouvelles idées, mais en les filtrant à travers les mécanismes de la démocratie directe et du fédéralisme. Se dégage alors un paysage politique marqué à la fois par une forte stabilité et une indiscutable mobilité.

Une histoire mouvementée

Les partis suisses peuvent se prévaloir d’une histoire ancienne, plongeant pour certains aux sources de la Suisse moderne née en 1848, mais aussi d’une grande capacité d’adaptation, obligés qu’ils sont de prendre constamment acte des mutations caractérisant la vie sociale et de corriger leurs programmes en conséquence. Sous la pression des innombrables référendums et initiatives populaires qui scandent l’actualité, nos groupements politiques, dès les années 1830, se voient en effet forcés de se positionner sur des sujets qu’ils auraient peut-être préféré ne pas aborder de front.

L’apparition des Verts à partir des années 1970 et la montée en puissance de l’UDC «nouvelle», comme l’ont qualifiée certains politologues, jettent-elles une ombre sur cette analyse? Elles confirment au contraire que le véritable architecte de la vie politique suisse est la démocratie directe. En faisant advenir certaines thématiques que les formations «historiques» auraient négligées, elle a entraîné dans son sillage la naissance (ou quasi-renaissance pour l’UDC alors presque moribonde) de partis, pourvus d’un rôle différent de leurs homologues étrangers, comme organisateurs, avec les multiples associations que compte notre pays, de notre vie démocratique.

L’avènement des partis «nouveaux» a ainsi contraint ceux qui monopolisaient peu ou prou la scène politique suisse à réajuster leurs stratégies, alors qu’ils avaient l’habitude de mener leur vie à l’abri de la démocratie directe. Sous le feu permanent des questions nouvelles jaillies d’une société passant, pour se limiter au dernier demi-siècle, de la révolution culturelle de «68» au néoconservatisme du XXIe siècle en passant par la mondialisation économique et technologique des années 2000, ils vont s’atteler à la tâche, dans la douleur souvent.

La puissance fragmentée du radicalisme

Est-ce à dire que ces partis «traditionnels», malgré la continuité suggérée, auraient coupé avec leur histoire? Moins qu’on ne le croit. Le reproche est souvent adressé au PLR, que l’on accuse régulièrement d’avoir trahi son héritage «révolutionnaire» des années 1840. L’accusation est-elle pertinente ? Le radicalisme suisse associe, dans une synthèse hégélienne dont maints de ses théoriciens se sont nourris, un libéralisme foncier, axé sur l’autonomie individuelle, et la vision d’un Etat non dénué de capacités d’intervention. Voilà pour les principes directeurs de ce mouvement qui, hostile à une religion enchâssant l’individu dans les décrets de la providence, l’emportera sur les conservateurs catholiques en 1847 et ne laissera qu’un espace restreint au conservatisme protestant.

En réalité, ce radicalisme revêt de nombreuses apparences, qui lui permettront aussi de s’adapter en fonction des circonstances. En gros, aux radicaux étatistes et centralisateurs, notamment bernois, font face, dès les années 1840, les radicaux romands, étatistes, mais fédéralistes, et une aile partisane de la primauté de l’économie de marché, antiétatiste, mais centralisatrice, et forte notamment à Zurich. Et aux partisans de la démocratie directe, comme les radicaux vaudois, s’opposent les avocats irréductibles de la démocratie représentative. L’anticléricalisme sert de ciment à cette «famille» radicale, selon l’expression d’Erich Gruner; une famille très désunie…

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Dès les années 1860 surgit le mouvement démocrate, sur le flanc gauche du radicalisme. Il réclame à la fois un Etat fédéral plus centralisé, doté de missions sociales et surtout scolaires élargies, mais aussi mieux contrôlé par un exercice plus large du référendum législatif. En même temps, le courant très libéral sur le plan économique ne va cesser de s’autonomiser. Les deux tendances scelleront néanmoins une alliance qui débouchera sur la Constitution de 1874, jumelant Etat fédéral plus centralisé et démocratie directe renforcée.

Les mutations dues à la démocratie directe

Mais le radicalisme qui émerge de 1874 découvre une nouvelle réalité. Ses adversaires catholiques apprennent à manier le référendum, puis l’initiative populaire dès 1891, et, alliés aux protestants, lui infligeront de lourdes défaites en votation. Son espoir d’incarner la Suisse dans sa diversité explose: sur sa gauche, une partie des démocrates se rapproche du socialisme naissant. Le Parti socialiste (PS), qui recourt aussi au référendum et à l’initiative, sera fondé en 1888. En réaction, les radicaux créent le Parti radical-démocratique (PRD) en 1894, après avoir éliminé leur aile la plus à gauche, qui finira par rejoindre le PS, et celle la plus à droite, bientôt ralliée au groupe des libéraux-conservateurs protestants, transformé en parti en 1913.

Mais le paysage politique suisse s’apprête à connaître une nouvelle mutation, qui lui donnera son aspect presque actuel. Dès la fin du XIXe siècle apparaît un mouvement paysan, conservateur, hostile tant au socialisme qu’au libéralisme «étatique» du PRD. Il deviendra un parti agrarien pendant la Première Guerre mondiale; c’est l’ancêtre de l’actuelle UDC. Rejeté par la gauche socialiste, par les conservateurs catholiques et désormais par ce conservatisme d’essence agrarienne dans les cantons protestants, le PRD, qui s’est longtemps considéré comme le représentant de la gauche parlementaire, se retrouve… au centre droit, soit son emplacement depuis des décennies, et plus encore depuis la fusion entre les radicaux et les derniers libéraux-conservateurs en 2009.

Le Parti populaire conservateur, d’obédience catholique, fondé en 1912, conservera longtemps une position à droite, avant de se recentrer après 1945. Le PS, officiellement marxiste depuis 1904, est d’abord guidé par le rêve révolutionnaire, que brisera la création d’un parti communiste suisse en 1921. Il s’orientera alors, malgré une rhétorique combative, vers un type d’action plus social-démocrate, que démontre son ralliement à la défense nationale dans les années 30. La «formule magique» de 1959, attribuant les sièges du Conseil fédéral aux quatre plus grands partis selon leur force effective, symbolisera le système politique suisse, sous la surveillance du principe de la collégialité et de la démocratie directe.

Verts et UDC: un changement?

L’arrivée des Verts a-t-elle révolutionné le paysage politique? En partie seulement. Enfants de «68», ils apportent, dans le prolongement de la Nouvelle gauche européenne, en guerre contre la social-démocratie «embourgeoisée», des thèmes nouveaux, aimantés par le féminisme, l’écologie, bien sûr, la lutte contre le capitalisme, l’anticolonialisme. Et ils se rapprochent bientôt de l’extrême gauche antisatlinienne des années 60, qui entend revisiter Marx sous l’influence de la nature et de la psychologie. Avant de l’absorber en grande partie.

La démocratie directe leur permettra de faire triompher maintes de leurs préoccupations. La proportionnelle, en vigueur depuis 1919, leur ouvrira très vite les portes du parlement fédéral, comme elle avait contribué à asseoir la position des socialistes et des agrariens en 1919 déjà. Complétant le système de démocratie directe que nous connaissons, la proportionnelle, en garantissant une proximité encore plus grande entre le peuple et ses élus, et en donnant à chaque formation un nombre de sièges correspondant à sa force réelle, achève ainsi de ciseler une image de la vie politique en phase avec la réalité politique du moment. Le triomphe de l’UDC «nouvelle» dans les années 1990 et 2000, n’y changera rien: celle-ci ne fait que renouer avec son passé nationaliste et représente le volet helvétique du néoconservatisme de droite émergeant alors en Europe, au détriment des partis «classiques» du centre droit.

Voilà l’arrière-fond de paysage politique suisse, apparemment si immuable, mais surtout capable de refléter de façon assez précise l’humeur des gens, nantis de nombreux outils pour imposer leurs préoccupations à l’agenda politique du pays. Ancrés dans leur histoire, sans, parfois, qu’ils le réalisent eux-mêmes, les partis, grâce à la démocratie directe et à la proportionnelle, peuvent toutefois agir, et réagir, avec célérité aux problèmes de l’heure. Dans leur position «secondaire» par rapport au peuple, juge «suprême» de l’action politique, les formations politiques sont inscrites dans une remarquable continuité, mais demeurent flexibles. Ils sont, en définitive, fidèles aux institutions helvétiques elles-mêmes.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier FEDERALES 2023, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°97).

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses. Dernier ouvrage paru: Une brève histoire constitutionnelle de la Suisse (Alphil, 2023, 117 pages).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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