Michael Hermann: «La campagne se sent infantilisée par les villes»

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 December 2023 · 0 commentaire

Directeur de l’Institut Sotomo, Michael Hermann est l’analyste politique le plus influent de Suisse. Interview fleuve autour de son « baromètre ville-campagne » 2023, analysant les tensions qui traversent le pays.

Si la Suisse était un patient, Michael Hermann serait son médecin de famille. Le politologue ausculte, avec passion et modestie, les évolutions qui parcourent le pays. A coup de sondages et d’études, il permet d’en savoir davantage sur la composition sociologique et idéologique de la Suisse moderne. Les clivages évoluent au fil du temps: aujourd’hui, c’est le climat, la mobilité et l’immigration qui passionnent et divisent. Et demain? En route pour un voyage à travers la Suisse rurale et urbaine, ses débats et ses paradoxes.

Le Regard Libre: Est-ce que sur le plan géographique, le fossé entre la campagne et les villes existe en Suisse?

Michael Hermann: En Suisse, contrairement à la France par exemple, il n’y a pas de séparation claire entre la ruralité et les villes. Les distances entre les localités sont plus petites et, de nos jours, le réseau des transports en commun fait que nous sommes finalement très proches les uns des autres. Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas de différence entre la ville et la campagne. Mais l’idée du fossé est fausse parce qu’elle sous-entend qu’il y aurait comme une rive gauche et une rive droite, et au milieu, un fossé.

Pourtant, quand on le leur demande, deux tiers des personnes interrogées indiquent ressentir qu’un large fossé s’est creusé entre les villes et les campagnes.

Quand on pose la question aux gens s’ils ont l’impression de vivre à la campagne ou en ville, la plupart répondent qu’ils ont l’impression de vivre un peu entre deux. Donc même quand on habite dans une petite ville, on n’a pas vraiment l’impression d’habiter dans un milieu urbain. La perception populaire de la ville, c’est vraiment la grande ville comme Zurich ou Lausanne. Or, la plupart des gens habitent un peu entre deux, dans des villes de taille moyenne. Cette réalité permet de relativiser l’importance de ce fossé.

Mais un fossé politique existe.

Oui, le clivage entre villes et campagnes, spécialement entre les très grandes villes et les populations qui vivent de manière plus rurale, se manifeste dans les urnes. Ces différences évoluent avec le temps et s’accentuent dans certains endroits. On a vu lors des élections fédérales d’octobre à quel point l’arrivée des résultats des villes de Berne et de Zurich à la fin a encore changé beaucoup de choses dans la perception du vote pour toute la Suisse. L’ampleur du glissement à gauche de certaines grandes villes a surpris.

On parle beaucoup de l’extension des villes et de l’importance grandissante qu’elles prennent. Pour l’instant, les dimanches de votations et d’élections, elles sont encore la plupart du temps en minorité. Jusqu’à quand ?

Le processus d’urbanisation ne fera pas disparaître le clivage ville-campagne. Même si de plus en plus de Suisses habitent dans les villes, il y aura toujours une différence entre les grandes villes et les plus petites. On ne demandera pas les mêmes choses à Lausanne et à Morges. Le fossé se déplacera entre les très grandes villes et les plus petites. Et de nouvelles thématiques polarisantes verront le jour. On a par exemple pu penser qu’après l’acceptation du mariage pour tous, ce genre de demandes sociétales allaient devenir moins importantes dans les grandes villes. Et pourtant, quelques années plus tard, on voit apparaître de nouvelles revendications en termes de reconnaissance de genres. Ces dynamiques sont difficiles à prévoir, mais se multiplient et ne s’arrêtent pas. Au fil du temps, des idées qui paraissaient minoritaires deviennent majoritaires ou s’en rapprochent.

Un exemple?

On peut penser à la limite de 30 km/h dans les villes qui était vu comme étant impossible à atteindre il y a quelques années et qui, désormais, dans certaines grandes villes, trouve des majorités, parfois même assez simplement. Ou le mariage pour tous: il y a trente ans, les homosexuels étaient acceptés dans les grandes villes, mais pas à la campagne. Or, quand on a voté sur le projet en 2022, même une partie des campagnes l’ont soutenu. Une idée autrefois urbaine et minoritaire est devenue majoritaire.

Dès lors, peut-on dire que ce sont les campagnes qui ont beaucoup plus changé ces dernières années que les villes?

Oui, même si les villes ont elles-mêmes beaucoup évolué. Mais on assiste en effet à une diffusion des idées urbaines. Certains concepts naissent dans les villes et meurent en route, tout simplement parce qu’elles ne parviennent jamais à devenir majoritaires ou n’ont pas de vocation à le devenir. D’autres se diffusent: on peut l’observer avec l’accueil de jour, visant à ce que les mères puissent plus facilement travailler. L’offre s’est d’abord étendue dans les centres urbains et se diffuse maintenant de plus en plus dans les agglomérations.

A vous entendre, si l’on veut imaginer la Suisse de 2050, il suffit de regarder ce qui se fait maintenant en ville de Zurich.

C’est vrai pour certaines thématiques. Mais pas en général. Etant donné que certaines ne se diffuseront jamais. La position urbaine sur le mariage pour tous s’est répandue, mais sur d’autres thèmes, cela n’a pas du tout eu lieu. Prenons par exemple l’Europe, qui était une thématique essentielle pour les centres urbains. Et pourtant, la campagne est aujourd’hui encore sceptique. C’est la conception de la ruralité qui s’est imposée sur ce thème. Donc on ne peut pas dire que les villes imposent leur agenda. Ce n’est pas une fatalité. Les pôles s’influencent dans les deux sens. Sur certains sujets, comme l’immigration, l’opinion de la population a évolué et se rapproche plutôt des positions rurales, plus conservatrices.

Sur quels thèmes les campagnes parviennent-elles à mobiliser?

Tous ceux en lien avec la mondialisation. Vu que ce n’est pas un élément que l’on peut influencer directement de l’interne, et que c’est un phénomène global, qui a lieu qu’on le veuille ou non, la manière de se mobiliser sur cette thématique est toujours défensive et donc de réaction. Plus le changement est rapide, plus les forces conservatrices ont un intérêt à se mobiliser. Plus l’on est progressiste et plus le changement est rapide, plus les forces conservatrices vont s’y opposer.

Qu’en est-il dans les agglomérations?

Auparavant, en Suisse allemande, le centre des grandes villes était plutôt à gauche, mais la population des agglomérations alentour était sensible à des arguments de droite, notamment de l’UDC. Au cours des dernières décennies, les zones proches des centres urbains se sont déplacées politiquement vers la gauche. Le mode de vie urbain s’est diffusé également dans ces endroits qui jouxtent les grandes villes. Tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de places dans les grandes villes. Les gens qui apprécient ce style de vie déménagent et l’emmènent avec eux, et deviennent au fil du temps majoritaires dans leur nouveau lieu de vie. Ce n’est pas vraiment les habitants des communes proches des grandes villes qui ont changé, mais simplement la population.

Est-ce également le cas ailleurs?

En général, le fait qu’une commune change de majorité politique n’est pas tellement lié à la manière dont les gens autour de vous votent. Autrement dit, ce n’est pas parce que vous habitez dans une ville que vous votez à gauche, mais c’est plutôt parce que vous êtes de gauche que vous voulez habiter dans une ville. Cet effet de sélection est beaucoup plus important que l’adaptation aux idées de vos voisins. Chacun peut observer dans son entourage que les gens conservateurs, ou plus proches de la ruralité, ont en général plutôt fait des apprentissages, et n’ont pas voulu aller à l’université. Ils sont plus souvent restés à l’endroit où ils sont nés, près de leur cercle familial. Alors que les gens qui ont voulu suivre un parcours universitaire se sont déplacés dans les centres-villes et veulent y rester pour y travailler. Le clivage ville-campagne s’explique aussi par une plus grande mobilité des gens qui ont suivi un parcours académique.

On aurait donc d’un côté l’urbain mobile qui peut vivre partout, et de l’autre, le rural ancré dans son territoire?

Rester sur place est également un choix de mobilité. On parle souvent de ceux qui se déplacent, mais rester est également un choix qui a un effet sur la manière dont une commune se positionne sur le plan politique. Une commune de droite est généralement une commune dans laquelle les gens restent plus qu’ailleurs. Les communes rurales ne sont pas devenues plus conservatrices, c’est juste qu’elles ont perdu des habitants progressistes, qui sont partis au centre-ville.

Est-ce que le fossé ville-campagne est différent selon les régions linguistiques?

Il est historiquement beaucoup plus prégnant en Suisse allemande. Cela s’explique par le fait que les régions conservatrices y jouent un rôle plus important qu’en Suisse romande. Notamment parce que l’UDC est plus forte en Suisse allemande. L’identification à la Suisse comme pays libre, indépendant et une sorte de méfiance envers le pouvoir central sont des valeurs beaucoup plus fortes en Suisse alémanique, car elles font partie de la culture populaire. Cela a toujours été une thématique dans cette partie du pays. On faisait par exemple attention à ne pas accueillir trop de nouveaux cantons urbains, notamment parce que les régions conservatrices plus rurales avaient peur de perdre une partie de leur pouvoir.

Comme si la Suisse romande se sentait moins concernée par l’histoire du pays…

Le fait d’avoir l’impression d’être dominé par la majorité conservatrice bourgeoise de Suisse allemande a déclenché une contre-réaction en Romandie où, vu qu’on est «dominé», on a tendance à être plus à gauche. Ce camp incarnant un peu l’opposition à la domination. Un canton comme le Jura est par exemple une énigme pour les Suisses allemands, car c’est un canton plutôt rural, mais qui vote à gauche.

D’autres différences?

Contrairement à la Suisse allemande, les agglomérations autour des très grandes villes romandes, par exemple Renens, étaient souvent plus à gauche que les villes elles-mêmes. Cela s’explique notamment par le fait qu’en Suisse romande, l’opposition entre la droite bourgeoise et la gauche des travailleurs était centrale dans les luttes politiques. La classe des travailleurs s’identifiait au Parti socialiste et votait plus à gauche qu’en Suisse allemande.

Est-ce toujours le cas?

La transformation de la gauche comme représentante des ouvriers à une gauche plus moderne qui s’intéresse à des sujets sociétaux, notamment à la thématique climatique, a eu lieu récemment dans les grandes villes. Les travailleurs se reconnaissent moins dans ces combats sociétaux.

Parmi les spécificités romandes, vous montrez que ces dernières décennies, le Valais s’est énormément urbanisé.

Une partie du canton, celle proche du Léman, a été entraînée par l’urbanisation des cantons de Vaud et de Genève. Si bien que beaucoup de communes qui à l’époque étaient conservatrices sont aujourd’hui plus progressistes. Tout simplement parce qu’ici aussi, une partie des Vaudois et Genevois à déménagé dans ces communes. Ce qui a changé la structure socioculturelle de l’endroit.

Michael Hermann, politologue © Sotomo
Selon le politologue Michael Hermann, la population suisse réclame de plus en plus un «Etat-nounou qui doit assurer tous les risques». © Sotomo
Quels sont les thèmes qui polarisent la Suisse aujourd’hui?

Plus que les questions de politique sociale, ce sont des thématiques comme l’immigration et le climat. Et donc automatiquement, les deux partis les plus liés à ces thèmes, les Verts et l’UDC, sont identifiés comme étant ceux qui clivent le plus. L’opposition entre classes dominantes capitalistes et travailleurs est devenue beaucoup moins importante dans le clivage partisan. Aujourd’hui, on parle beaucoup de thématiques qui sont plus «vertes» que «rouges».

Retrouve-t-on cette polarisation sur l’immigration et le climat dans le clivage ville-campagne?

Oui, villes et campagnes ont des positions diamétralement différentes sur ces sujets, ce qui renforce le fossé. Les positions des Verts sont perçues à la campagne comme étant une agression du mode de vie rural, car ils souhaitent leur imposer une manière de vivre. On a pu l’apercevoir notamment lors des votations sur les initiatives agricoles. Ce type de ressenti mobilise fortement dans les campagnes. C’était également le cas lors de la votation à propos de la loi sur la chasse: la campagne se sent infantilisée par les villes.

Votre enquête montre que quand on pose la question aux Suisses, qu’ils soient à la campagne ou en ville, de savoir qui parvient à imposer son narratif dans les médias ou qui fournit de nouvelles idées au débat public, tout le monde est d’accord pour dire que ce sont plutôt les milieux urbains.

Lors des votations, les milieux ruraux sortent souvent gagnants des urnes. Les institutions actuelles exercent un double effet de protection de leurs avantages. Il faut une double majorité – de la population et des cantons – pour qu’une initiative populaire passe. Cette règle fait que les positions conservatrices ont à l’avenir encore de bonnes chances de rester majoritaires. Cette réalité montre qu’avoir davantage d’influence sur le débat d’idées ne suffit pas à être majoritaire. Prenons l’exemple du climat. Les scientifiques ont identifié un problème, qu’ils ont documenté. Ensuite, ils ont présenté ces faits, si bien que le thème a été discuté de manière large dans les médias et la population. Malgré cela, une partie du peuple a refusé certaines solutions proposées. Dans une démocratie, spécialement en Suisse, il y a toujours la possibilité que le camp d’en face décide de faire autrement, de dévier des conseils des experts.

Parfois, les experts et les médias se trompent.

Oui, ou les choses n’évoluent pas comme prévu. Prenons par exemple le végétarisme. On pensait que la nouvelle génération allait manger moins de viande, voire être végétarienne. Or quand on regarde les chiffres, l’évolution n’est finalement pas si claire. Les jeunes mangent un peu moins de viande, mais ce n’est pas non plus un changement fondamental. Il y a souvent des différences entre la perception plus urbaine, plus académique, ce qui est dans les médias, et ensuite ce qui se passe dans la vraie vie.

Est-ce qu’on surestime l’influence des médias?

Oui, sans doute. Parfois les informations ne se diffusent pas. Parfois si : en Suisse, de plus en plus de personnes sont sans confession. Cette dynamique est partie des centres urbains, des médias, des universités, et se diffuse désormais à la campagne.

Lors de la votation sur l’initiative pour les multinationales responsables, la règle de la double majorité a permis de refuser l’initiative alors qu’elle avait été acceptée par une majorité du peuple. Est-ce que vous avez l’impression que c’est un phénomène qui va se multiplier dans les années à venir?

Tendanciellement, oui. Les initiatives de gauche sont devenues plus proches ou même capables d’obtenir une majorité. Dans le passé récent, l’initiative pour des multinationales responsables et celle pour les soins infirmiers ont convaincu la majorité du peuple. Que des initiatives de gauche avec des propositions sociales trouvent une majorité est un phénomène nouveau en Suisse. Auparavant, c’est plutôt des projets de droite conservatrice qui passaient. Ou alors écologistes, mais avec une vision conservatrice de la nature, l’idée de protéger l’environnement, d’empêcher de construire. Désormais, il semble que des initiatives demandant de la redistribution peuvent aussi trouver une majorité.

Si ce genre de résultats se multipliaient, est-ce que cela poserait un problème pour la crédibilité des institution?

Pas forcément, non. La population a certes évolué, mais les résultats restent serrés. Donc, tant que ce n’est pas des résultats clairs, par exemple 60% de la population qui dit oui lors d’une votation et la majorité des cantons qui refusent, la crédibilité du résultat et la légitimité démocratique continuent d’exister.

La Suisse continuera donc d’être un pays de bons perdants?

Oui, je n’ai pas l’impression que la situation est en passe de devenir explosive. Aussi parce que les villes et la gauche sont habituées à la défaite. Elles ont une plus grande résilience face aux échecs politiques. Ce qui est beaucoup moins le cas dans les campagnes, où une défaite laisse des traces. Prenons la loi sur la chasse, qui est un rare exemple où les centres urbains ont pu imposer leurs avis aux parties rurales du pays. On en a discuté pendant des années. C’est resté un thème émotionnel iconique de cette tension entre villes et campagnes. On peut dire qu’en Suisse, les centres urbains sont de meilleurs perdants que le monde rural. Après le dimanche de votation sur l’initiative pour des multinationales responsables, la remise en question de la règle de la double majorité et la polémique qui l’a accompagnée ont disparu après quelques semaines. Aujourd’hui, plus personne n’en parle.

Dans votre baromètre ville-campagne 2023, vous citez deux thèmes qui polarisent beaucoup au sein de la population. C’est, d’un côté, la voiture, et la mobilité en général, et de l’autre, le loup. Faut-il s’attendre à une augmentation de ces tensions?

J’ai l’impression que le dossier du loup va perdre en importance, étant donné qu’on gère aujourd’hui le problème plutôt avec la solution souhaitée par les cantons ruraux. En somme, la Confédération permet de chasser le loup et de l’abattre s’il pose des problèmes. Pour les centres urbains, la thématique du loup n’est pas fondamentale. Certes, ils sont contents si leur avis convainc une majorité, mais la thématique ne fait pas partie de leurs priorités. Les associations environnementales s’opposent évidemment au fait d’abattre les loups, mais personne ne se bat de manière fondamentale. La thématique intéresse d’un point de vue philosophique, l’aspect plus concret déjà moins. Le thème mobilise surtout à la campagne, qui voit ce sujet comme un exemple type où la ville lui impose des choses et lui explique comment vivre alors que les effets négatifs, ce sont les campagnards qui les vivent tous les jours. La même chose vaut pour les thématiques agricoles, étant donné que les différentes initiatives ont été refusées.

Le fossé semble moins profond…

Pas si vite! Tous les débats en lien avec le climat et les questions sociétales d’identité vont continuer de cliver villes et campagnes.

Y a-t-il des exemples de thématiques importantes pour les villes et que les campagnes combattent, mais sans que ce soit vital pour eux?

Oui, les difficultés à trouver un logement où habiter à des prix abordables. Cette thématique touche évidemment beaucoup plus les centres urbains, où il y a une pénurie. Les initiatives pour des loyers abordables parlent beaucoup moins au monde rural.

En revanche, la mobilité semble un enjeu important pour les deux camps.

Oui, à la campagne, il est important de pouvoir rouler et d’avoir accès au centre-ville en voiture. Par exemple pour aller travailler ou faire des achats. Tandis que pour les centres urbains, cette mobilité est avant tout perçue comme une sorte d’intrusion dans leur sphère. Ils ont de la peine avec la présence de voitures au centre-ville et la pollution qui va avec, parce qu’ils n’en ont pas forcément besoin.

On parle souvent des extrêmes, alors que la population suisse est centriste.

Ces dernières décennies, la population suisse est devenue plus étatiste. Elle fait moins confiance au privé. L’autorégulation a perdu en légitimité. La Suisse semble abandonner quelque peu sa spécificité. Son scepticisme face à l’intervention étatique n’est pas du tout partagé dans les pays environnants: la dynamique actuelle fait qu’on se rapproche un peu de ce qui se fait dans les autres pays. Lors de la création de la Suisse moderne, on a hérité d’une culture qui valorise l’économie. Un contrat social semblait exister entre l’économie et la population. Qui était basé sur la confiance. Et donc notamment sur l’autorégulation. L’idée générale était que l’économie s’occupe de ses problèmes et que ça ne concerne pas forcément le reste de la population. Par ailleurs, la démocratie directe envoie le signal à la population qu’elle a un grand rôle à jouer. Dans l’imaginaire suisse, le citoyen est un être libre qui doit prendre sa part dans la vie en société. Ce contrat social basé sur trois piliers – l’économie, la politique et la population – qui collaborent a fait notre force. Cette réalité s’érode depuis quelques décennies. La population et l’économie s’éloignent.

Concrètement, comment ce changement s’observe-t-il?

En 2012, malgré le fait qu’une grande partie des gens sont salariés, les Suisses ont refusé à 66,5 % le passage de cinq à six semaines de vacances obligatoires. A l’étranger, les gens n’ont pas compris cette décision. Onze ans plus tard, au moment de voter sur une treizième rente AVS et donc des dépenses supplémentaires, les sympathies face à cette initiative sont grandes. Un changement a eu lieu. Cette évolution s’explique aussi par le fait que les réformes n’ont pas vraiment vu le jour ces dernières années. Ces blocages entraînent une sorte de volonté que l’Etat règle le problème, car on a davantage confiance à l’Etat pour les régler qu’à l’économie privée.

Comment expliquer cette crise de confiance?

La crise financière de 2008 avec le sauvetage d’UBS, et plus récemment avec la faillite de Credit Suisse, n’ont pas aidé. Ajoutons à cela la période du Covid, durant laquelle l’Etat est intervenu de manière conséquente dans l’économie en subventionnant des pans entiers de l’économie.

Depuis les années 1990, l’élite économique en Suisse a changé, le profil des dirigeants s’est internationalisé. Certains grands patrons connaissent mal les spécificités du modèle suisse. Est-ce une autre source d’explication de cet éloignement?

Je ne crois pas que le problème réside seulement dans le fait que des CEO étrangers soient à la tête d’entreprises helvétiques, mais aussi en ceci qu’une partie des CEO soient devenus moins suisses dans l’âme et dans leur culture d’entreprise. L’espèce de modestie helvétique d’être peu spectaculaire, mais fiable sur le long terme, a souffert. Ces dérives ont choqué la population. C’est comme si le contrat informel qu’il y avait entre l’économie, les élites économiques et la population s’était quelque peu brisé.

L’économie est-elle la seule fautive?

Non, c’est évidemment multifactoriel. Le Parlement de milice n’existe plus vraiment, donc la politique s’est éloignée de la population. Par ailleurs, l’Armée n’a plus le rôle qu’elle avait à l’époque. Avant, on pouvait y rencontrer des gens de couches sociales et d’univers complètement différents du sien. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins d’urbains qui font l’armée. La Suisse se transforme en petites parcelles de gens beaucoup moins reliés entre eux que par le passé.

Si la population est devenue plus étatiste, les majorités au Parlement sont restées stables. Comment l’expliquer? 

En Suisse, les grandes révolutions sont rares. Ce n’est pas tant les rapports de forces entre partis qui changent, mais plutôt les idées qui paraissaient tout à coup admissibles et défendables pour un parti. Prenons l’exemple de la sixième semaine de vacances, il y a une décennie: l’idée était perçue comme utopique. Aujourd’hui, plusieurs partis se rendent compte que, par exemple, une treizième rente AVS a des chances de succès. Donc ils adaptent leur programme en fonction de cette évolution.

En 1995, l’économiste David de Pury faisait sensation en publiant Ayons le courage d’un nouveau départ, un livre blanc pour libéraliser la Suisse. Impensable aujourd’hui?

Oui, dans les années 1990, le néolibéralisme semble avoir atteint son apogée en Suisse. On parlait de privatisation, de libéralisation, de New Public Management. Et tout cela a disparu à partir des années 2000. Aujourd’hui, on se dirige plutôt vers un Etat nounou qui doit assurer tous les risques. Un Etat qui est censé protéger les citoyens dans toutes les situations. Une sorte de casco complète, l’Etat comme assurance tous risques.

Est-ce que cette mentalité du risque zéro explique le succès d’un parti comme le Centre et les difficultés du Parti libéral-radical (PLR)?

Oui, absolument. Le Centre apporte des solutions qui correspondent à cette aspiration à plus de sécurité et d’interventionnisme étatique. Le PLR, au contraire, se trouve en porte-à-faux avec l’esprit du temps, car il demande des efforts aux citoyens. Il appelle à la responsabilité dans une époque qui n’aime pas cette valeur. Mais rien n’est perdu, l’esprit du temps est par définition appelé à évoluer. Sur le court terme, le PLR n’a pas de bonnes solutions pour répondre aux aspirations des gens, mais cela ne veut pas dire qu’il ne les aura plus dans le futur. Courir après l’esprit du temps n’est jamais une bonne stratégie pour un parti, car cela risque de passer pour de l’opportunisme. Surtout que, de manière concrète, ici, proposer des solutions plus étatistes n’a pas vraiment de sens pour le PLR, le Centre l’ayant déjà fait. La niche électorale est occupée.

Voilà qui rassurera les libéraux de ce pays.

A mon avis, la Suisse fera face à des problèmes plus profonds dans le futur. A ce moment-là, le PLR pourra de nouveau convaincre un électorat plus large.

A quel genre de problèmes pensez-vous?

L’augmentation des dépenses, alors qu’on aura de moins en moins d’actifs. Cette réalité posera à un moment donné des problèmes qu’on devra régler. Si un jour le frein à l’endettement est mis en difficulté et qu’on n’arrive plus à faire face à l’ensemble de nos dépenses, on reviendra à une politique plus pragmatique. S’il faut un jour faire des coupes sévères: un parti sérieux sur les finances publiques retrouvera alors la crédibilité qu’il n’a plus forcément aujourd’hui. A long terme, nos paradoxes nous poseront des problèmes. La population souhaite d’un côté limiter l’immigration et de l’autre augmenter les retraites. Alors que les actifs financent les retraites.

Comment expliquer cet aveuglement?

La vision critique de l’immigration s’inscrit tout à fait dans cette mentalité qui souhaite réduire au maximum les risques. L’immigration, au fond, c’est une remise en question et une concurrence par autrui. Donc en se protégeant et en fermant les frontières face à l’étranger, on réduit un risque.

Cette dynamique du risque zéro semble désormais profondément ancrée.

Effectivement. Elle s’explique aussi par le fait que même si la Suisse n’a pas vraiment réalisé de grandes réformes ces vingt dernières années, on a l’impression que finalement, ce n’est pas si grave et que nous nous en sortons bien.

D’où aussi la difficulté de faire des réformes… 

Ceux qui ont averti de nombreuses fois des problèmes que nous rencontrerions en repoussant les réformes et qui ne se sont pas matérialisés perdent en crédibilité chaque fois qu’une nouvelle réforme est refusée. Tout simplement parce que les gens ont l’impression qu’ils nous avertissent de choses qui ne se matérialisent pas.

La Suisse semble traverser une crise d’identité…

Certains développements vont à l’opposé de ce que nous nous imaginons sur nous-mêmes. Mais en même temps, le pays reste très dynamique. Ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de blocages sur le plan politique que des réformes n’ont pas lieu ailleurs. Tout simplement parce que la société, les individus, les entreprises s’adaptent à la réalité économique. Prenons la thématique des retraites. Les caisses de pension se sont adaptées à la réalité, en revoyant les taux de conversion dans la partie surobligatoire, même si le Parlement n’a pas fait de réforme. Simplement parce que sinon elles faisaient faillite. Quand la politique ne fait pas le travail, la population ou les entreprises prennent en main cette responsabilité et règlent indirectement le problème, ce qui atténue les conséquences négatives… et qui renforce l’idée que, finalement, ce n’est pas si grave de ne pas faire des réformes. La grande question, c’est de savoir à quel point cette mentalité est pérenne et jusqu’à quand la population et les entreprises seront prêtes de régler de manière décentralisée un certain nombre de problèmes auxquels elles font face.

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Vous venez de lire un entretien tiré de notre dossier «Le monde rural» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°102).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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