Le secret de la prospérité helvétique selon Charles Gave

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 March 2023 · 0 commentaire

Président de l’Institut des Libertés, un think tank libéral-conservateur parisien, l’entrepreneur, financier et essayiste Charles Gave présentait dans une émission diffusée sur YouTube en décembre dernier sa vision de la réussite économique suisse.

Pour aborder ce que beaucoup nomment le «miracle suisse», Charles Gave commence par rappeler que ce pays était «l’un des plus pauvres d’Europe il y a encore un siècle et demi». Or un constat s’impose: l’économie helvétique se porte aujourd’hui très bien, en tous les cas bien mieux que celle de ses voisins européens. Cela sur plusieurs plans.

D’abord, explique l’homme d’affaires, accompagné sur le plateau par sa fille Emmanuelle Gave, les Suisses «ont des comptes courants excédentaires, ce qui signifie qu’ils vendent plus à l’étranger qu’ils n’achètent». Ensuite, ajoute-t-il, l’inflation en Suisse est bien plus basse qu’ailleurs en Europe, et surtout, le pays a connu «plusieurs périodes de baisse des prix, où l’inflation était donc en dessous de zéro». Dans l’ensemble, «que les prix montent où descendent, [la variation est contenue] dans des bornes très raisonnables: quand les autres ont 6 ou 9 %, les Suisses sont à 3 %». Et pour cause: «Ils ont une banque centrale compétente.»

D’autres indicateurs sont également très positifs en Suisse :la dette publique en pourcentage du PIB, par exemple, est bien plus faible que dans les pays alentour: «Alors que la France est [endettée] à 120 ou 130% de son PIB, la Suisse reste à 40%, et ça ne bouge pas». Un taux «à peu près raisonnable», selon Gave. Autre élément: le taux de chômage est aussi extrêmement bas (2%). Un taux incompressible qui, selon l’économiste, équivaut au plein emploi et peut s’expliquer par les aléas du marché du travail : changement de métier, recherche d’un nouveau poste, faillites, etc.

Une industrie maintenue

Dans une Europe fortement désindustrialisée, la Suisse, «un [pays] des plus industriels qui soient», fait figure d’exception. Une situation favorable qui repose en grande partie sur des industries à la pointe de leurs domaines: «la production industrielle continue à monter, parce que [les Suisses] font d’excellents produits et qu’ils sont les meilleurs dans ce qu’ils font». Gave cite son pays, la France, comme contre-exemple: «Nous avions une domination totale sur l’énergie nucléaire. En l’espace de vingt ans, la baisse de la production industrielle française est due en grande partie au massacre [de notre production d’énergie nucléaire] par les écolos, qui ne représentaient pourtant que 3% de l’opinion.» Les Suisses, en revanche, «là où ils sont bons, ne tuent pas [leurs entreprises]».

Cette comparaison entre les deux pays permet de comprendre certaines particularités suisses qui ont permis la prospérité du pays. Charles Gave ne tarit pas d’éloges à l’égard d’un système d’éducation suisse «très local», qui repose sur l’idée qu’il n’est pas «déshonorant de travailler dans l’industrie ou l’artisanat […], qu’il n’est pas déshonorant de ne pas être un intellectuel». Sans oublier pour autant qu’il y a en Suisse «de grandes universités, sans cette ambition débile d’avoir 95% des gens qui fassent des études». Les jeunes qui le veulent sont ainsi très vite orientés vers des formations professionnelles en entreprise, avec la possibilité de changer de voie à tout moment, grâce à un système de passerelles.

Un Etat de taille raisonnable

Plus fondamentalement encore, à la question des raisons du succès économique helvétique, le président de l’Institut des Libertés répond que «la Suisse a su contenir son espèce de moloch administratif de la seule façon possible: le vote direct des impôts, comme le disait déjà Locke». Parce que les citoyens suisses sont directement consultés lorsqu’il s’agit d’augmenter les dépenses publiques, et donc les prélèvements, le poids de l’Etat dans l’économie se maintient à un niveau bas: «Les Suisses ont cette extraordinaire sagesse de ne pas demander à l’Etat de s’occuper d’eux». En France, au contraire, «quand il y a un problème, on fait toujours le choix de faire croître l’Etat et de pénaliser les entreprises».

Car, explique Charles Gave, «plus le poids de l’Etat dans l’économie augmente, plus la croissance diminue, puisqu’il n’y a plus de «destruction créatrice» [ndlr: un concept de l’économiste Joseph Schumpeter]: si l’Etat fait quelque chose et que ça rate, il continue, tandis que dans le secteur privé, quand on essaie de faire quelque chose qui rate, on arrête, parce qu’on a plus d’argent». A titre de comparaison, « le poids de l’Etat dans l’économie suisse est à 30% » depuis 1990, alors qu’en France, «entre 1990 et 2020, on est passé de 45 à 60%».

Un pays qui s’organise par le bas

Pour autant, le financier vante la façon dont la Suisse a su préserver certains secteurs clefs que «le libéralisme et le marché sont beaucoup moins capables d’organiser», ayant du mal à «dépasser dix ou quinze ans d’horizon»: «Les Suisses, explique-t-il, ont bien su faire la différence entre les activités concurrentielles, comme la production industrielle, pour lesquelles le darwinisme fait la loi […] et les activités qui le sont beaucoup moins parce qu’elles nécessitent des vues à long terme». On trouve dans ce cas l’agriculture, l’éducation ou encore le programme nucléaire. Des domaines qui nécessitent «vingt, trente ou quarante ans d’horizon», bien au-delà des profits que peut rapporter une activité économique sur le court terme.

Toute cette organisation harmonieuse repose enfin selon Charles Gave sur un principe ancien et fondamental: la subsidiarité. Cette dernière fut inventée, d’après Gave, par «la première grande multinationale de l’histoire, l’Eglise catholique, afin de ne pas s’écouler sous son propre poids». Son principe est simple: «Ce qui peut être fait au niveau de la paroisse se fait à la paroisse. S’il le faut, on monte à l’évêché. S’il le faut, on monte encore, et à la fin on va à Rome. C’est ce que font les Suisses: ce qui peut être traité par la commune est traité par la commune [puis on monte d’un échelon, et ainsi de suite]. Vous avez ainsi des gens qui votent sur des questions qu’ils comprennent, et sur lesquelles ils ont un intérêt direct». En somme, conclut-il, «c’est un pays bien géré».

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire un compte-rendu tiré de notre dossier impôts, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°93).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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