En 1956, le boycott dans le sport était un acte décomplexé
Le Regard Libre N° 82 – Yves Di Cristino
Entre la Chine en février et le Qatar en novembre, le monde du sport n’aura sans doute jamais été autant confronté à des tentatives timides de boycott d’événements majeurs depuis plus de six décennies. Les Etats-Unis avaient bien fait l’impasse sur les Jeux olympiques de 1980 à Moscou en pleine guerre froide, mais peu rappellent l’année 1956, si particulière à tous égards. Et cela nous concerne aussi, en tant que Suisses, car la Confédération avait, comme sept autres nations, fièrement décidé de boycotter les JO de Melbourne. Les raisons, quant à elles, vont dans tous les sens.
Le coup de poignard des Etats-Unis lors des Jeux olympiques de Moscou en 1980 a bon dos. Considéré comme un acte politique fort pour certains, quoique grandement disproportionné pour d’autres, la décision du Président Carter refait régulièrement surface. La plupart du temps, pour une partie désignée de la classe politique, c’est surtout pour exposer à tous le contre-exemple à ne jamais reproduire. Pour la classe opposée, c’est l’occasion de remémorer un curieux précédent. Rassurez-vous: le débat de la véritable utilité des boycotts sportifs ne sera jamais résolu. Les raisons d’en brandir menace, en revanche, risque toujours plus de tourner assez court en rond.
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La première question à élucider dans ce sens concerne la raison pour laquelle, dans la mémoire collective, la perspective des boycotts reste si américano-centrée. Pourquoi ne pas rappeler que le recours à cette arme – aux effets pour la plupart du temps immensurables – n’est pas réservé qu’aux élites occidentales, quoiqu’aux plus grandes puissances? Etats-Unis, Royaume-Uni et Australie – la dénommée alliance AUKUS qui grandit actuellement sur tuteur et qui, à l’unisson, a déclaré opposer un boycott diplomatique des actuels Jeux d’hiver de Pékin – ne sont pas les seuls, dans l’histoire récente, à avoir recouru au torpillage partiel ou total d’une compétition sportive. Plusieurs autres Etats (que vous n’imaginez sans doute même pas) l’avaient déjà pratiqué à une époque aujourd’hui bien révolue.
La Chine elle-même, positionnée aujourd’hui parmi les victimes, avait décidé de passer son tour lors des Jeux olympiques de Melbourne en 1956. Avec elle, mais pour des raisons complètement opposées, l’Iraq, l’Egypte, le Liban, les Pays-Bas, l’Espagne et même la Suisse avaient refusé d’envoyer des athlètes en Australie. Réputée pour sa neutralité active, la Suisse s’était alors laissée embrigader lorsque la guerre froide avait frappé à sa porte. Avec des résultats pourtant mitigés.
Chine et monde musulman en retrait
En 1956, le contexte international et l’équilibre des puissances sont assez instables. La République populaire de Chine, fondée en 1949, accélère l’expansion du communisme sur le continent, alors que la guerre de Corée venait de s’achever. De son côté, l’île de Taïwan, menée d’une main de fer par le généralissime Tchang Kaï-chek sous l’appellation de République de Chine, se réclame toujours, depuis sa défaite sur le continent, dirigeant de la Chine toute entière.
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Cette longue bataille de reconnaissance s également été menée au sein du Comité international olympique. Refusant de participer aux Jeux olympiques de 1952 à Helsinki en invoquant le principe d’une Chine unie, Taïwan reconsidère sa position quatre ans plus tard et obtient, sur le fil, le droit de participer aux Jeux de Melbourne. La reconnaissance par le CIO du comité olympique de Taipei, impliquant le brandissement du drapeau de la République de Chine lors de la cérémonie d’ouverture le 22 novembre, provoquera sans détour le retrait immédiat et soudain des athlètes de la Chine continentale, d’Australie. Un acte de puissance et de fierté qui marquera le premier d’une longue série de boycotts qui durera deux décennies, jusqu’en 1980.
Indépendamment de la Chine, d’autres éléments géopolitiques sont venus perturber l’organisation des JO. Quelques jours seulement avant le début des compétitions, le 29 octobre, éclate la crise du canal de Suez. En réponse à la nationalisation du canal par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, les forces armées israéliennes entrent sur le territoire d’Egypte, rejoints sur place par la France et la Grande-Bretagne. Si les deux dernières puissances européennes se sont rapidement retirées d’Égypte, l’invasion du pays par l’Israël est passée nettement moins inaperçue aux yeux du CIO et du comité d’organisation local des Jeux de Melbourne.
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Suite à l’annonce du retrait de l’Egypte, de l’Irak et du Liban des Jeux, les organisateurs rétorquent publiquement que la participation de l’Israël, à son tour, n’était pas souhaitée. Pour le justifier, ils invoquent le fait que les pays en guerre n’y sont, selon un protocole très opaque, pas admis. La réaction du comité local aura à son tour mis le CIO dans un état d’apoplexie générale; l’organe international de l’olympisme avait toujours défendu que les Jeux olympiques ne regardaient jamais l’état des relations politiques internationales. Or, bien que toujours protégée, la neutralité du sport vis-à-vis de la politique n’aura jamais été aussi mise à mal qu’en cette année 1956. Peut-être serait-il temps d’admettre que cette dite neutralité du sport n’a jamais existé.
Mais alors pourquoi la Suisse?
De notre côté, si l’on veut comprendre la position adoptée par la Suisse dans ce capharnaüm, il nous faut prendre un peu de hauteur, remonter deux ans plus tôt, et probablement prendre le premier train pour Budapest, là même où sport et politique n’ont jamais été plus mêlés l’un à l’autre dans l’histoire moderne. En 1954, la Suisse organise la Coupe du monde de football, la seule de son histoire par ailleurs.
Dans le contexte historique de la guerre froide, la compétition est lancée un peu plus d’un an après la mort de Staline et, plusieurs milliers de kilomètres plus à l’est, s’engage une lente déstalinisation du bloc soviétique qui trouvera – justement – son apogée avec la présentation du rapport Khrouchtchev en 1956. Etat-partie du pacte de Varsovie, la République populaire de Hongrie voit sa politique évoluer; la déstalinisation porte au pouvoir Imre Nagy, un homme d’appareil qui reste cependant fidèle, les premières années, à la politique du bloc soviétique. Dans son gouvernement, Gusztáv Sebes occupe le poste de ministre des sports suppléant. Il est aussi le sélectionneur national de l’équipe de Hongrie, sans doute l’équipe la plus redoutable du moment sur le plan mondial.
L’équipe, longtemps considérée comme invincible, atteint logiquement la finale à Berne, le 4 juillet. Bien qu’opposée à l’une des autres grandes équipes de l’époque, l’Allemagne de l’Ouest, le pays entier fête déjà, au matin de la finale, le premier titre mondial prédit de leur équipe nationale. Le socle sur lequel devait être érigée la future statue des champions du monde est déjà en place devant le stade Nep de Budapest et personne n’ose imaginer tressaillir une équipe qui n’avait plus perdu depuis plus de quatre ans et qui avait été sacrée championne olympique deux ans plus tôt, en 1952.
Le match tourne rapidement à l’avantage de la Hongrie. Un premier but de Ferenc Puskás (6e), puis un second de Zoltán Czibor (8e) lance l’euphorie de milliers de Hongrois parqués dans la tribune sud du Wankdorf. C’est à partir de maintenant que l’histoire va basculer. Les Allemands parviennent à revenir au score; à la 18e minute, il y a déjà 2-2. Le cours du match reste intense, jusqu’à la réalisation surprise, à la 88e, de Helmut Rahn, auteur d’un doublé et qui offre à la RFA sa première étoile mondiale. L’émotion des uns contrebalance la déception des adversaires. A Berne, l’air est devenu soudainement lourd, tandis qu’à Budapest, une révolution vient d’éclater.
Divisée par une vague de nationalisation d’entreprises, l’éviction de l’économie capitaliste, la stagflation causant un bas niveau de vie pour beaucoup de gens et l’impression d’un profond malaise vis-à-vis du pouvoir soviétique, la population hongroise finit par se déchirer définitivement au soir du 4 juillet 1954. Les premiers lieux de la révolte sont concentrés dans les locaux de journaux sportifs, dont celui de Nepsport, et les lieux emblématiques de la capitale. Des tramways sont renversés au centre-ville et la résidence du vice-ministre des sports a été lourdement saccagée.
La plupart des joueurs ne sont pas rentrés à Budapest au terme de la Coupe du monde, considérés pour beaucoup comme coupables de traîtrise envers la patrie et symbole d’un système en totale perdition. L’un des joueurs emblématiques de la nation, Ferenc Puskás, tout comme quelques autres de ses coéquipiers, ne sont même plus jamais retournés au pays. Ils étaient par ailleurs tous en tournée en Europe occidentale avec leur club respectif lorsque, en 1956, le destin du pays a complètement vacillé.
La Suisse embrigadée par la Hongrie
Revenu au pays, le sélectionneur national, qui n’a jamais déserté son poste, avait bien appelé au retour des stars de son équipe vice-championne du monde. «Revenez! Toute la Hongrie vous accueillera avec enthousiasme», s’était-il exprimé en 1956. Mais son appel était resté lettre morte. La légende du moment racontait même que Czibor et Puskás avaient participé aux soulèvements dans la capitale lors de la révolte du 23 octobre 1956 et que le second y aurait trouvé la mort. Mais la rumeur s’était aussitôt dissipée; Puskás avait entamé une nouvelle carrière en Espagne et y était resté paisiblement.
En tant que pays hôte du Mondial de 1954, la Suisse s’est retrouvée dans une position délicate. Et dans ces circonstances pour le moins inhabituelles, il a certainement été difficile de rester de marbre. L’affection humaine des Suisses vers ces héros déchus de la nationale hongroise auront eu un impact sévère sur la dimension incarnée du sport dans les affaires politiques. En 1956, la Confédération s’en sera probablement souvenu, au prix même de sa neutralité.
En deux ans, la situation interne au pays s’est grandement péjorée. Même sans connaître les arcanes du pouvoir, le tout Budapest appelle, comme en Pologne, le printemps en octobre. Il crie liberté, s’attaque aux symboles du soviétisme, rejoint par les ouvriers des banlieues pauvres. Une grève générale est amorcée. Imre Nagy réagit dans leur sens; il annonce une diminution de l’influence communiste au sein de son gouvernement et finit même, le 1er novembre, à déclarer l’indépendance de la Hongrie vis-à-vis de la communauté des Etats socialistes. Un pas trop ambitieux pour l’URSS et Nikita Khrouchtchev qui, dans la nuit du 3 au 4 novembre, convoie ses blindés dans la capitale pour étouffer la menace contre-révolutionnaire.
Curieusement, sans réponse exemplaire de la part des Etats-Unis (alors en pleine campagne présidentielle), certains pays du bloc occidental réagissent à cette invasion de tanks par l’Union soviétique. Quoique timidement. Les Pays-Bas et l’Espagne refusent que l’URSS prenne part aux Jeux olympiques qui ont lieu seulement trois semaines plus tard. Ils décident donc de boycotter les compétitions. La Suisse, aussi marquée par les événements de 1954, apporte son soutien au mouvement, sans tergiversation. La Confédération rend aussi le CIO attentif ai fait qu’en raison de la situation politique en Hongrie, la délégation magyare y serait injustement sous-représentée. Un nageur est alors emprisonné dans une geôle soviétique, tandis qu’un décathlète a été tué durant l’invasion soviétique. La Hongrie a d’ailleurs elle aussi longtemps réfléchi à la possibilité de faire l’impasse sur les JO de Melbourne. Mais le pays a finalement décidé d’y prendre part, créant alors un paradoxe sans précédent alors même que d’autres pays souhaitant pourtant défendre son intégrité et sa souveraineté s’étaient opposés à voyager en Australie. Les caciques de l’olympisme n’y avaient guère prêté attention, ce qui pose ici la question délicate de la réelle utilité des actes de boycott.
La Suisse, indépendamment de tout, ira bien au Qatar en novembre
Derrière son image de rebelle un peu surjouée, quelle est la véritable marge de manœuvre pour que la Suisse, en tant qu’Etat de dialogue, force de médiation et pays attaché à sa neutralité active, puisse à nouveau un jour se soumettre au boycott d’une grande compétition sportive?
Si la discussion n’a jamais été relevée à propos des Jeux olympiques de Pékin en ce mois de février, elle a pourtant été maintes fois abordée au regard de la prochaine Coupe du monde de football au Qatar qui se tiendra du 21 novembre au 18 décembre 2022. En cause, les violations au respect des droits de l’homme dans l’Emirat, l’abrogation tardive de la Kafala (le système régulatoire du travail des migrants), ainsi que la polémique entourant la construction des stades, ayant causé, selon Amnesty International, la mort de plusieurs milliers de travailleurs étrangers.
Indépendamment d’autres Etats-nations, libres d’adopter une opinion personnelle sur le sujet, la Suisse semble se trouver dans une délicate posture sur le sujet. En réalité, un boycott du Mondial (ceci alors qu’elle s’y est brillamment qualifiée au dépens des champions d’Europe italiens en fin d’année dernière) mettrait le gouvernement en sévère porte-à-faux vis-à-vis de sa stratégie de politique extérieure. Et puis, la Suisse de 2022 n’est plus celle de 1956.
Le peuple helvétique a évolué, et avec lui, sa démocratie. Une tentative de sabotage, telle qu’espérée par une frange de la classe politique, quand bien même finement et parfaitement argumentée, ne suffirait pas à convaincre l’exécutif d’envisager un tel recours extrême. La situation internationale n’est plus la même non plus; nous ne sommes plus à l’heure des déclarations tapageuses et les brins de sauvagerie ont, semble-t-il, disparu des discours politiques actuels.
Comprenez, il s’agit moins de faire pression sur les gouvernements autoritaires et les monarchies d’un ancien temps que de tendre, par le dialogue, à un idéal international accepté de tous. Le ton conciliant de la Suisse est reconnu là-même où les autres très grandes puissances travaillent souvent à la hache. On lui reconnaît d’ailleurs un grand courage à s’accorder avec tout le monde, indépendamment des discordances et divergences profondes qui puissent la séparer, parfois, de ses interlocuteurs. Elle agit aussi et travaille nettement moins dans l’émotion qu’il fut un temps. Voilà aussi une très grande différence avec 1956.
Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@lemultimedia.info
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