A 21 ans, Rukundo Sala est déjà fortement dépositaire de l’image du Rwanda à l’international. Directeur du développement auprès de la Fédération rwandaise de judo, il arpente les plus grands tournois du continent afin de voir s’y hisser l’étendard de son pays.
Léon Rukundo Sala, dans son judogi bleu, donne une impression de sérénité au moment de s’avancer sur le tatami. Son adversaire, Mohamed Touil, un Tunisien de 22 ans, donne des signaux contraires. Dans ce combat de repêchage au Tunis African Open, l’issue du résultat est certes déterminante pour le reste de la compétition, mais pour Léon, il revêt surtout une toute autre importance. Pour la troisième fois de sa carrière, en match officiel, il ne représente plus un club, mais une nation : le Rwanda. Sa victoire par ippon après un peu plus d’une minute – considérée meilleure action de la journée par l’Union africaine de judo – permettra d’ailleurs au jeune homme de cueillir la cinquième place dans la catégorie des -66 kg, une réussite qui se révèle très encourageante pour le judo rwandais.
Rukundo Sala aspire aujourd’hui, par ses convictions, à insuffler une dynamique sportive positive au sein de son pays, en réalité celui de sa mère. Depuis plusieurs années, le jeune homme met son engagement passionné pour le judo au service des autres, et surtout de ceux qui n’ont pas les moyens techniques ni matériels d’exister dans un monde d’apparence sélectif. Or, si le giron mondial des arts martiaux, et du judo a fortiori, est un cercle bien sûr très étroit, y entrer n’est jamais impossible. Sous réserve d’y respecter les valeurs morales, il est même généralement facile de s’y intégrer.
Mais dans certaines régions du monde, et spécialement dans les plus petits pays de l’Afrique noire, ce cercle a curieusement – et de plus en plus – tendance à évoluer en silo. Certainement pas pour des raisons d’appréciation personnelle, mais plutôt par inertie. Dans la réalité rwandaise, peu nombreuses sont les structures adaptées à la pratique d’un art martial; le matériel de base n’est souvent pas adapté à certains standards internationaux et les athlètes qui le pratiquent sont par conséquent peu légion.
Résultat: dans les plus grandes compétitions africaines, de même que dans les dojos aménagés pour les Jeux olympiques, l’étendard du Rwanda n’y figurait plus depuis les Jeux de Londres 2012. Une situation difficile à comprendre, alors même que des judokas talentueux qui possèdent la nationalité rwandaise pourraient exister à travers le monde, estiment les membres de la Fédération nationale de judo: des athlètes binationaux qui auraient choisi de mettre leur talent au service de leur seconde nation, faute de choix possible.
Une réalité qui relance inlassablement le débat du véritable patriotisme dans le sport. Dans ce cas précis, les choses pourraient cependant évoluer; un jeune athlète de cette communauté d’expatriés a décidé, en 2022, de relancer le judo rwandais sur une trajectoire parallèle. Une voie pour l’heure encore trop peu explorée, tant elle est jalonnée d’obstacles.

De la région lausannoise à Kigali
Rukundo Sala est binational suisse et rwandais. Il a commencé le judo à l’âge de 6 ans au sein du Budokwai Pully. C’est en 2007 qu’il rencontre Florent Bron, son premier entraîneur à Pully – et probablement celui de toujours. Les deux hommes partagent aujourd’hui une sensibilité et une passion commune pour le judo. A Lausanne, il a également longtemps travaillé avec Maître Hiroshi Katanishi, l’un des plus grands techniciens, très populaire à l’international. Il a également tissé d’étroites relations avec l’expérimenté senseï Tatsuto Shima, 32 ans, un entraîneur et compétiteur de renom dont le style n’a cessé d’inspirer le jeune Rukundo.
En seize ans, Rukundo s’est aussi forgé sa propre personnalité sur les tatamis. Malgré son apparence fluette, les connaisseurs assurent qu’il dispose d’une explosivité prête à lui servir en toute circonstance. «Son agilité et sa force de mouvement font de lui un judoka redoutable, capable de remporter des médailles dans la plupart des Opens en Afrique», assure son entraîneur Florent Bron. Des talents avérés pour le combat qui l’ont néanmoins disputé jusqu’à présent à un manque de perspective. Si Léon Rukundo Sala a beaucoup dévoué sa vie pour le judo, jamais il n’aurait pensé en faire un plan de carrière professionnelle.
«Je n’aurais jamais entrepris de combattre professionnellement à l’international si ce n’était dans le cadre de mon travail de promotion pour le Rwanda, explique-t-il. Combattre pour ma propre pomme ne m’intéresse pas. En revanche, revoir le drapeau du Rwanda s’éventer aux côtés des autres nations africaines me conforte à chaque fois dans ma conviction que le judo peut prospérer, même à Kigali.»
Léon, de son nom usuel, a combattu en Suisse jusqu’à ses 13 ans, avant de décider de se retirer presque définitivement de la compétition. Jusqu’à l’année dernière, ce premier dan assistait régulièrement son entraîneur pour la dispense des cours de judo aux plus jeunes dans les hauteurs de Pully. Ce n’est qu’en 2022 que ses choix bifurquent; en voyage à Kigali, la capitale du Rwanda, il met sa curiosité à l’épreuve.
La capitale du Rwanda est un lieu à part; tournée vers l’avenir sans ne jamais renier son passé, elle se fait la vitrine d’un pays en plein essor. Surplombées par des collines verdoyantes, ses avenues sont, par la grande série de boutiques colorées qu’elles abritent, parmi les plus chamarrées du pays. C’est dans ce décor que Rukundo part à la recherche d’un dojo pour s’y entraîner. Il y découvre, après quelques recherches dans un quartier un peu excentré du centre-ville, un groupe de combattants en kimono foulant un tapis jugé beaucoup trop dur pour les nage waza – autrement dit les attaques en projection, en japonais. En un été, il saisit alors la portée de la situation. Les conditions ne sont pas réunies pour espérer y créer une grande communauté de judokas.
De retour à intervalles réguliers au pays, Léon tisse alors des relations étroites avec le président de la Fédération rwandaise de judo, Christian Bishyika. Ensemble, ils tirent un bilan intermédiaire de la situation. «A ma connaissance, il y a très peu de dojos disponibles dans tout le pays, explique-t-il. Il doit exister environ cinq clubs dans la région de Kigali qui se partagent tous les quelques tatamis actuellement disponibles.» Dans ces conditions, difficile de faire croire aux gens dans la rue que le judo est un sport qui existe. Ce n’est d’ailleurs que très récemment que la pratique du judo a été reconnue par le Ministère du Sport du Rwanda. «Avant cela, et c’est d’ailleurs toujours le cas, on confondait les arts martiaux entre eux, complète Léon. On ne saisissait pas bien à quel point le judo est un sport noble.»
Déterminé, sous son nom d’origine, Rukundo Sala a d’abord accepté d’assumer la fonction de responsable du développement auprès de la fédération rwandaise et donc de plancher sur une stratégie de promotion du judo à très haute échelle. Une activité qui occupe aujourd’hui une grande partie de sa vie.

Un besoin de reconnaissance fondamental
Pour réussir là où les autres ont décidé d’abandonner, Léon Rukundo Sala, avec le soutien de plusieurs autres membres de la Fédération, a esquissé un plan de développement à l’horizon 2030 et fondé une stratégie à double volet. Grâce à ses nombreux contacts dans le milieu du judo suisse et à l’impulsion insufflée par son père, le jeune homme a monté un dossier pour tenter de convaincre un grand nombre de clubs, associations et fédérations à participer à une collecte de judogis, ceintures et tatamis qui seront directement acheminés jusqu’à Kigali. «On a observé un très grand élan de solidarité auprès de la Fédération suisse et de l’Association vaudoise de judo et ju-jitsu, précise Florent Bron. Léon étant connu dans le canton et engagé pour le judo à Pully et Lausanne, le soutien de ces instances fait sens.»
Avec l’ensemble du matériel déjà récolté (environ 700 judogis et 100 tapis de combat), Léon a atteint un premier objectif fin 2022 avec la création d’un nouveau club à Kigali, dont il en est aujourd’hui le président. Une particularité surgit toutefois: au lieu d’élire résidence de manière fixe au centre de la capitale, le jeune homme souhaite développer l’idée d’un dojo itinérant, qui puisse permettre de rapprocher toujours plus le judo des jeunes des périphéries plus lointaines. «L’idée a été jetée sur la table et doit désormais être mise en œuvre. Mais le principe reste pour l’heure intact», précise-t-il.
Ce nouveau club – qui arbore d’ailleurs l’animal totem du lion, un animal qui a été réintroduit en 2015 dans le pays – souhaite non seulement augmenter le contingent de judokas dans le pays, mais vise aussi à renforcer le niveau technique de ces nouvelles recrues et ainsi mettre en place un réel système de développement qui s’avérerait autonome. «Pour cela, il nous faut former des professeurs et ainsi créer des carrières indépendantes dans le judo. Si des experts rwandais peuvent ainsi commencer à gagner leur vie grâce à leur sport, le judo deviendra un domaine de profession à part entière et qui générera ses propres revenus.»
Léon a d’ailleurs trouvé en son entraîneur la personne de choix pour initier le chantier. Professeur de judo avec brevet fédéral, expert Jeunesse et Sport, titulaire d’un master universitaire en gestion du sport et des loisirs, Florent Bron dispose en effet d’une précieuse expérience. Quatrième dan, il est aussi, par son rôle d’entraîneur, un fin connaisseur du très détailleux judo suisse. Il sait d’ailleurs mieux que quiconque la valeur d’un dan sur sa ceinture; une distinction qui récompense une très grande connaissance de cet art martial et qui ne procure aucun pouvoir réel, sinon celui d’être dépositaire d’une voix morale. Le dan est donc une marque de reconnaissance témoignée à ceux qui le méritent.
«En m’engageant auprès de Léon et de la Fédération rwandaise de judo, j’ai personnellement développé un plan de bataille», explique Florent, qui s’est engagé en tant qu’entraîneur national du Rwanda jusqu’en 2028. La première étape est de créer un véritable centre de formation à Kigali. Ensuite, il faudra accompagner la structure vers une meilleure reconnaissance vis-à-vis de l’Union africaine de judo. «Une possibilité de matérialiser cette reconnaissance serait de pouvoir décerner des dans au nom de la fédération rwandaise et qu’ils soient reconnus par l’autorité continentale.» Mais d’ici à arriver à pareil scénario, il faudra avant tout, pour les deux Vaudois, battre le terrain et rendre à l’étendard rwandais la superbe qu’il mérite.
Voir flotter le drapeau du Rwanda: tout un symbole
A Tunis, l’étendard rwandais était accroché sur le porte-enseigne du centre multidisciplinaire de la cité olympique de Radès. «Cette action a l’air de rien, mais elle est hautement symbolique, explique Florent Bron. Permettre au Rwanda de hisser à nouveau son drapeau lors des grandes compétitions en Afrique, c’est déjà faire montre aux autres nations que nous sommes présents et que nous méritons notre place à ce niveau-ci.» Cette stratégie dite de l’étendard porte d’ailleurs déjà ses fruits. Depuis le renouveau des compétitions, et grâce aux résultats encourageants de son athlète Rukundo Sala, le judo au Rwanda peut aujourd’hui se permettre de rêver une participation aux prochains Jeux olympiques de Paris en 2024. Un défi de taille pour une fédération qui n’a vu le jour qu’en 2013.
«Cet objectif d’une vie n’aurait jamais émergé si Rukundo n’avait pas mis sa dévotion au service de son pays, lâche Florent Bron. C’est parce qu’il a décidé de combattre et de favoriser la structuration du judo dans son pays que le Rwanda peut poursuivre aujourd’hui son évolution de façon plus sereine.» Depuis l’arrivée des deux hommes au sein de la Fédération rwandaise de judo, et selon un précédent plan de développement décanal qu’avait élaboré son président Christian Bishyika, le judo au Rwanda aurait gagné l’équivalent de cinq années dans son processus de structuration.
Avant d’arriver à Tunis, le parcours de combat de Rukundo Sala était passé par Dakar, au Sénégal, le 12 novembre 2022, puis par le Grand Slam de Paris, l’un des tournois les plus importants au niveau international, le 2 février dernier. La qualification olympique étant d’ailleurs en cours, une participation du Rwanda à cet événement a également compté pour l’attribution des quotas pour les Jeux de Paris 2024.
Du programme de compétition préparé en concertation entre l’athlète et son entraîneur (un document généralement confidentiel que nous avons pu consulter), plusieurs dates symboliques ont également été intégrées au calendrier. En cas de qualification, Rukundo Sala pourrait ainsi être aligné aux Championnats du monde de judo qui auront lieu en mai à Doha, au Qatar, mais aussi lors des prochains Jeux du Commonwealth, une compétition à laquelle le judo rwandais n’a encore jamais figuré. «Avec le calendrier que nous avons prévu, Léon sera vraisemblablement, à la fin de l’année, l’un des athlètes rwandais tous sports confondus à avoir le plus représenté son pays à l’international», détaille son entraîneur. Une fierté partagée au sein de la Fédération.

Jita Kyoei, entraide et prospérité mutuelle au judo
Pour mieux comprendre cette logique de présence dans les grands tournois mise en place par Rukundo Sala, c’est avant tout dans la salle d’échauffement qu’il faut jeter un œil. Dans toutes les compétitions sportives, les chambres d’appel sont souvent l’endroit où l’on se toise sans dire mot. Au judo, et lors de compétitions en Afrique, comme celles que nous avons pu observer à Tunis, les choses sont un peu différentes.
Dans la salle d’entraînement et de repos au centre sportif de Radès, Rukundo fait la connaissance de Karim Adarvez, 26 ans, un Argentin qui a très peu combattu en dehors des terres sud-américaines. Sur le circuit professionnel depuis mars 2019, il a obtenu à deux reprises une médaille, à chaque fois le bronze à Lima et chez lui en Patagonie, à San Carlos de Bariloche en 2020. Pourtant, la présence sur le circuit depuis plusieurs années ne crée pas, à elle seule, une forte expérience de la compétition. Passé par le Portugal en janvier et par Paris en février, le jeune Argentin est venu découvrir, pour la première fois, début mars, le judo africain – atypique et très puissant. Sur ce sujet, s’est donc naturellement engagée une conversation entre Rukundo et lui.
Pas très loin d’eux, Judith Gonzalez, une Chilienne de 29 ans, bien plus expérimentée du circuit mondial, écoute d’une oreille fine la discussion. Judith et Karim se sont souvent croisés sur les routes des différentes compétitions continentales, entre Bogotá et les rives du Rio Negro. A eux deux, ils partagent une vision commune, vue d’Amérique, de la compétition internationale. «Ces échanges sont très importants pour un athlète, détaille Florent Bron. Elles permettent de humer, de sentir ce que cela signifie d’être intégré dans un tel giron. La construction, dans le futur, d’une forte délégation rwandaise passe aussi par les contacts que Léon peut se faire dans les couloirs des plus grandes compétitions.»
Cette forme de solidarité internationale est fréquente dans les dojos; elle est même inscrite dans le code moral et la philosophie autrefois appliquée par le fondateur du judo. Par l’expression Jita Kyoei, Jigorō Kanō appelait les judokas à appliquer le principe d’entraide, d’enseignement et de prospérité mutuelle. «Développer l’amitié et la solidarité entre les différentes délégations est au cœur de mon engagement, en tant que judoka, mais aussi en tant que responsable du développement de la fédération, complète Rukundo Sala. Grâce à ces contacts, on peut toujours imaginer faire des stages dans d’autres pays.»«Un principe de base du judo veut que l’on ouvre toujours la porte de nos propres dojos pour s’entraîner, reprend Florent. Tisser des liens avec les meilleures nations est dès lors fondamental.» A Dakar, Rukundo avait déjà fait la connaissance de Pedro Edmilson, le champion d’Afrique en titre dans sa catégorie (-66kg). A Tunis, en plus d’avoir recroisé la route de l’Angolais et d’y avoir échangé quelques mots, il a également pu faire la connaissance d’une forte délégation d’Algériens, pour certains intrigués de revoir un combattant rwandais sur les routes. Cela tombe bien: au moment de nous quitter, Léon Rukundo Sala prenait déjà la direction d’Alger, à 800 kilomètres plus à l’ouest, pour sa prochaine compétition.
Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com
Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°95).
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