La spécificité de la pensée politique moderne
L’avènement de la modernité a profondément transformé la pensée politique. L’idée d’une détermination divine de l’ordre politique ayant disparu, la question de la légitimité de toute organisation politique de la société est devenue centrale.
L’ordre social et politique médiéval fut dominé principalement par la coexistence de deux pouvoirs: le spirituel et le temporel, autrement dit l’Empire et l’Eglise. La détermination du rapport entre sphères spirituelle et temporelle dans l’ordre divin occupa une grande partie des débats politiques médiévaux: les deux pouvoirs sont-ils égaux en droit? Le spirituel et le temporel ont-ils un domaine de compétence propre? L’empereur reçoit-il son autorité du pape – auquel cas il est soumis à la volonté de l’Eglise – ou de Dieu directement? Ce sont quelques-unes des questions qui pouvaient être discutées.
La nature politique ambivalente de l’Eglise
«[Le] développement politique de l’Europe, écrit Pierre Manent dans son Histoire intellectuelle du libéralisme, n’est compréhensible que comme l’histoire des réponses aux problèmes posés par l’Eglise […] chaque réponse institutionnelle posant à son tour des problèmes inédits et appelant l’invention de réponses nouvelles.» Car l’Eglise, dans son rapport au pouvoir temporel, «inclut une « contradiction »»: d’un côté, «le bien qu’elle apporte – le salut – n’est pas de ce monde [qui en tant que tel] ne l’intéresse pas»; de l’autre, elle est «chargée par Dieu lui-même et par son Fils de conduire les hommes au salut dont elle est, par la grâce de Dieu, l’unique véhicule». L’Eglise a donc «un « devoir de regard » sur, tendanciellement, toutes les actions humaines» au premier rang desquelles «celles accomplies par les gouvernants».
C’est toute l’ambivalence de la parole du Christ «Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu»: y a-t-il vraiment un domaine qui appartient à César sans appartenir à Dieu? Pierre Manent synthétise:
«On peut résumer ainsi la « contradiction » singulière incluse dans la doctrine de l’Eglise catholique: simultanément elle laisse les hommes libres de s’organiser au temporel comme ils l’entendent, et elle tend à leur imposer une « théocratie ». Elle leur apporte à la fois une contrainte religieuse d’une ampleur inédite, et une libération ou une émancipation de la vie profane non moins inédites – à la différence du judaïsme et de l’Islam, elle n’apporte pas une loi censée régir positivement toutes les actions des hommes dans la cité.»
L’avènement de la modernité
Tout au long du Moyen Age, expliquent Félix Heidenreich et Gary Schaal dans leur Introduction à la philosophie politique, l’Eglise a renforcé peu à peu son pouvoir, un processus accéléré par l’effritement progressif de l’aura du Saint-Empire romain germanique. Cette emprise grandissante de l’Eglise dans le domaine temporel fit naître l’idée d’une organisation politique autonome vis-à-vis du pouvoir spirituel. On commençait à concevoir un ordre politique nouveau.
Vers la fin du Moyen Age, plusieurs événements historiques allaient fortement affaiblir l’Eglise. On pense bien sûr à la Réforme, en particulier aux guerres de religion qui l’ont suivie et qui constituèrent une «expérience traumatisante» à même de redistribuer les cartes de la pensée politique. La naissance et l’ascension de la bourgeoisie, en tant que classe sociale opposée au pouvoir de l’aristocratie et à celui de l’Eglise et qui soutiendra de nombreux souverains absolus, mérite d’être mentionnée, tout comme la naissance de l’humanisme qui fait valoir la subjectivité de l’individu.
Heidenreich et Schaal accordent également une importance cruciale aux grandes découvertes (de Vasco de Gama, Magellan, Christophe Colomb et les autres) qui élargirent considérablement «l’horizon géographique, et avec lui, l’horizon culturel». Avec cet élargissement, on commença à prendre conscience du fait que l’organisation sociale et politique, tout comme les mœurs, ne sont ni «universelles» ni le «résultat d’un déterminisme d’essence divine»: «L’ordre social et politique commence alors à être conçu comme une création humaine: il est contingent, c’est-à-dire qu’il pourrait aussi être tout à fait différent.»
La question de la légitimité
On pourrait dire que jusqu’à la fin du Moyen Age, l’enjeu politique majeur fut celui des modalités d’organisation de l’ordre existant, ordre dont les fondements n’étaient pas remis en cause. Il s’agissait d’établir quelle organisation des rapports entre spirituel et temporel est juste et bonne. A la différence de cette pensée politique classique, la pensée politique moderne connaît un nouvel enjeu tellement central qu’il en est venu à occuper tout l’espace: celui de la légitimité. En effet, puisque l’ordre existant est contingent, il devient possible d’imaginer de nouvelles formes d’organisation politique, mais surtout, toujours selon Heidenreich et Schaal, «aucun ordre politique ne peut plus par principe se proclamer seul ordre politique véritable et juste (de source divine transcendante)».
Par conséquent, «le besoin de légitimation vis-à-vis de la communauté assujettie à cette domination s’accroît fortement». Il faut expliquer pourquoi telle organisation de la société, qui n’est pas la seule possible et imaginable, est légitime et convaincre ceux qui y sont soumis qu’ils devraient l’accepter. C’est ainsi que la voie fut ouverte à la démocratie moderne, qui s’est choisi comme source de légitimité le principe de majorité.
Il n’y a donc plus au centre une certaine vérité politique qui au nom du bien et du juste devrait s’imposer, mais un certain processus de prise de décisions dont on considère qu’il rend ces dernières légitimes. C’est aussi l’enjeu central de pensée politique libérale qui, sous diverses formes, cherche un moyen d’organiser la coexistence pacifique au sein de la société d’individus ayant des conceptions différentes et souvent incompatibles du bien, du juste, du vrai, appartenant à diverses religions, en attribuant à l’Etat le rôle de préserver leurs droits naturels. Ce qui a fait dire à certains que le libéralisme est la pensée politique moderne par excellence.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
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