«La véritable fracture oppose les libéraux et les anti-libéraux»
Le libéralisme demeure pour beaucoup un concept aux contours flous. Dans son nouveau livre, On Liberalism, Cass Sunstein cherche à le définir tout en exprimant son admiration pour certaines de ses figures les plus influentes.
Cass Sunstein est l’une des voix les plus influentes du droit public et constitutionnel américain. Auteur prolifique et professeur à la Harvard Law School, il atteint une reconnaissance mondiale en 2008 avec Nudge, coécrit avec le Prix Nobel d’économie Richard Thaler. Dans cet ouvrage, les deux chercheurs repensent le rapport entre politiques publiques et comportements individuels, en introduisant le concept de nudge, un «coup de pouce» destiné à orienter les choix sans restreindre la liberté des individus.
En 2009, Sunstein a rejoint l’administration du président Barack Obama, avec qui il avait noué une amitié lorsqu’ils enseignaient ensemble le droit à l’Université de Chicago. A la Maison-Blanche, il a dirigé pendant trois ans l’Office of Information and Regulatory Affairs (OIRA) avant de conseiller, quelques années plus tard, l’équipe du président Joe Biden. Avec On Liberalism, Cass Sunstein revient aux principes essentiels de cette philosophie politique, avec l’ambition de montrer ce qui continue d’unir la famille libérale, de la droite à la gauche.
Le Regard Libre: Votre livre s’ouvre sur une longue liste de critères définissant le libéralisme, en insistant particulièrement sur trois piliers essentiels: la liberté, le pluralisme et l’Etat de droit. Pourquoi vous semblait-il important d’en proposer une définition aussi détaillée?
Cass Sunstein: Le mot libéral, comme celui de libéralisme, est utilisé dans des sens très différents. Parfois, il renvoie à la gauche modérée, parfois à la droite. Certains mettent l’accent sur la liberté, d’autres sur la démocratie ou sur l’égalité. Il m’a donc semblé nécessaire d’apporter un peu de clarté, d’offrir une sorte de phare – ce que le libéralisme représente à mes yeux – et de préciser ce que ce phare éclaire réellement.
Vous soulignez le rôle central de l’autonomie individuelle dans les causes que défendent les libéraux. Quelles sont aujourd’hui les plus grandes menaces qui pèsent sur cette autonomie?
Cela dépend beaucoup des contextes. Dans certaines régions du monde, la plus grave menace vient sans doute de gouvernements tyranniques qui étouffent directement l’autonomie des individus. Ailleurs, c’est la technologie qui fait peser de nouveaux risques: nos choix peuvent être orientés ou faussés par la manipulation, la désinformation ou la tromperie. C’est un danger réel et probablement croissant pour les années à venir. Je dirais toutefois que la plus grande menace est avant tout la tyrannie gouvernementale.
Vous écrivez que les libéraux tendent à éviter de penser en termes tribaux. N’est-ce pas, paradoxalement, l’une des principales faiblesses du libéralisme face à d’autres idéologies, qui tirent leur force d’un sentiment d’appartenance?
C’est une excellente question. Idéalement, les individus voient les membres d’autres nations comme des semblables plutôt que comme des étrangers. Cette disposition peut être une véritable force: elle permet de tisser des liens au-delà des différences. J’ai moi-même beaucoup appris grâce à des collaborations avec des co-auteurs très différents de moi, au point que j’en oublie parfois nos divergences. Cette ouverture est, à mes yeux, un atout majeur pour l’apprentissage, la coopération et la croissance économique.
Cependant, il est vrai que les êtres humains ont naturellement tendance à se regrouper en tribus. Nous développons une loyauté intense envers une équipe sportive que nous venons à peine de soutenir, et nous pouvons nous sentir profondément attachés à notre nationalité, notre religion ou toute autre identité collective. Cet attachement peut être une source d’énergie, mais il comporte aussi des risques pour le libéralisme. Par exemple, la liberté de religion peut être menacée si des groupes puissants privilégient leurs propres croyances au détriment des autres. Cela peut également mettre en question le pluralisme, c’est-à-dire le respect de la diversité des individus. J’écoute parfois des émissions de radio conservatrices aux Etats-Unis, où certains animateurs de droite affirment: «Je crois en ma race – la race humaine.» Il y a dans cette formule une part de vantardise facile, certes, mais aussi quelque chose de réconfortant.
Y a-t-il un sens à parler d’une «grande tente libérale», comme vous le faites, malgré les différences de vues entre les divers courants – libéraux-conservateurs, socio-démocrates… – qu’elle abrite?
Il est pertinent de définir cette «grande tente» du libéralisme et de la célébrer, même si elle abrite de profonds désaccords. Les libéraux favorables au marché et les libéraux sociaux-démocrates peuvent s’opposer vigoureusement, mais ils partagent un même socle: l’attachement à la liberté, notamment la liberté d’expression et de religion, et à l’Etat de droit. Ceux qui plaident pour un Etat fortement régulateur sont tout aussi soucieux de légalité et de procédures que ceux qui défendent une intervention minimale du gouvernement. Tous ont aussi en commun la foi dans le pluralisme.
En écrivant ce livre et en dialoguant avec des interlocuteurs venus de tout le spectre idéologique, j’ai été frappé de voir combien, à droite comme à gauche, beaucoup continuent de se percevoir comme membres d’une même famille. Ce sentiment d’appartenance me semble aujourd’hui plus crucial, en Europe comme en Amérique du Nord, qu’il ne l’était il y a vingt ans, tant les forces de l’illibéralisme ont gagné du terrain. La véritable fracture n’oppose pas les libéraux entre eux, mais les libéraux et les anti-libéraux.
Ceux qui se tiennent en dehors de cette tente considèrent souvent l’ordre comme la valeur suprême, et relèguent la liberté au second plan. Pour eux, elle est désirable, mais non essentielle. Beaucoup se méfient aussi de l’Etat de droit, qu’ils perçoivent comme un frein à l’action rapide ou populaire. Dans des pays comme la Hongrie, où certains dirigeants revendiquent ouvertement une «démocratie illibérale», la ligne de partage entre visions libérales et illibérales est tout sauf floue.
Pendant des décennies, aux Etats-Unis comme en Europe, un large compromis de libéraux, soit en coalition soit en alternance, était aux commandes. Aujourd’hui, cette famille semble menacée par les deux extrêmes. Est-ce le signe d’une défaite pour le libéralisme et ce qu’il a à offrir?
Le libéralisme a toujours été sous pression. Dans les années 1940, un ouvrage intitulé The Coming American Fascism paraissait aux Etats-Unis. Non pas comme un avertissement, mais comme une célébration enthousiaste de l’idée que le fascisme allait s’imposer et qu’il fallait s’en réjouir. Cela donne la mesure de la vigueur des voix anti-libérales à cette époque. Elles ont triomphé dans une partie de l’Europe et trouvé un certain écho outre-Atlantique.
Aujourd’hui encore, les principes libéraux sont mis à l’épreuve. Pourtant, selon la plupart des critères, le libéralisme demeure robuste. Il n’est pas en recul partout. Simplement, la période actuelle exige de la vigilance. Ceux d’entre nous qui tiennent à ces valeurs ne peuvent plus en présumer la permanence: elles doivent être défendues, réaffirmées, rendues vivantes. Il fut un temps où le libéralisme paraissait non seulement prospère, mais incontesté. Ce n’est plus le cas. Mais je reste prudemment optimiste: à long terme, le libéralisme finira par l’emporter, à condition que nous fassions l’effort conscient et collectif de le protéger.
Vous évoquez de nombreux penseurs libéraux dans votre livre: John Rawls, Benjamin Constant, Madame de Staël… mais vous choisissez de vous concentrer principalement sur John Stuart Mill et Friedrich von Hayek. Pourquoi eux?
J’aime Mill plus que tout autre penseur libéral, et je trouve Hayek d’une puissance intellectuelle remarquable. J’admire profondément Rawls, peut-être même davantage sur certains aspects, mais je ne l’aime pas comme j’aime Mill. Mill est sans doute le défenseur le plus clair et le plus éloquent de la conception libérale de la liberté. De la liberté va peut-être trop loin sur certains points, mais c’est une œuvre d’une telle richesse qu’on peut y découvrir quelque chose de nouveau même après l’avoir lue cinquante fois.
Et Mill a peut-être écrit un ouvrage encore plus accompli: L’Asservissement des femmes, que je considère comme l’un des plus grands livres jamais rédigés en langue anglaise. Sa conception de l’égalité ne consistait pas à assurer à chacun le même revenu ni à défendre une fiscalité progressive, mais à affirmer quelque chose de plus fondamental: aucun groupe humain ne doit être placé systématiquement en dessous d’un autre en raison d’une caractéristique innée. C’est là un principe libéral essentiel et intemporel.
Je dois ajouter que mon affection pour Mill tient aussi à sa relation avec Harriet Taylor. Leur correspondance est si humaine, si lumineuse, si empreinte de grâce qu’il est difficile de ne pas tomber sous le charme d’Harriet Taylor. Et si l’on tombe sous son charme, il devient tout aussi difficile de ne pas aimer Mill.
Et Hayek?
Hayek est le plus grand théoricien de l’impossibilité du socialisme. Ses analyses sur les échecs de la planification centralisée – l’idée que les planificateurs ne peuvent tout simplement pas savoir ce que savent les marchés – conservent une puissance explicative durable. Au-delà de cela, il a beaucoup écrit sur la liberté, tant dans ses fondements moraux qu’économiques, ainsi que sur l’Etat de droit. Je ne partage pas toutes ses conclusions sur ce dernier point, mais même dans ses erreurs, il y a matière à apprendre. Etudier les erreurs des grands penseurs est en soi instructif.
Vous défendez une approche utilitariste de la liberté d’expression, résumée par «la contre-argumentation plutôt que l’interdiction», avec l’idée que les faussetés peuvent contribuer à la recherche de la vérité. A l’ère de la désinformation, de la polarisation et de la «cancel culture», est-ce encore réaliste? La contre-argumentation peut-elle à elle seule protéger le débat démocratique?
La conception libérale classique de la liberté d’expression est aujourd’hui légitimement remise en question, y compris par des libéraux. Elle repose sur une idée simple: même lorsqu’une affirmation est fausse, il est bon qu’elle puisse être entendue car cela permet de comprendre ce que pensent les autres, et de maintenir sa propre réflexion vive et lucide. Et si l’on dit quelque chose de faux, la probabilité d’être corrigé et guidé vers la vérité est bien plus grande que si l’on est menacé ou réduit au silence. Ce sont là les raisons libérales traditionnelles de protéger même les faussetés.
Bien sûr, certaines formes de mensonge ne sauraient être protégées: la fraude commerciale, le parjure ou la diffamation, par exemple. La plupart des systèmes juridiques prévoient d’ailleurs des sanctions dans ces cas, à juste titre. Cela dit, il est probable que nos théories de la diffamation ou de la régulation de la parole devront évoluer pour mieux prendre en compte les risques nouveaux liés à la désinformation. Tout cela reste ouvert à la discussion.
Pendant votre mandat à la tête de l’Office of Information and Regulatory Affairs sous le président Obama, vous prôniez des réglementations plus légères et des incitations plutôt que des obligations strictes. Et de fait, la première administration Obama a publié moins de réglementations au cours de son premier mandat que Ronald Reagan, George Bush, Bill Clinton ou George W. Bush. Avec le recul, comment la tradition libérale a-t-elle influencé votre exercice du pouvoir?
Lorsque je travaillais pour le président Obama, je privilégiais les nudges et les formes plus légères de régulation, mais je n’ai jamais prétendu qu’elles représentaient la solution idéale à tous les problèmes sociaux. On ne peut pas, par exemple, compter uniquement sur les nudges pour lutter contre la pollution de l’air ou les émissions de gaz à effet de serre.
Durant mon mandat, j’ai supervisé environ 2000 réglementations, et seule une très petite fraction relevait de ce type d’approche. Les obligations – comme celle d’équiper les voitures de caméras pour renforcer la sécurité, ou les réglementations en matière de sécurité alimentaire et de conditions de travail pour protéger consommateurs et salariés – étaient essentielles et parfaitement justifiées. Je m’intéressais particulièrement aux étiquettes d’efficacité énergétique, à l’inscription automatique dans les plans d’épargne et aux programmes de lutte contre la pauvreté. J’ai soutenu toutes ces mesures, sans jamais considérer qu’une régulation légère était, par principe, préférable à une régulation plus ferme.

Votre approche est donc plus pragmatique que doctrinaire.
Le contexte est déterminant. L’objectif doit toujours être d’accroître le bien-être humain. On ne peut justifier une réglementation coûteuse mais peu bénéfique. Mais une mesure capable de sauver 10’000 vies par an à un coût raisonnable doit être adoptée, même si elle n’est pas «légère». Mon approche, au sein de l’administration Obama, a donc toujours consisté à évaluer les effets globaux sur le bien-être. Ce cadre pouvait tout aussi bien justifier des réglementations plus contraignantes que des interventions plus souples selon ce qui produisait le meilleur bénéfice net pour la société.
Vous parlez beaucoup de Franklin Roosevelt, qui évoquait la «freedom from fear» [la liberté de ne pas être dans la peur] et la «freedom from want» [la liberté de ne pas être dans le besoin]. Ces concepts, très ouverts à l’interprétation, ne pourraient-ils pas justifier des politiques très interventionnistes, voire illibérales?
C’est une question légitime. Roosevelt était président, pas législateur. Parfois, il s’exprimait comme un prédicateur lorsqu’il exposait les Quatre Libertés, dont la «freedom from want» et la «freedom from fear». Son intention était de fixer des aspirations générales, des points de départ pour la discussion. Son Second Bill of Rights cherchait à concrétiser ces idées, en précisant, par exemple, un droit à l’éducation, au logement, à l’emploi, et à la protection en cas de vieillesse, de maladie ou d’invalidité. Bien sûr, chacun de ces droits nécessite des précisions. Le droit à un emploi, par exemple, ne signifie pas que le gouvernement doit fournir automatiquement un travail, mais implique un système économique qui aide toute personne souhaitant travailler à trouver un emploi.
C’est d’ailleurs vrai de toutes les libertés: elles nécessitent d’être interprétées et délimitées. La liberté de religion, par exemple, ne permet pas de commettre des actes de cruauté au nom de la foi. Je considère le Second Bill of Rights de Roosevelt comme un phare pour les nations du monde entier, et je souhaiterais que ses enseignements soient mieux connus en Europe comme aux Etats-Unis.
En cherchant à tirer de bonnes idées à la fois de la gauche et de la droite libérales, ne risque-t-on pas de créer un «extrême centre» qui tenterait de concilier des positions irréconciliables, menant seulement à la confusion et à la paralysie politiques?
Je ne pense pas que l’on doive nécessairement viser le centre. Si vous vous retrouvez au centre sur tout, vous ne réfléchissez probablement pas beaucoup. Vous cherchez juste le point médian. Il est parfaitement légitime de puiser des idées à gauche et à droite si elles sont pertinentes, mais cela ne signifie pas qu’il faille les équilibrer parfaitement. Vous pouvez considérer que la gauche libérale a raison sur les questions environnementales, tandis que la droite libérale est plus convaincante sur l’immigration. Dans ce cas, vous ne seriez pas nécessairement «centriste».
Etre libéral, au minimum, c’est être attaché à la liberté, à l’Etat de droit et au pluralisme. Cet engagement ne détermine pas votre position sur l’échiquier politique: il exclut simplement la gauche et la droite illibérales. Le stalinisme, par exemple, n’est pas une option, pas plus que les systèmes qui suppriment la liberté au nom de l’égalité ou de l’ordre. A l’intérieur de ces limites, il y a une grande marge pour le désaccord et le débat. Ce que j’ai voulu faire dans le livre, c’est attirer l’attention sur cette base commune.
En lisant votre livre, on a l’impression que vous essayez de réconcilier une famille brisée. Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir pour l’avenir de ce camp?
Le livre a en réalité commencé de façon très simple: je notais juste quelques idées sur mon ordinateur, une liste numérotée de ce que je considérais comme des «choses libérales». Quelqu’un m’a suggéré de l’envoyer au New York Times. J’étais sceptique, cela me semblait bien trop académique. Mais ils l’ont publié, et les réactions m’ont surpris. J’ai reçu des messages de personnes de tout le spectre politique, à droite comme à gauche. Certains de la droite dure m’écrivaient: «Je suis d’accord avec presque tout , le libéralisme est ce que je veux conserver. Je n’aime pas Obama, mais j’aime le libéralisme, et je suis très inquiet de la droite illibérale.»
Puis j’ai reçu des messages de personnes à gauche disant: «Je n’aime pas ces mouvements « woke » quand ils cessent de chérir la liberté d’expression.» Et je pense que certains ne la chérissent effectivement pas. Ce qui m’a frappé, c’est la similitude de ces messages. Donc oui, j’ai de l’espoir. Je pense que nous pourrions voir, plus tôt que tard, un regain d’engagement envers certaines valeurs aujourd’hui menacées.
L’Etat de droit en question
L’Etat de droit est un système politique d’inspiration libérale dans lequel la puissance des pouvoirs publics est limitée par des normes juridiques, et où les droits et libertés des citoyens sont garantis par une justice indépendante. Des penseurs anti-libéraux comme Carl Schmitt ont critiqué l’Etat de droit, estimant qu’il affaiblit la souveraineté du décideur et l’efficacité de l’action politique. Plus récemment, Marcel Gauchet reconnaît à l’Etat de droit un rôle essentiel dans la démocratie, mais il en critique les excès: selon lui, son extension indéfinie tend à affaiblir la souveraineté populaire et à faire émerger un «pouvoir juridictionnel» dominant. Les défenseurs de l’Etat de droit, tels que Hans Kelsen ou Raymond Aron, y voient la condition même de la démocratie, en ce qu’il protège les citoyens de l’arbitraire et fonde la légitimité du pouvoir sur la loi.
Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: pablo.sánchez@leregardlibre.sandbox-novadev.ch/.
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