Le regard d’Isabelle: De la gentillesse
Noël, sa magie, ses repas de famille… et ses productions hollywoodiennes de circonstance. Tout y est passé: une intrigue un peu mièvre, des bons sentiments, un happy end prévisible. Bref, un film «gentil». Oui, mais qu’entend-on par-là? Première réflexion de 2023.
Dans une fameuse réplique du film culte Le père Noël est une ordure, Pierre, bénévole un peu coincé de l’association SOS Détresse Amitié, se laisse aller à une petite raillerie à l’adresse de Madame Musquin, la présidente: «Je n’aime pas dire du mal des gens, mais effectivement, elle est gentille.»
La prude Thérèse, collègue de Pierre, pouffe gauchement, car le mot est plein «d’esprit». La conjonction de coordination «mais» introduite par Pierre marque une opposition entre les deux parties de sa phrase, et exprime sa véritable intention, qui est de «dire du mal» de Mme Musquin. Le spectateur rit aussi, un peu de la contenance satisfaite de Pierre, un peu de sa pique. Mais en quoi Pierre raille-t-il Mme Musquin en la qualifiant de gentille?
Une qualité ni morale ni sociale
La gentillesse est généralement synonyme d’amabilité, de bienveillance, de bonne grâce. Elle ne se situe pas à proprement dans le champ de la morale, qui traite du bien et du mal, mais elle n’est pas non plus du domaine de la politesse, qui est une convention sociale.
Pour la décrire, imaginons une situation toute simple. Une personne âgée et bourrue vit seule dans un modeste appartement, au troisième étage d’un petit immeuble. Une première voisine, polie, l’aide à porter ses achats à son retour du marché. Une seconde voisine, bonne, voyant ses maigres emplettes en vue d’un réveillon de Noël solitaire, l’invite à passer cette soirée chez elle, et une troisième voisine, gentille, lui offre quelques chocolats avec un large sourire.
La première voisine se contente de se montrer bien élevée, c’est-à-dire de mettre un peu d’huile dans les rouages des relations sociales. La seconde voisine se sent concernée par la détresse de la personne âgée, et tente de la soulager, l’espace d’un soir. La troisième voisine, qui n’a remarqué ni la solitude ni le mauvais caractère de la personne âgée, est ravie de faire un petit geste aimable en direction d’une personne qu’elle croise parfois dans l’ascenseur.
Gentille ou gentille?
Ces trois comportements ne sont pas mutuellement exclusifs, mais ils relèvent de capacités humaines fondamentalement différentes. La politesse relève de capacités cognitives à travers l’apprentissage de règles de conduite. La bonté est à la croisée des capacités d’empathie et d’altruisme. Enfin, la gentillesse s’apparente à une «incapacité», l’incapacité à percevoir les défauts, les bassesses et autres mesquineries humaines. Cette myopie du cœur confine sans doute à la niaiserie, ce qui explique l’emploi du terme dans le sens peu flatteur de «cruche».
Alors, oui, les films de Noël sont gentils, dans tous les sens du terme, mais Mme Musquin, médisante et revêche, n’est gentille que dans la seconde acceptation du terme. Quant à Pierre, à vous de voir!
Isabelle Schönbächler est physicienne et philosophe de formation. Dans cette chronique, elle livre à partir d’un fait de l’actualité une courte analyse philosophique d’un trait humain ou d’un phénomène de société.
Crédit photo: © Capture d’écran Twitter
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