La cartouche de Ralph Müller: «Une étude a montré que…»

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 May 2024 · 0 commentaire

Une étude a montré que… Le complément d’objet d’une telle formule tend à emporter une adhésion sans partage, et si une étude venait à montrer que manger du bois est bon pour la santé, d’aucuns s’empresseraient d’ajuster en conséquence leurs coutumes alimentaires.

Ce dont je souhaite parler ici, ce n’est pas de la science, mais du scientisme, défini par Hayek comme «l’imitation servile de la méthode et du langage de la science». De longtemps, certains acteurs des sciences humaines ne peuvent comparer sans rougir l’incertitude de leurs méthodes et la fragilité de leurs objets à la rigueur des sciences dures. Ils sont alors tentés de s’inspirer de cette dernière, mus par le vœu d’en égaler le prestige, attendu que celui-ci, pensent-ils, se mesure à la valeur pratique des résultats obtenus. Mais alors, c’est l’humanité des humanités qui s’étiole, puisque est évité autant que possible tout ce qui n’est pas stable et régulier.

Le monde compris par la science n’est pas tout à fait celui où nous évoluons. Ainsi, nous percevons l’eau et la glace comme deux choses distinctes, bien que la science les classe comme une substance unique. Toutefois, si l’on cherche à comprendre les relations humaines et les institutions sociales, ce sont nos croyances et notre rapport au monde qu’il faut interroger.

Prenons la question de l’écriture inclusive. Il est frappant de constater que les études menées pour montrer le tropisme masculin de la langue française doivent d’abord sortir le langage du cadre de son fonctionnement usuel, pour le placer dans les conditions artificielles de l’expérience savante. Alors, moyennant phrases incongrues et protocoles orientés, on «découvre» que le français produit plus de «représentations masculines». Fort bien, mais qu’a-t-on étudié au juste?

Ce genre de cas illustre assez bien la distinction que Bergson établit entre intelligence et intuition. L’intelligence travaille toujours sur l’immobile, l’intuition sur la durée. Or, le langage, dans la réalité pratique de tous les jours, procède nécessairement de la durée, c’est-à-dire de la vie. Il est donc vain de chercher à savoir ce qui se passe dans la tête des locuteurs en-dehors de cette réalité, car ce n’est qu’en elle que le langage opère en propre. Chaque phrase que nous entendons et que nous prononçons, nous l’entendons et la prononçons dans le flux continu de la durée, dans le cadre vaste et chaud de l’existence sensible.

Pour tout ce qui touche à l’homme dans ce qu’il a de plus immatériel, de plus réfractaire à la statistique et aux angles droits, il me semble que l’intuition est encore notre meilleur guide, l’alliée la plus fidèle dans notre quête de vérité. Renouer avec l’intuition, c’est ni plus ni moins que faire acte de confiance envers la nature humaine.

La compréhension s’articule au caractère toujours affecté de notre être-au-monde. Comprendre – la parole, les émotions, les réactions, etc. – cela se fait en temps réel, dans la durée, intuitivement.

J’en vois qui demandent à leur téléphone le temps qu’il fait, depuis le balcon où ils fument une cigarette. Banal, le fait est révélateur d’une tendance toujours plus nette à se méfier de l’homme – car faillible, imprécis, sensible. On s’en remet alors à la machine, si prodigieusement exacte, et à se contenter de savoir on finit par ne plus comprendre.

Ralph Müller est youtubeur et formateur. Tous les quatre mois, en alternance avec Pascal Couchepin, Sophie Woeldgen et Quentin Mouron, il livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque.

Vous venez de lire une chronique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°106).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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