Jean-Claude Michéa, un philosophe établi à la campagne
Essayiste important de la scène intellectuelle francophone, Jean-Claude Michéa vit désormais dans un village reculé du sud-ouest de la France. Retour sur une œuvre et un parcours singuliers.
Né à Paris en 1950, Jean-Claude Michéa fut élevé par des parents communistes, tous deux permanents du Parti: un père journaliste sportif de la presse «rouge», une mère sténotypiste. Si lui-même n’a appartenu au Parti que peu de temps (il le quitte dès le début des années 70, révulsé par le totalitarisme soviétique), Michéa ne manque pas aujourd’hui de reconnaître sa dette à l’égard du communisme français de l’époque. Sur les ondes de France Culture en 2019, il en parlait comme d’une «contre-société extraordinaire», un monde à part entière qui structura toute son enfance à une époque où le Parti représentait encore un quart des électeurs.
Après des études à la Sorbonne, Michéa devint professeur de philosophie au lycée. Dès la fin des années 70, il s’installa à Montpellier où il enseigna pendant près de trente ans. C’est seulement sur le tard, au milieu des années 90, qu’il se mit à écrire. Son premier essai, Orwell, anarchiste tory, contribua à faire connaître en France les écrits politiques du romancier anglais dont on ne lisait pratiquement que 1984 et La ferme des animaux. C’est dans le socialisme d’Orwell que Michéa trouve les fondements de sa critique radicale du libéralisme – tant sur le plan économique que culturel – qui occupe une large place dans la plupart de ses livres. Ni la droite ni la gauche n’échappent aux critiques de Michéa. Aussi, il assume volontiers l’étiquette paradoxale et provocatrice d’«anarchiste conservateur», en hommage à Orwell qui se disait «anarchiste tory», les tories étant les membres du Parti conservateur anglais.
Défenseur des «gens ordinaires»
Plus que la critique du libéralisme, c’est peut-être son attachement inconditionnel aux classes populaires dont il est issu qui traverse toute l’œuvre de Michéa. A la suite d’Orwell, il reproche aux révolutionnaires professionnels et à l’intelligentsia de gauche d’avoir embarqué les classes populaires, en instrumentalisant leurs revendications, dans une aventure communiste totalitaire qui a complètement décrédibilisé l’idée socialiste d’une société décente. Après Orwell également, il affirme qu’une société vivable ne peut se fonder que sur la «décence commune» (common decency): des habitudes de donner, de recevoir et de rendre, étrangères à toute forme d’échange marchant; l’entraide et la convivialité, ciment du lien social, qui se développent spontanément entre «gens ordinaires» dans une société où l’égoïsme n’a pas encore intégralement triomphé.
Lors d’un entretien avec le Centre Laïque de l’Audiovisuel en 2013, il parlait de la décence ordinaire en ces termes:
«Ce n’est pas que l’homme des quartiers populaires serait par nature, au sens rousseauiste du terme, un être idéal. C’est un être complexe, capable du meilleur comme du pire, mais il reste dans les quartiers populaires des structures de vie commune fondées sur l’anthropologie du don qui, même si elles sont sérieusement attaquées par la société moderne, rendent encore possibles, entre voisins, des rapports d’échange symbolique. En général, quand quelqu’un vient vous demander de lui prêter son échelle, votre premier réflexe n’est pas de lui dire: pour deux heures, ça fera vingt euros.»
Retour aux sources
Depuis bientôt sept ans, Jean-Claude Michéa a décidé de s’établir à la campagne, dans un village reculé du sud-ouest de la France. Avec sa femme, il partage désormais la vie quotidienne des «gens ordinaires» qu’il a toujours voulu défendre. Dans un livre paru récemment, Extension du domaine du capital, il décrit certains aspects de sa nouvelle vie à la campagne, au cœur de «la vraie ruralité, comme il l’expliquait sur France culture début octobre, c’est-à-dire un village où il n’y a ni café, ni commerce, dans un désert médical absolu». Cette France périphérique dont les médias officiels se font rarement l’écho.
Une France où l’espérance de vie est plus basse qu’en métropole, parce que «personne n’a le temps d’aller se faire observer la naissance d’un cancer; tout est pris toujours trop tard; le moindre rendez-vous chez l’opticien, c’est des mois, parfois un an [d’attente]». Une France persécutée par des normes bureaucratiques imposées d’en haut, parfaitement incompatibles avec les modes de vie campagnards. Enfin, une France détestée par les écologistes urbains qui, sans n’être jamais sortis des murs de leurs villes, se font les défenseurs du loup – qui massacre le bétail et met en péril le gagne-pain des éleveurs – ou encore du sanglier, dont la prolifération incontrôlée signifie destruction des cultures et multiplication des collisions avec les automobilistes.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
Vous venez de lire un entretien tiré de notre dossier MONDE RURAL publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°102).

Jean-Claude Michéa
Extensions du domaine du capital
Albin Michel
267 pages
Octobre 2023
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