Genre: dois-je être comme je me sens ou me sentir comme je suis?

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 November 2022 · 0 commentaire

La société semble se diviser entre les personnes qui suivent leur ressenti pour rendre compte de leur identité, en particulier sexuelle, et les tenants de la biologie. Certains juristes soulignent les dérives auxquelles peut mener le droit quand il est fondé sur le sentiment.

Le fait de donner la priorité à ses émotions, par exemple en ce qui concerne le choix du sexe, n’est pas réductible à une mode ni à un caprice. Quand bien même il le serait, il est l’aboutissement d’une option philosophique qui commence à la Renaissance et se poursuit notamment avec le féminisme.

La marche vers la victoire du sentiment

Il est possible de voir chez Descartes le point de départ du subjectivisme, pas seulement à cause du célèbre «Je pense, donc je suis», mais aussi parce qu’il instaure un nouveau rapport au corps: la personne réelle, c’est l’âme, qui dirige le corps à travers la glande pinéale. Le corps ne fait donc plus forcément partie de notre identité; il en est séparé. Mais comment expliquer qu’on en arrive aujourd’hui à aller jusqu’à donner moins d’importance au sexe biologique qu’à une décision personnelle? La philosophe Jutta Burggraf, dans son livre L’idéologie post-féministe du genre, montre qu’il s’agit d’une évolution intellectuelle logique, portée par le féminisme. Elle y reconnaît trois étapes.

Au début du XXe siècle, les femmes ont lutté pour une égalité sociale avec les hommes. Dans un deuxième temps, elles ont aspiré à une égalité fonctionnelle des sexes. La maternité est alors apparue comme un asservissement. Simone de Beauvoir, pionnière dans ce domaine, parle à maintes reprises dans Le deuxième sexe de la servitude de la maternité: «Tout l’organisme de la femelle est adapté à la servitude de la maternité et commandé par elle, tandis que l’initiative sexuelle est l’apanage du mâle.»

L’étape suivante, celle des études de genre, consiste à libérer tout le monde, et pas seulement les femmes, de sa biologie, c’est-à-dire « du sexe assigné à la naissance » selon l’expression consacrée par les tenants des études de genre, comme si quelqu’un avait décidé arbitrairement à la naissance du sexe de l’enfant.

Je me construis selon mon ressenti

La plateforme questionsexualite.fr explique très bien cette nouvelle conception: «A la naissance, nos organes génitaux déterminent notre genre «féminin» ou «masculin». Mais l’identité de genre, c’est autre chose. Il s’agit du sentiment profond de qui on est. Et ce sentiment ne correspond pas toujours au sexe biologique.»

De manière plus précise, la philosophe Judith Butler, figure de proue des études de genre, explique dans son essai Performative Acts and Gender Constitution que nous nous construisons par chacun de nos actes: «Lorsque Simone de Beauvoir affirme qu’  »on ne naît pas femme, mais on le devient », elle s’approprie et réinterprète cette doctrine des actes constitutifs de la tradition phénoménologique. En ce sens, le genre n’est en aucun cas une identité stable ou un lieu d’action d’où procèdent divers actes ; il s’agit plutôt d’une identité constituée de manière provisoire dans le temps – une identité instituée par une répétition stylisée d’actes. »

Les tenants de la biologie boycottés

Désormais, toute personne qui prétend relier le fait d’être homme ou femme à la biologie et non au choix personnel tend à être vue comme irrespectueuse envers ceux qui se sentent femmes en dépit du sexe assigné à leur naissance. C’est ainsi qu’en 2016, la très célèbre écrivaine J. K. Rowling, auteure de la saga Harry Potter, a eu droit à un lynchage médiatique à cause d’un tweet remettant en question l’expression «personnes qui ont leurs règles».

Tout a commencé avec un article en anglais publié sur Devex intitulé «Créer un monde post-Covid-19 plus juste pour les personnes qui ont leurs règles». C’est ce titre qui a provoqué la réaction de J. K. Rowling: « »Les personnes qui ont leurs règles ». Je suis sûre qu’il y avait un mot autrefois pour ces gens. Que quelqu’un m’aide. Wumben? Wimpund? Woomud?», a-t-elle ironisé, en référence au terme «women». Elle s’est ainsi attiré les foudres de certains de ses 14 millions d’abonnés. S’en est suivi un boycott: certains sites Internet comme Le Muggle Net et le Leaky Cauldron ont déclaré qu’ils n’écriraient plus rien sur elle, des salariés de Hachette ont refusé de travailler sur ses prochains livres…

Des médecins muselés

Chez les pédiatres aussi, faire entendre sa voix peut s’avérer difficile, même quand il s’agit d’empêcher que les enfants puissent changer de sexe. En 2016, le American College of Pediatricians a publié une déclaration qui commence par les mots suivants: «La Fédération américaine des pédiatres exhorte les professionnels de la santé, les éducateurs et les législateurs à rejeter toutes les politiques qui conditionnent les enfants à accepter comme normale une imitation chimique et chirurgicale du sexe opposé. Les faits – et non l’idéologie – déterminent la réalité.» 

Or, ils ont dû retirer ce texte de leur site sous la pression du SPLC, groupement qui se définit comme «catalyseur de la justice raciale dans le Sud et au-delà, pour démanteler la suprématie blanche, renforcer les mouvements intersectionnels et faire progresser les droits de l’homme». Ceux-ci ont déclaré que «l’American College of Pediatricians est un groupe marginal de haine anti-LGBTQ, qui se fait passer pour la principale association américaine de pédiatres afin de promouvoir la science bon marché anti-LGBTQ, principalement par le biais des médias conservateurs d’extrême droite».

Un dialogue de sourds, toujours au nom de la science

Il ne semble pas y avoir de discussion possible entre ces deux points de vue, les «objectivistes» du sexe, qui se fondent sur la biologie, parlent d’idéologie en ce qui concerne leurs adversaires – l’«idéologie du genre» est d’ailleurs une expression forgée par les détracteurs des études de genre – alors que les subjectivistes les accusent à leur tour de non-scientificité.

D’ailleurs, ces derniers ne se réclament pas seulement des sciences sociales: ils peuvent aussi s’appuyer sur les travaux de médecins qui se sont rangés de leur côté. Ainsi, l’American Academy of Pediatrics, contrairement à l’American College of Pediatricians, a rendu publique une déclaration pour soutenir les enfants transgenres dans leur opinion. Elle y explique notamment que «si un problème de santé mentale existe, il découle le plus souvent de la stigmatisation et d’expériences négatives plutôt que d’un problème intrinsèque à l’enfant».

Chacun des deux camps prend la science en otage et veut l’avoir de son côté. Toutefois, les subjectivistes semblent avoir gagné cette bataille académique, car la majeure partie des articles des sciences sociales et même des sciences médicales sont en leur faveur. Les voix discordantes par rapport à cette opinion dominante sont plutôt des exceptions.

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A priori, ceux qui privilégient la subjectivité ont de leur côté le fait d’être à l’écoute de la personne et de ses sentiments, contrairement à leurs adversaires qui imposent une opinion au nom d’une réalité extérieure. Cela ferait-il des premiers des personnes plus tolérantes que les seconds? Que nenni. A Lausanne, la fondation Agnodice, dont le but est de soutenir les jeunes trans ou en questionnement, considère que la prise en compte du sentiment est l’unique attitude acceptable: «seule l’approche transaffirmative se positionne comme respectueuse des identités trans* et de leur intégration dans un espace thérapeutique et de soins bienveillants et non pathologisants», écrit la fondation dans un guide de bonnes pratiques concernant les élèves. C’est ainsi qu’elle empêche tout dialogue sur cette idée au nom du respect de la personne. Ce qui est une déformation de la tolérance, qui permet et encourage même la critique des idées.

Le droit au secours des tenants de l’objectivité

Faute de pouvoir souvent se fonder sur les sciences médicales pour étayer leur point de vue, les tenants de la biologie pourraient trouver du soutien du côté des juristes. Il y a en effet des cas où le respect du sentiment peut s’avérer irrespectueux envers d’autres personnes ou mener à des situations inacceptables sur le plan légal. En effet, la conception du genre comme déterminé par le sexe biologique implique des critères objectifs au sens de «publiquement observables», tandis que la conception du genre comme déterminé par le sentiment personnel implique des critères subjectifs au sens de «privés». Qui pourrait s’élever contre le sentiment personnel de quelqu’un sur son identité?

Interviewé cet été par la Neue Zürcher Zeitung, Udo Vetter, avocat spécialisé dans la défense des délinquants sexuels, s’insurge contre une loi qui permettra bientôt à une personne en Allemagne de changer de sexe, sans besoin d’attestation médicale – c’est d’ailleurs déjà le cas en Suisse: «Ce qui m’irrite en tant que juriste, c’est l’absence de limites. Toutes les personnes, même celles qui ne font que s’amuser à changer de sexe, doivent pouvoir le faire par une simple déclaration auprès d’une autorité. Pour moi, c’est incompréhensible. Un citoyen qui veut demander une aide au logement, par exemple, doit aussi prouver qu’il est éligible.»

Les situations gênantes permises par ces lois commencent à se multiplier: en Angleterre, les détenues ont la possibilité d’aller en prison en tant que femmes dans le cadre d’une auto-identification, ce qui est effectivement demandé en grand nombre; aux Etats-Unis, onze Etats ont attaqué la décision du gouvernement Obama permettant aux élèves filles transgenres d’utiliser les toilettes… du genre auquel elles se sentent appartenir; à Lucerne, un homme devient femme pour partir à la retraite plus tôt; en mars de cette année, le nageur américain William Thomas est devenu Lia Thomas et a raflé tous les records, créant quelques remous politiques, etc. Ces cas permettront-ils de rouvrir le dialogue?

Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com

Image: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Les clivages d’aujourd’hui», contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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