Alain Finkielkraut: «Je reproche au présent de ne pas faire de place à l’admiration»

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 January 2025 · 0 commentaire

Membre de l’Académie française, l’auteur de L’identité malheureuse est jugé «nauséabond» par ses adversaires. Son œuvre s’inscrit pourtant dans une lignée humaniste, comme il l’appuie dans cet entretien où il plaide pour le sens de l’admiration et de la gratitude.

Accoudé à une table, Alain Finkielkraut porte sur lui l’effort de son infatigable engagement intellectuel. La veille, il répondait à l’invitation de la Société d’études françaises de Bâle. Son président Robert Kopp, qui a dirigé le recueil La modernité à contre-courant (Bouquins) réunissant neuf ouvrages de l’académicien, lui tiendra également la réplique à l’Alliance française de Berne quelques heures après notre entretien.

Dans son livre La Défaite de la pensée, paru en 1987, l’animateur de l’émission «Répliques» le samedi sur France Culture soulignait l’importance d’un attachement à la culture universelle, mis à mal d’un côté par l’émergence du «tout culturel», et de l’autre par une exigence de respect envers «les cultures». L’ancien professeur d’histoire des idées à l’Ecole polytechnique n’a pas changé de discours depuis lors sur ce qui allait devenir l’idéologie woke.

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Le lecteur de Levinas, d’Heidegger et de Péguy, également marqué par la pensée d’Europe centrale, dont le crédo «conservateur + libéral + socialiste» du philosophe Lezkek Kolakowski, fait le point avec Le Regard Libre sur les défis du présent. Fils de réfugiés juifs polonais, dont le père déporté à Auschwitz a survécu à la Shoah contrairement à son propre père, réagit également à la nouvelle montée d’antisémitisme qui n’a pas épargné la Suisse.

Le Regard Libre: Etes-vous bien accueilli en Suisse et avez-vous un lien particulier avec ce pays?

Alain Finkielkraut: Je n’ai pas de lien particulier avec la Suisse. Mes parents, comme beaucoup de Juifs ashkénazes inquiets, y détenaient un compte bancaire, mais cela n’a plus de sens aujourd’hui. J’y viens parfois, mais surtout à Genève, et cette fois-ci j’ai été heureux de visiter Bâle, où j’ai vu une magnifique exposition Matisse, ainsi que le tableau Le Christ mort au tombeau de Holbein, une œuvre qui invite davantage à méditer sur la mort que sur l’au-delà. J’ai également découvert Berne, une ville étonnamment belle, et visité le Centre Paul Klee conçu par Renzo Piano. C’était un ravissement.

Bien que la plupart des médias vous qualifient de philosophe, vous préférez vous-même vous présenter comme quelqu’un qui tente d’éclairer les événements. Expliquez-nous.

Je n’ai pas passé l’agrégation de philosophie, mais celle de lettres modernes. Je ne veux pas me donner une importance excessive. Cependant, comme l’a dit Michel Foucault, la tâche de la philosophie est désormais de diagnostiquer le présent. Aujourd’hui, nous n’avons plus de philosophie de l’histoire pour nous guider. Dès lors, la question majeure est: qu’est-ce qui se passe? C’est à cette question que j’essaie de répondre, aussi bien dans mes écrits que dans mes interventions publiques.

Votre méthode d’analyse des événements commence avec l’émotion. Vous écrivez dans l’avant-propos à La modernité à contre-courant: «Je pense à partir de la stupeur, de la colère ou du chagrin.» N’oubliez-vous pas l’amour?

Si, vous avez raison. L’amour a occupé une grande place dans ma vie et ma réflexion. Mon premier livre, écrit avec Pascal Bruckner, s’intitule Le Nouveau Désordre amoureux. J’ai écrit sur la sagesse de l’amour dans l’ouvrage du même nom. J’ai également exploré comment l’amour traverse les œuvres littéraires, dans le livre Et si l’amour durait. L’amour, tel que je l’ai vécu, est aussi le sujet du premier chapitre d’Un cœur intelligent. Et il occupe un chapitre de Chasseur de perles.

Vous subissez une image de vieux bougon réactionnaire, entretenue par un pan de la classe politico-médiatique. Dans une récente interview au Figaro, vous avez déclaré que «la lucidité ne se confond pas toujours avec le désenchantement». Qu’est-ce qui vous enchante encore, Alain Finkielkraut?

Certains me décrivent en effet comme un scrogneugneu incapable d’apprécier le temps présent. Peu m’importe cette caricature, c’est comme ça. Mais ce que je reproche au présent, c’est justement de ne faire aucune place à l’admiration. Autrefois, au collège et au lycée, on apprenait l’admiration. Aujourd’hui, on exerce avant tout l’esprit critique. Les adolescents sont goguenards, narquois, on ne la leur fait pas. Or, disait Borges, les classiques sont des œuvres qu’on aborde avec une ferveur préalable et une mystérieuse loyauté.

Je plaide pour un monde où l’admiration aurait toute sa place et où l’on ne dirait pas, au nom de l’égale dignité des personnes, que tout est égal. Quand on vous fait lire à quinze ans Madame Bovary, on ne vous demande pas ce que vous pensez de ce roman, on vous montre en quoi c’est un roman admirable. De même avec Dostoïevski, que j’ai eu le bonheur de lire trop tôt. Les lectures précoces sont merveilleuses: l’œuvre nous dépasse, elle nous transcende. On n’est de toute façon pas plus intelligent qu’elle.

alain finkielkraut
Alain Finkielkraut, né en 1949, est l’auteur de plus de quarante essais et ouvrages d’entretiens. Photo: Nicolas Brodard pour Le Regard Libre
Comment comprendre le titre La modernité à contre-courant?

L’un des grands héritages de la modernité, c’est l’humanisme de la Renaissance, qui consistait à redécouvrir les œuvres de l’Antiquité pour mieux accéder à soi et au monde. Cela, par le détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Aujourd’hui, être moderne semble se réduire à regarder uniquement vers l’avant. Dieu sait si je ne récuse pas la modernité, mais je milite pour une modernité qui se pense tout entière et qui n’oublie pas d’être humaniste, donc héritière.

L’erreur faite par les progressistes est-elle d’être certains que le présent – ou l’avenir – est nécessairement meilleur que le passé?

Oui. Le progressisme repose sur l’idée que l’histoire est une marche vers l’émancipation, dont l’apothéose serait un individu complètement désendetté de son passé, qui se choisit lui-même. Cela explique l’exaltation de la transidentité par le progressisme actuel. Une transidentité qui devrait être considérée comme une exception, à traiter avec humanité et au cas par cas, mais qui est perçue par le wokisme comme l’exemple même de la liberté absolue, que seuls récuseraient les transphobes. Cette idéologie fait de l’autodétermination une norme, même légalisée dans plusieurs pays européens (ndlr: y compris la Suisse). Vous pouvez désormais vous déclarer homme si vous êtes né femme, ou vice-versa, même sans avoir subi la moindre intervention chirurgicale. La liberté de l’individu n’est plus hypothéquée par la naissance. Le verbe naître peut maintenant se conjuguer au présent. On n’est plus né: on naît.

Comment garantir une conscience de l’héritage et un sens de la gratitude?

Il faut se référer à l’article extraordinaire d’Hannah Arendt «La crise de l’éducation» publié en 1960. L’une des définitions qu’on peut donner de l’enfant, dit-elle, c’est celle d’un nouveau venu sur la terre. Et ce nouveau venu, il faut l’introduire dans un monde plus vieux que lui. C’est le rôle de l’éducation, celui des parents et des maîtres. Il est très important qu’ils l’accomplissent, sinon le jeune subira la tyrannie de la majorité. C’est précisément quand il est introduit dans un monde plus vieux que lui qu’il peut accomplir quelque chose de nouveau. Car la naissance, comme le précise Arendt, c’est la possibilité du nouveau. Mais une confrontation avec le passé est nécessaire, et nous l’avons perdue de vue.

Outre la confrontation avec le passé, vous ne négligez pas non plus la confrontation avec les idées de contemporains, comme Benny Lévy ou Elisabeth de Fontenay, avec lesquels vous avez publié des livres d’entretien.

Ma référence en la matière est Montaigne, qui considérait que la conversation était «le plus naturel et le plus fructueux exercice de notre esprit». J’en ai fait la devise de mon émission «Répliques sur France Culture. Or aujourd’hui, la violence et le dogmatisme prennent le pas sur la discussion. Le concept de réactionnaire, par exemple, disqualifie tout débat en stigmatisant l’adversaire comme un survivant d’une époque révolue. Pourtant, en démocratie, tout le monde devrait avoir le même droit à l’existence. Il n’y a pas de sous-citoyen.

Vous qui avez beaucoup écrit sur le XXe siècle, comment caractériseriez-vous le XXIe, qui arrive maintenant au quart de son existence?

C’est difficile à dire. En tout cas, le XXIe siècle sera marqué par la montée en puissance de la technologie, qui envahit nos vies et façonne notre monde. La question est de savoir ce que nous en ferons ou ce qu’elle fera de nous.

Fin septembre, lors d’une «coordination étudiante pour la Palestine» à l’Université de Genève, un étudiant a appelé l’assistance à être attentive à trois dates à venir, dont celle du «7 octobre, début du génocide», sous-entendu à Gaza, comme l’a rapporté le média watson. Comment réagissez-vous à ce type de propos?

Le 7 octobre, des Israéliens ont été massacrés par le Hamas, qui prétend lutter contre l’occupation, alors qu’Israël s’est retiré de Gaza en 2005. Dire que le 7 octobre marque le début d’un génocide, c’est justifier ce pogrom barbare, ces bébés tués, ces femmes à qui l’on a coupé les seins après les avoir violées… Cela témoigne de l’antisémitisme qui refait surface sous couvert d’antiracisme. Les beaux jours des Juifs en Europe sont derrière eux, y compris dans la tranquille Suisse. En Belgique, un match de football avec Israël a dû être déplacé à Budapest parce que les autorités ne pouvaient pas assurer la sécurité. Bruxelles, capitale de l’Union européenne, est un territoire perdu de l’Europe.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un entretien tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°112).

Alain Finkielkraut
La Modernité à contre-courant (anthologie)
Bouquins
Octobre 2024
1152 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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