Ferghane Azihari et son plaidoyer pour la société industrielle

9 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 21 June 2022 · 0 commentaire

Libéral classique? Libertarien? Il est en tout cas de ceux que la presse qualifie volontiers de «néo-libéraux» ou «ultra-libéraux» – des étiquettes pas forcément sympathiques. Mais les étiquettes et leur caractère sympathique (ou non) ne nous intéressent guère au Regard Libre. Voilà un analyste politique et économique qui compte, fréquemment invité dans les médias français (et pas seulement L’Opinion ou Le Figaro) et dont l’essai paru en 2021, Les écologistes contre la modernité, est passionnant. On pourra se trouver en désaccord profond avec une partie de ses opinions, voire leur totalité. Pour autant, une confrontation à sa hauteur de vue ne peut être que stimulante. De cet ouvrage offrant une critique en règle des fondements anti-capitalistes de l’écologie radicale, nous retiendrons notamment le plaidoyer enflammé et argumenté de l’auteur en faveur de la société industrielle et de l’énergie nucléaire.

Ferghane Azihari tient ce fait pour fondamental: la révolution néolithique et la naissance de l’agriculture (aux alentours de 10 000 ans avant notre ère) ont permis de réduire les infanticides et le bien-être humain en général. De la même manière, la révolution industrielle, au XIXe siècle, a réduit la pauvreté mondiale. Or, selon lui, le gain en social dû à l’inventivité humaine s’accompagne désormais d’un gain sur le plan écologique. C’est actuellement dans les pays les plus développés qu’il y a le moins de pollution: à savoir nos Etats européens en particulier, où l’on a pourtant pris pour fâcheuse habitude de se considérer comme les premiers responsables des problèmes environnements.

L’auteur prend l’exemple du plastique: d’abord loué pour la sécurité alimentaire et la protection antimicrobienne qu’il assure, il est désormais une matière décriée, parce qu’il pollue les océans. Or, la majorité des plastiques dans les océans proviennent de pays en voie de développement. Encore une fois, société industrielle et écologie ne s’opposent pas… Au contraire. Que de journalistes, artistes et autres entrepreneurs bon chic bon genre s’adonnent pourtant au jeu de l’autoflagellation occidentale! Une manie qui se marie très bien avec l’altermondialisme, dont les partisans ont tendance à laisser entendre que ce qui se passe dans le tiers-monde est et sera toujours de «notre» faute.

Le nucléaire, un cas d’école

Les développements prometteurs de l’atome vont dans le sens de l’évolution de l’industrie que l’auteur salue – et décrypte. Le nucléaire a d’ailleurs trouvé dans la personne de Ferghane Azihari l’un de ses avocats médiatiques les plus zélés. Non seulement il s’agit d’une énergie décarbonée, mais les centrales à fusion seront certainement en mesure de résoudre une bonne partie du problème des déchets radioactifs, en les réutilisant.

Même sur la problématique importante des déchets actuels générés par les centrales (voir notre grand débat Philippe Nantermod – Delphine Klopfenstein Broggini), l’analyste se permet de remettre les choses en perspective: «Le Français ne tue plus son système respiratoire en faisant la cuisine et ne s’empoisonne plus en buvant de l’eau contaminée par ses excréments», écrit-il, «mais il émet du CO2 et produit, entre autres choses, des déchets nucléaires qui doivent être enfouis. Faut-il s’en émouvoir?». Non, répond implicitement l’auteur, expliquant que le risque sanitaire et sécuritaire que représente l’enfouissement des déchets radioactifs est pour l’instant inférieur à celui de la pollution de l’air et de l’eau, que l’on observe dans les pays en voie de développement. Ainsi, le progrès technique, à défaut d’éradiquer le mal, peut nous faire prendre le chemin du moindre mal – la définition même du choix politique.

La technique est neutre et la nature ne s’oppose pas à la culture

La technique, précisément, est neutre. C’est l’une des idées-forces de ce livre. La technique n’est ni bonne ni mauvaise en soi. D’ailleurs, cela vaut aussi pour le plan esthétique: la technique n’est ni belle ni laide. Tout dépend de l’utilisation qu’on en fait: il est «absurde [de] déplorer l’existence des camions au motif que certains s’en servent pour commettre des attentats». La technique «rend service ou asservit selon que l’idéologie en vigueur l’oriente vers le doux commerce ou la soif de pouvoir».

Cela peut paraître banal. Mais au moins, ce qui est bien avec les banalités, contrairement aux clichés, c’est qu’elles sont toutes vraies. Cette vérité sur la neutralité de la technique, l’avons-nous en tête quand nous parlons du «fléau des réseaux sociaux» par exemple? On devrait plutôt pointer le fléau de l’irrespect, le fléau de l’intolérance, le fléau de la polarisation… On pourra ensuite leur trouver des explications en lien direct avec les réseaux sociaux (pourquoi pas, pour aller vite, la mauvaise idée de l’anonymat dans les forums de discussion). Mais là encore, on remarquera que l’anonymat est très opportun pour certains forums de discussion. Ce qui nous poussera à devoir affiner notre analyse.

Ainsi, penser en profondeur implique de renoncer à un pessimisme ou un optimisme technologique. Mais aussi de renoncer, selon l’auteur, à l’idée que la nature aurait un but. Régie par hasard, elle n’est pas identifiable à cette abstraite entité «première» où chaque partie serait nécessaire au bon fonctionnement du tout: «La révérence envers la spontanéité, les ‘‘desseins’’ et les ‘‘équilibres immuables’’ de l’ordre sauvage est sans fondement scientifique.» Il est dès lors illusoire de raisonner en termes d’opposition entre nature et culture. Si l’on résume, soit tout est nature, soit la nature n’existe pas:

«Mill rappelle que ‘‘la nature’’ est un critère d’évaluation creux. Si on la définit comme l’ensemble des lois qui régissent l’univers dont nous faisons partie, même la haute technologie ne peut être accusée d’y contrevenir. Elle emploie toujours les lois de la physique, de la chimie et de la biologie au service de cet être naturel qu’est l’homme. Ainsi, quoi qu’on fasse, il est absurde de l’accuser de dénaturer son environnement.»

Derrière la réalité historique, des thèses philosophiques

L’ouvrage compte des dizaines d’autres raisonnements séduisants. On retiendra la thèse forte qui le parcourt de bout en bout: la société industrielle est souhaitable et l’histoire le montre. Avec une thèse complémentaire: l’écologie radicale (ou d’extrême gauche) se fonde sur le rejet de la société industrielle, mais aussi plus généralement de la modernité qui a vu son avènement. La modernité n’est pas seulement une époque, c’est aussi sinon une idéologie, du moins une idée (l’idée de modernité), définie par un ensemble de valeurs – grosso modo les valeurs libérales. La philosophie politique et morale est donc en toile de fond des Ecologistes contre la modernité. Un ouvrage qui ne se contente pas de décrire ce système de pensée, ou de l’appliquer à des sujets d’actualité, mais qui le théorise et le défend.

On notera ici quelques-uns des arguments délimitant cette école libérale et que Ferghane Azihari inclut dans son propos. L’auteur montre par exemple que la propriété pousse à la préservation: en étant propriétaire d’un bien, on a avantage à en prendre soin et donc à devenir, à son égard, conservateur. «La propriété privée oblige à la responsabilité en récompensant la diligence et en sanctionnant les défaillances des possédants, puisqu’un patrimoine mal géré se déprécie sur le marché», développe Ferghane Azihari. «L’absence de propriété récompense quant à elle la négligence. Aristote opposait déjà ce constat à Platon quand il notait que ‘‘ce qui est au commun au plus grand nombre fait l’objet des soins les moins attentifs’’.»

De plus, sans propriété, impossible de demander des compensations pour des externalités négatives (de la pollution sur mon terrain provoquée par mon voisin, une installation qui me bouche la vue, etc.). «Le mépris de la rentabilité conduisait les pays socialistes à utiliser plus d’énergie pour la production d’une même unité de richesse. Faute de propriété privée dans ces contrées, les riverains avaient peu de moyens de pression pour demander des compensations en cas de pollution», note l’intellectuel, s’appuyant sur l’article «Environmental Problems under Socialism» de l’économiste Peter J. Hill paru dans la revue académique libertarienne Cato Journal.

L’essayiste soutient également, dans la continuité de Frédéric Bastiat, que la création de richesse et la croissance démographique vont de pair – et que c’est tant mieux. Sous sa plume, l’augmentation de population, «cela signifie un plus grand marché, des industries plus spécialisées, une accumulation de capital plus rapide et une plus forte production». Autre conviction solidement argumentée, celle selon laquelle le productivisme encourage l’optimisation des ressources. Ce qui nous amène à l’idée audacieuse et très peu intuitive que la croissance infinie peut exister, d’autant que l’espace physique est réputé infini.

C’est un large espace de réflexion que nous retiendrons pour notre part de cette lecture recommandable – et désormais recommandée.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: Ferghane Azihari © Philippe Matsas

Vous venez de lire un article paru dans notre dossier thématique «Le grand retour du nucléaire», dans Le Regard Libre N° 86.

Ferghane Azihari
Les Ecologistes contre la modernité – Le procès de Prométhée 
Presses de la Cité 
2021
206 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire