Droits des animaux: vers un anti-humanisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 16 April 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 84Antoine Bernhard

Dossier «L’homme et l’animal»

C’est une revendication qui fait florès aujourd’hui: il faudrait reconnaître des droits aux animaux. L’idée trouve dans notre société un terreau fertile puisqu’après tout, il ne s’agirait que d’un simple élargissement de ce à quoi nous accordons déjà une légitimité évidente: les droits de l’homme. Est-ce si simple? Qu’est-ce que cela signifierait vraiment? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de retourner aux origines de notre conception actuelle des droits de l’homme.

Le concept de «droits de l’homme» – aussi appelés «droits humains» ou «droits de la personne» – désigne des droits naturels inaliénables et imprescriptibles possédés par tout être humain. Il repose sur l’affirmation d’une parfaite égalité entre les hommes et suppose une forme d’universalisme: les droits de l’hommes sont valables partout et à toute époque. Si nous n’avons plus aucune peine aujourd’hui à admettre la notion de droits de l’homme sans en connaître les origines historiques, ils n’en appartiennent pas moins à un édifice philosophique particulier, attribué principalement à l’humanisme et au mouvement des Lumières.

L’être humain comme personne

L’humanisme des Lumières hérite de l’idée selon laquelle tout homme est une personne, parce qu’il a la particularité d’être raisonnable, libre et responsable de ses actes. Il en fait même son fondement. Plusieurs conséquences suivent de cela. Sur le plan moral d’une part, l’homme est sujet de devoirs, puisqu’il est susceptible d’obéir à une loi qui s’adresse à sa liberté. Sur le plan juridique d’autre part, la personne humaine possède des droits inaliénables qui ne sauraient être réduits d’aucune façon. Droits et devoirs sont indissociables et réciproques, car reconnaître des droits à quelqu’un, c’est en même temps se voir obligé par des devoirs à son égard.

L’humanisme fonde aussi un principe moral fondamental: la dignité de l’homme. L’être humain, conçu comme une personne, mérite en tant que tel un respect inconditionnel. Cette reconnaissance de la dignité humaine est sans doute exprimée avec le plus de clarté par le philosophe allemand de l’Aufklärung (les Lumières allemandes) Kant, lorsqu’il écrit dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs: «Agis de telle sorte que tu traites l’humanité […] toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.» Autrement dit, chaque vie humaine a une valeur absolue et ne peut donc être utilisée, échangée, sacrifiée ou vendue au profit d’autre chose.

Les animaux ne sont pas des personnes

Quel est le statut des animaux dans une telle philosophie? Certes, l’humanisme ne leur reconnaît pas un statut de personne, mais il ne les tient pas non plus pour des choses: «leur nature s’y oppose, notre sensibilité nous en dissuade», écrit le philosophe français contemporain Francis Wolff. Cependant, «le recours aux droits subjectifs [ce qu’on nomme l’animalisme] ne semble pourtant pas le meilleur moyen de résoudre le problème de nos rapports avec eux», ajoute-t-il. Cela nous conduirait nécessairement à des impasses théoriques et pratiques, que les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’animal (DUDA, voir bandeau) semblent avoir négligées.

Sur le plan strictement théorique, le présupposé fondamental de l’animalisme est tout simplement faux. Contre l’humanisme qui reconnaît à l’homme un statut unique, l’animalisme affirme que «l’homme est un animal comme les autres». Or, cette affirmation est intenable, puisqu’elle nie tout ce qui fait de l’homme une personne, et néglige un fait majeur: seul l’être humain s’interroge sur les obligations qu’il a envers les autres animaux. Ce dernier point suffit à accréditer la thèse d’une différence essentielle entre l’homme et l’animal, bien que de nombreux autres arguments existent, exposés par Wolff dans «L’utopie animaliste», un chapitre de son essai Trois utopies contemporaines.

Sur le plan juridique, il est impossible d’accorder des droits aux animaux, aussi bien en théorie qu’en pratique. Nous l’avons dit, les droits supposent des devoirs, et inversement. Or, les animaux n’étant pas des personnes responsables de leurs actes et capables d’agir par devoir, ils ne peuvent pas non plus exercer des droits. De plus, la réciprocité parmi les animaux est impossible: les animaux ne peuvent pas se reconnaître des droits mutuellement. Cela impliquerait, en pratique, que nous nous portions garants de leur respect: nous aurions ainsi un devoir de protéger les animaux de leurs prédateurs, de nourrir les animaux sauvages qui manquent de nourriture, de secourir tous les animaux blessés, etc.

L’article 1 de la DUDA cherche à parer ce contre-argument en reconnaissant certes un droit à l’existence pour les animaux, mais seulement «dans le cadre des équilibres biologiques». Ce n’est qu’une pirouette rhétorique qui vise à détourner l’attention de ce fait indubitable: les équilibres biologiques entre des animaux ne sont guère un lieu où les droits moraux peuvent avoir un sens, ce qui rend l’idée de droits de l’animal fatale à elle-même.

L’impératif humaniste de la bientraitance

Mais l’humanisme n’en reste pas à ce refus de l’animalisme. Il propose aussi une thèse positive sur notre rapport aux animaux. Comme l’explique Wolff, s’il est impossible de leur attribuer des droits, «nous avons des devoirs différenciés vis-à-vis des animaux» en fonction de l’espèce concernée et de la relation que nous entretenons avec elle. C’est la position que les humanistes défendaient déjà au XVIIIe siècle. Nous devons nourrir les animaux domestiques et apprivoisés, respecter l’environnement naturel des animaux sauvages, ne pas faire souffrir inutilement les animaux que nous abattons: c’est ce qu’on appelle la bientraitance.

Et attention, il serait faux de penser que l’animalisme est une forme simplement plus radicale de bientraitance: c’est un véritable changement de paradigme qui animalise l’homme – qui est certes un animal sur le plan biologique, mais qui n’en est pas un en tant que personne – et entend fonder sur de nouvelles bases notre rapport aux animaux. En ce sens, il s’éloigne de toute forme d’humanisme.

Ajoutons encore que l’animalisme rend caduque toute idée de dignité humaine. Puisque que l’homme est un animal comme les autres, il n’y a plus de raison de discriminer moralement entre les espèces. Le nouvel étalon moral n’est plus le respect inconditionnel de la personne humaine, mais la «capacité à ressentir», la «sentience». C’est ce qu’on appelle l’antispécisme, une forme d’utilitarisme moral. Nous avons le même devoir d’empêcher la souffrance d’un homme que de n’importe quel autre animal – aucun n’a en soi plus de valeur que l’autre. La souffrance d’un homme et d’un animal, si elles sont équivalentes, ont la même valeur.

La morale des droits de l’homme est l’exact opposé de l’antispécisme, puisqu’elle reconnaît des droits imprescriptibles de l’individu, indépendamment de sa capacité à souffrir. Peter Singer, théoricien majeur de l’antispécisme, n’y voit quant à lui qu’un «désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur». Un commentaire typique de l’application de l’opposition «dominants-dominés» à tout propos politique.

En plus de ses incohérences innombrables, l’animalisme est donc le véhicule d’un anti-humanisme radical. Sous prétexte d’une lutte contre la prétendue discrimination morale illégitime entre les espèces, il engage une subversion complète de toutes les idées de l’humanisme moderne. Il vide de leur sens et détourne les termes de «personne», «droits», «devoir», «respect» ou «dignité» pour construire un édifice intellectuel branlant au service d’une imposture intellectuelle qui a au moins le mérite de permettre à ses défenseurs de s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Ces animalistes n’auront sans doute pas une grande postérité – nous avons d’autres chats à fouetter (!) – mais faisons tout de même l’effort de les comprendre pour être en mesure de leur porter la contradiction.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Image d’en-tête: Peter Singer, théoricien majeur de l’antispécisme © Alletta Vaandering

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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