Critique libérale du wokisme
Le média Liber-thé m’a récemment convié à un entretien vidéo au sujet du wokisme et de la critique que l’on peut en faire d’un point de vue libéral classique. La Ligue vaudoise m’a également invité à parler du sujet un mercredi de mars. Voici le cœur de mon propos.
Déboulonnage de statues pour des motifs moraux, avertissement aux lecteurs au début de livres qui pourraient les choquer, conférences annulées parce qu’elles pourraient heurter certains publics… Tous ces phénomènes de société, réflexes, pratiques, ont en commun d’être taxés de «woke».
Cet adjectif est avant tout une autodésignation. Venant de l’anglais awake («éveillé»), il renvoie à un éveil, une attention, face à tout ce qui est perçu comme étant des discriminations – ou plus généralement des injustices – à l’égard de minorités.
Ainsi que le rappelle Pierre Valentin dans une étude publiée par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), le terme a accédé à la notoriété en 2008 avec le morceau de RnB Master Teacher, dans lequel la musicienne noire Georgia Anne Muldrow glisse la phrase «I stay woke». A l’occasion d’une interview, elle explique que ce qu’elle cherche à dire par-là: «je reste en contact avec la lutte que mon peuple a menée ici et nous nous battons depuis le jour où nous avons atterri ici». Le mot a ensuite été énormément repris à leur compte par des militants à partir des années 2010, en particulier au sein de deux mouvements planétaires (mais d’abord américains), Black Lives Matter et MeToo.
Un lexique commun avec le nazisme
Il n’est pas inutile d’analyser les discours véhiculés par ces deux mouvements. Les activistes de Black Lives Matter disent par exemple lutter contre le «racisme structurel», et ceux de MeToo contre la «culture du viol». Le racisme serait donc partout dans la société américaine – mais aussi européenne, puisque le mouvement est arrivé sur notre continent avec la même rhétorique. De même, le viol serait ancré dans la culture occidentale. Passons sur le caractère inique de ces constats – l’Occident étant justement le seul lieu sur Terre où ont été définis et se sont développés les principes d’égalité et de liberté politique, largement respectés en ce coin du monde, du moins en comparaison internationale.
Ce qu’il est intéressant d’observer, c’est que des affirmations telles que «nous vivons dans un système patriarcal» ou «la société est grossophobe» renvoient à des entités abstraites, qui peuvent par exemple faire penser à la Gesellschaft à laquelle s’opposaient les tenants du national-socialisme au nom de la Volksgemeinschaft. La grande différence du wokisme avec le nazisme sur ce plan, c’est que les revendications wokes sont faites non pas au nom d’une communauté nationale, mais au nom de communautés minoritaires, de type sexuel, ethnique ou encore religieux.
La dimension complotiste d’un totalitarisme comme le nazisme, elle, reste: le militant woke, soupçonneux, entend dénoncer les ressorts cachés de la société. S’il y a plus de Noirs que de Blancs en prison proportionnellement, c’est parce que la police est raciste; si l’Université n’a pas engagé un professeur musulman, c’est parce que l’Université est islamophobe… Un antiparlementarisme s’invite aussi chez les activistes aux cheveux bleus des années 2010-2020, avec des relents de ce qui se disait dans l’Allemagne des années 1930 au sujet d’un Parlement libéral jugé illégitime, qui ne ferait pas son travail… Quant au bouc émissaire, ce n’est pas le Juif (quoique les wokes soient souvent complices des islamistes, qui cachent rarement leur antisémitisme), mais l’Homme blanc hétérosexuel occidental.
Une dialectique marxiste
On le voit, cette vision du monde ultra-simpliste est huilée par une bonne vieille dialectique marxiste opposant les dominés et les dominants. Le monde se divise entre le camp des gentils et celui des méchants, entre les victimes et les bourreaux. Mieux vaut alors appartenir à la première catégorie et appeler à la mort – au moins sociale – de la seconde. Et si vous faites partie de la seconde, il ne reste plus qu’à vous flageller.
Des intellectuels de gauche soutiennent toutefois avec justesse que le wokisme doit être distingué du marxisme. Denis Collin rappelle dans une tribune pour Le Figaro que les wokes ne jurent que par les penseurs français déconstructivistes associés à la French Theory – les Foucault, Deleuze et autres Derrida. Or, ces auteurs n’avaient pas au centre de leur vision la figure de l’ouvrier, jugé trop ringard, trop beauf, mais des minorités telles que les schizophrènes (Deleuze) ou les «taulards» (Foucault).
Un anti-universalisme
On pourrait alors considérer le wokisme comme un enfant du libéralisme, car centré sur les droits individuels. D’autant que le capitalisme semble faire ses choux gras des nouveaux combats à la mode. Mais ce serait là négliger un élément important du wokisme: les wokes attribuent des droits à des groupes spécifiques plutôt qu’à des individus. Il est ainsi question de droits des «personnes racisées», des «LGBTQI+», avec des expressions vagues telles que le «droit d’un groupe à être respecté». Et dans les cas où les wokes attribuent des droits à un individu, ils justifient ces droits au nom de l’appartenance communautaire de cet individu (transgenre, chinois…), et non pas au nom des droits naturels de tout être humain, comme le font les libéraux. Le wokisme est un anti-universalisme.
Dans son essai La religion woke, le philosophe des sciences Jean-François Braunstein observe également que le cœur de la «doctrine woke» s’avère être la théorie selon laquelle le genre est déterminé par le ressenti. Selon cette idée, on est par exemple une femme parce qu’on se sent femme. Cette affirmation, qui n’offre aucune définition de la femme (voir aussi la contribution du chercheur Olivier Moos dans notre dossier), implique une forme de mystère, au sens religieux du terme. La conscience individuelle est mobilisée, mais sans la raison, contrairement au libéralisme des Lumières.
Antilibérale, grégaire, autoritaire et ésotérique, la vision du monde que propose le wokisme n’est même pas un individualisme. Par son communautarisme, elle s’oppose à la fois à l’universel et au particulier. En effet, quand tout dans la vie s’explique par les déterminismes (le fait d’aimer les hommes, d’être afrodescendant…), il n’y a plus de place pour le mérite ni pour l’originalité. Justement, peut-être est-ce là le vœu le plus cher de contemporains sans confiance en eux.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
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