Raymond Gonzalez: «Nina Simone était son propre pire ennemi»

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 January 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 81Daniel Wittmer

Manager de nombreux artistes légendaires de la musique de ces cinquante dernières années, Raymond Gonzalez n’a rien à promouvoir ou à vendre ici: pas d’album, pas de single, pas de spectacle, pas de cendrier en bois de kamagong rapporté à l’été 1994 d’un marché tibétain. Outre sa générosité immense et son courage exemplaire, c’est un producteur hors du commun. Il a été le manager de Nina Simone pendant vingt ans. Rien que de l’écrire, ça vaut son pesant de cacahuètes, messieurs-dames. Dans le monde de la Musique (n’insistez pas, dans ce cas-là, le M majuscule s’impose tout à fait), il fait partie de ces êtres rares de l’ombre qui ont fait parfois naître, connaître, exister, «vivre ou survivre» des célébrités légendaires dans les milieux du jazz, du blues, du rhythm and blues et du rock’n’roll. Né le 13 novembre 1946 à New York où il y a grandi puis fait des études de droit, il est arrivé en Europe au début des années 1970, d’abord en Espagne quelques mois, puis à Paris. C’est à partir de là que son destin a pris des allures sensationnelles. aymond Gonzalez raconte son métier et des souvenirs inédits de son parcours hors-norme.

Le Regard Libre: Ça vous gêne que je souhaite vous interviewer et mettre en lumière des moments de votre vie, vous qui avez toujours été plutôt en retrait?

Raymond Gonzalez: Non, mais parfois je suis un peu… surpris dans ces occasions. On fait des choses et on ne se trouve pas forcément intéressant, au moins dans mon cas. Je fais mon métier. Les gens l’interprètent parfois en me disant: «Putain, t’as fait ça, ça et ça», mais pour moi c’est normal, vous comprenez? Je fais les choses avec beaucoup de bonheur, et d’ailleurs je dis souvent à Yvette (ndlr: sa femme) que j’ai eu une chance extraordinaire. Celle de me trouver dans une époque et un métier où j’ai pu pleinement exister. Au bon moment, au bon endroit.

Parlez-moi de votre métier. C’est quoi exactement un producteur?

C’est une personne qui s’occupe d’un artiste en négociant des prix de vente de ses spectacles, de location des salles qui lui sont proposées, etc. Il est en charge de toute la promotion d’un concert ou d’une tournée, il prend tous les risques financiers, la billetterie, la communication, tout. Dans mon cas, c’est plutôt du management que de la production. J’ai été le manager de Nina Simone pendant vingt ans. On la produisait aussi, mais très rarement : c’était contradictoire de représenter une artiste et de la produire en même temps, vous voyez? C’est un conflit d’intérêt. Ce n’est pas toujours bien vu, voire un peu stupide de confondre les deux.

Du coup, que fait un manager, un imprésario?

Il accompagne, représente et conseille l’artiste. Cela va jusque dans sa vie privée: tu fais en sorte qu’il ne tombe pas dans les mains d’escrocs, tu le protèges, dans tous les sens du terme. Pour Nina Simone, par exemple, c’est même nous qui vérifions le prix d’achat d’une nouvelle maison, pour nous assurer qu’il soit correct.

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A propos de Nina Simone, c’est elle qui vous demandait de l’aide, vos avis, vos choix ou vous preniez naturellement les devants?

Dans le cas de Nina, ça allait dans les deux sens. Mais c’était plus souvent elle qui me demandait, elle avait confiance en moi. Et quand elle ne me demandait rien, j’ai su gérer parce que je pensais à tout et faisais le suivi scrupuleusement.

Comment et pourquoi êtes-vous devenu producteur-manager?

J’ai commencé à voir des spectacles grâce à un pote à mon arrivée en Europe. Il m’a dit: «Toi, t’es fait pour le spectacle, t’as un bon œil.» Je me préparais alors à rentrer aux Etats-Unis quand il m’a proposé d’être road-manager pour une compagnie de danse. Après, tout s’est enchaîné, d’un petit groupe à l’autre. Après seulement six mois dans le métier, j’ai été nommé conseiller musical dans un festival à Pampelune en Espagne et j’ai signé mon premier grand artiste, Nina Simone. Je me souviens de la première fois où je l’ai vue sur scène: elle était arrivée avec des collants noirs, une ceinture avec une grande boucle et un « boy knife » – vous savez ce que c’est? Vous avez vu des westerns? Dans les scènes de massacre, les garçons ont des énormes couteaux. C’était ça! On m’avait déconseillé de m’occuper de Nina en me disant: «Tu tiendras pas longtemps avec elle, elle est trop ingérable». (Rires) Moi, je m’en fichais, je la voulais à tout prix. On ne s’est pas lâchés, elle m’appelait tout le temps, c’est comme ça qu’a commencé notre longue relation professionnelle. Je savais qu’elle était compliquée, mais j’ignorais qu’elle était folle.

Malgré toutes les drôles d’aventures qu’elle vous a fait vivre, au fond, vous étiez très attachés l’un à l’autre profondément?

Oh, je l’adorais… je l’adorais. J’avais même pitié pour elle au départ en voyant que personne ne s’occupait d’une grande artiste comme elle, je me disais qu’elle allait tomber dans l’oubli et la pauvreté, je ne pouvais pas laisser faire ça.

Avez-vous une anecdote particulière avec Nina Simone à nous raconter?

Vous savez, après vingt ans avec Nina, il y en a beaucoup… C’est vraiment très compliqué d’en choisir une. Un jour, elle a voulu me faire assassiner par son garde du corps qu’elle avait payé 100 dollars. Comme vous pouvez le voir, il n’a pas obéi, alors elle m’a laissé un message me disant qu’il fallait que je lui rembourse moi-même ses 100 dollars. (Rires) Ça me fait rigoler, vous voyez. Aussi, un soir, la première fois que j’ai travaillé pour elle en Espagne, elle était tellement bourrée sur scène qu’elle n’arrivait même pas à jouer du piano et, en face d’un flic, elle avait injurié Franco, «le saint». Elle risquait d’être emprisonnée. J’ai donc passé un accord avec la ville, nous laissant 48h pour quitter le pays. C’était le pire concert que j’ai eu avec elle (ndlr : le premier de leur collaboration).

On parle beaucoup du passé: y a-t-il une époque ou un moment que vous aimeriez revivre?

Revivre, non.. mais j’aurais aimé m’occuper un peu mieux de Nina. Bien que ç’ait été déjà du 24h/24, je serais peut-être plus sensible maintenant. Elle savait que je l’aimais, mais c’était toujours une lutte de pouvoir pour la remettre sur le bon chemin. J’aurais aimé la faire collaborer avec d’autres artistes aussi, mais je n’ai pas eu le temps de le faire. Je ne l’aurais peut-être pas laissé tomber les dernières années de sa vie, je pensais qu’elle était entre de bonnes mains, mais ce n’était pas le cas. Quand elle a eu son cancer généralisé à la fin de ses jours, son entourage professionnel la poussait à reprendre la scène, même malade. Moi je pensais que c’était une très mauvaise idée, elle n’avait pas la santé, elle n’avait plus de voix, plus rien. Ça l’a conduit à la mort, je le regrette beaucoup. Elle était secrète à propos de sa maladie.

Dans les relations professionnelles que vous entretenez avec des collègues, des partenaires de votre branche (production, management, label, etc.), quelle est la valeur la plus importante pour vous?

La franchise. Il faut bien se rendre compte que c’est très rare dans notre métier. Il y a aussi la pureté, la sensibilité dans le regard artistique aussi. Beaucoup de producteurs produisent untel ou untel parce qu’il est à la mode, sans apprécier authentiquement son travail. Ça arrive souvent. Ça m’est arrivé à moi aussi au début, vous comprenez, il faut bien gagner de l’argent. Mais tu tombes rarement sur le «top» du premier coup: les maisons de disques ont l’habitude de travailler avec les mêmes personnalités dans un cercle assez fermé, donc pour entrer dans leurs chaumières, c’est pas de la tarte. De plus, le problème, ici, en France, c’est que les maisons de disques sont trop influencées par la politique. Avant d’être des grands producteurs français, certains d’entre eux avaient déjà un pied dans les partis, à droite ou à gauche.

Ah bon? Expliquez-moi.

Eh bien, les partis politiques leur demandaient d’organiser leurs soirées de gala, des conventions, etc., etc. Suite à ça, ces mêmes producteurs ouvraient leur agences artistiques et ils avaient déjà un gros client, leur parti. Ils avaient donc toutes les portes ouvertes: les mairies, les préfectures, les régions et au final, financièrement c’était beaucoup plus facile et arrangeant. Pour les professionnels comme moi, ces portes étaient complètement fermées, parce que je venais de l’étranger: je ne faisais partie d’aucune clique, ni d’aucun parti. Au début, j’étais le seul Américain ici en France ; le seul, point. Donc je ne faisais pas partie de ce monde du spectacle. Ça a même fait quelques jaloux.

Vous, le New-yorkais, vous avez tourné en Amérique aussi?

Oui, mais uniquement avec Nina Simone. Ah, en revanche, j’ai fait un gala avec Aretha Franklin à Washington. C’était le rêve, parce que, vous savez, Aretha Franklin n’a jamais fait de tournée en Europe. Ça faisait des années que je voulais la faire venir, j’avais les promoteurs qui étaient prêts à payer n’importe quel prix pour la faire venir! Niet. Je ne suis «fan» de personne, mais se retrouver à un concert privé lors de ce gala avec Aretha Franklin, c’était quand même exceptionnel. Elle était extraordinaire, gentille et tous les gens qui travaillaient avec elle étaient d’une classe fabuleuse. Elle avait des gardes du corps qui étaient tellement discrets, habillés en costume-cravate, tu ne savais même pas qu’ils faisaient partie de sa sécurité. Aucune agressivité, rien. Gentlemans.

Quel artiste n’avez-vous jamais réussi à produire, malgré votre souhait?

Il y a beaucoup d’artistes que j’aurais aimé produire, bien que je ne sois «fan» de personne en particulier, comme je vous l’ai dit. Michael Jackson, j’aurais aimé, mais il est mort. De toute façon, je n’aurais pas eu les moyens de m’en occuper. J’ai eu les Jackson’s (ndlr: ses frères), quand ils avaient déjà 60-65 ans. Ils bougeaient sur scène comme s’ils en avaient vingt. C’était un génie, Michael Jackson sur scène, et ses clips étaient des films de cinéma. Il y a eu des grands, mais c’était le plus grand pour moi. Quand on voit ce qu’il a donné au métier, les mises en scènes, les costumes, c’est lui, c’est le premier.

Vous voyez de grandes différences entre la manière dont vous travaillez aujourd’hui et avant?

Ah oui! Maintenant, tout est communiqué par internet. Quand j’ai commencé, tout était sur papier et par coups de téléphone. Maintenant, on a la possibilité de faire beaucoup plus de choses et plus vite. Mais il faut avoir une maîtrise de toute cette information. C’est pour ça qu’au bureau, j’ai toujours une jeune assistante qui peut me mettre au courant des nouvelles technologies et types de communications pour un artiste. Avant, on allait à Cannes au MIDEM (Marché international du disque et de l’édition musicale), chaque année. Il y avait toutes les maisons de disques qui étaient là, des directeurs de festivals, etc. Ça se passait en janvier, c’était le moment où se prenaient toutes les décisions pour les festivals d’été, c’était parfait. Tu négociais, échangeais, parlais de la sortie du disque d’un artiste aussi. On n’y allait pas seulement pour faire des affaires à proprement parler. On allait aussi simplement entretenir de bonnes relations avec des clients, y rencontrer une vingtaine de personnes avec qui on restait en contact.

Quelle est la demande la plus extravagante qu’un artiste vous ait demandé dans votre carrière?

Il y a tellement de trucs qu’ils m’ont demandé… La première fois que j’ai produit Nina Simone à Paris, au New Morning, elle m’a demandé une Rolls Royce rose. Elle refusait de faire le concert si elle ne l’avait pas pour l’y emmener. Bien entendu, les organisateurs ont flippé, vous voyez… et finalement, il se trouvait que j’avais «un copain qui avait un copain» qui avait une Rolls Royce, mais pas rose. On a quand même réussi à la convaincre de monter dedans. Elle m’a demandé tellement de truc bizarres. Nina était son propre pire ennemi en fait. Quand tu maîtrisais le personnage, ça allait.

A quoi êtes-vous sensible en premier chez un artiste?

Son honnêteté sur scène. Qu’il donne le maximum possible. Il y a très peu d’artistes qui donnent vraiment tout. Il y a des tas de gens qui remportent des concours de voix et deviennent stars du jour au lendemain. Ils n’ont pas le «training», ils n’ont pas l’expérience, ne sont pas préparés. On en arrive au point que des artistes gagnent «The Voice» (émission de divertissement, télé-crochet musical diffusé sur TF1 en France) presque sans talent, parce qu’ils n’ont pas la connaissance du métier.

Vous avez la sensation d’avoir réussi votre vie professionnelle?

Je n’ai jamais cherché à «réussir». Maintenant, est-ce que je suis bien? Oui. Vous voyez ce que je veux dire? Chaque personne a sa définition. J’ai réussi comme manager avec Nina, Marla Glen qui a vendu deux millions de disques avec moi, etc. C’est vrai qu’à certains moments de ma vie, j’ai tutoyé des gens très importants du monde de la musique, des chefs d’Etats, des rois aussi. C’était très excitant quand même. Tout le monde n’a pas eu cette chance.

Revenons en France justement. Avez-vous déjà travaillé avec Johnny Hallyday?

Non, jamais, je l’ai rencontré, mais jamais travaillé avec lui. On me l’a proposé en fait. Mais le problème, c’est qu’à l’étranger il n’était pas connu et ma spécialité ici, en France… c’était l’étranger. Vous comprenez, Hallyday était entre de très bonnes mains pendant des années, il n’allait pas changer pour «un Américain qui vivait à Paris». Quand les gens qui s’occupaient de lui me l’ont proposé, j’avais trop de travail. J’avais Nina Simone, The Blues Brothers Band, Khaled, etc. Pour une petite entreprise comme la mienne, c’était déjà pas mal. Ah, on avait le même masseur! C’est lui qui m’avait invité à son concert anniversaire (ndlr : celui de ses 70 ans) à Bercy en 2013. On avait été invités en backstage. Bon… «Bonjour»? Qu’est-ce que j’allais lui dire? (Rires) Mais Johnny, c’était une bête de scène, ça je peux vous le dire, parce que je me souviens très bien ce soir-là: il avait fait un spectacle de trois heures et juste après celui-là, il en a donné un second, privé. J’étais vraiment impressionné.

Mais vous avez eu Jerry Lee Lewis à votre catalogue par contre, non?

Ah oui! Oui, il était cool! C’est un phénomène. A son âge (ndlr : 86 ans), il boit encore des alcools forts, il regarde ses DVDs dans sa chambre à longueur de journée et quand tu le vois sur scène, c’est un autre homme. C’est l’un des plus grands qui aient jamais existé dans la musique, vous voyez comment. Pour moi, il était même plus important que Little Richard – avec tous ses déguisements et son extravagance.

Jerry Lee Lewis, Little Richard, Johnny Hallyday, Aretha Franklin, Nina Simone, etc.: des représentations, des incarnations diverses de l’Amérique: qu’aimez-vous là-bas que vous ne trouvez pas en France (dans votre métier ou dans la vie au sens plus large)?

Oh! L’ouverture d’esprit. Ici, les gens ne sont pas très ouverts aux idées nouvelles. Les classes de société sont nettement plus effacées aux Etats-Unis aussi, c’est plus facile de s’adresser à n’importe qui et d’échanger des idées. J’ai l’impression que tu as plus le choix de faire ta vie comme tu le sens aux US, on t’y pardonne beaucoup plus de faire des erreurs d’études ou professionnelles, de ne pas réussir du premier coup.

It’s up to you: New York ou Paris?

Les deux. Les deux, toujours. J’adore Paris, cette ville est tout de même formidable. Mais il y a une expression qui dit «Once a New-Yorker, always a New-Yorker», et c’est très vrai. Si je suis très bien partout, je reconnais que ma mentalité est plutôt new-yorkaise.

Vous n’avez pas envie de vous arrêter de travailler?

«Nooon!», parce que ce n’est pas du travail pour moi. Tout ça, c’est de la communication avec les gens, c’est excitant quand même. Peut-être que je n’ai plus l’énergie que j’avais avant, mais c’est toujours intéressant. Aussi, les gens me font tellement confiance, je ne peux pas être blasé, j’apprends tous les jours.

C’est noble, vous auriez eu tant d’occasions d’être blasé ou un peu plus prétentieux.

Quelqu’un m’a dit ça l’autre jour et moi j’ai trouvé ça aberrant… C’est pas moi qui suis sur scène, c’est pas moi Mick Jagger.

Ecrire à l’auteur: daniel.wittmer@leregardlibre.com

Sur ce lien, retrouvez-vous sur YouTube à l’écoute d’une playlist des artistes ayant un lien avec la carrière de Raymond Gonzalez.

Crédit photos: © Benkeï Prod pour Le Regard Libre

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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