La musique mise au diapason du streaming
Les dix ans écoulés ont vu s’opérer des changements majeurs sur la scène de la musique occidentale. L’avènement du streaming n’aura pas seulement bouleversé la distribution des chansons, mais sera aussi allé jusqu’à façonner l’offre musicale elle-même.
Les dernières années ont vu naître la trap, exploser le reggaeton, ressusciter la pop des années 80… et émerger mille et un genre et sous-genres. Mais davantage qu’une identité musicale bien précise, ce qui a fondamentalement marqué la décennie musicale 2014-2023 est la profonde mutation du «quatrième art» par le streaming.
Aujourd’hui, la musique dans sa manière populaire de l’écouter est invariablement associée à Spotify, Apple Music et autres plateformes d’écoute en continu. La technologie permet, moyennant un abonnement payant et une connexion internet, de lire sans téléchargement n’importe quel titre, en piochant parmi un catalogue de quelque dizaine de millions de chansons. De quoi enterrer définitivement la musique physique tout en coupant l’herbe sous le pied des sites de téléchargement illégaux apparus dans les années 2000.
L’industrie de la musique s’est ainsi profondément et durablement transformée, s’ancrant rapidement et en grande partie dans l’ère digitale, contrairement à un domaine comme la littérature. Quelles conséquences pour le musicien, son art, son public?
Entre libération et nouvelles contraintes
En 2018, le chanteur américain Lil Nas X crée Old Town Road, tube de country-rap mais surtout chef-d’œuvre d’auto-promotion, qui rebat les cartes de la distribution musicale. Alors parfait inconnu au bataillon, il assemble la chanson dans sa chambre et la propulse numéro 1 de l’année au classement Billboard 2019, mais sans passer par les sacro-saintes maisons de disques. C’est à coup de tweets et de contenus TikTok que le jeune artiste s’est procuré seul 2,5 milliards de streams (écoutes). En cela, le streaming apparaît comme libérateur pour les artistes, qui peuvent se lancer directement dans la commercialisation de leurs propres créations.
Rares sont toutefois les élus à connaître un tel succès. Beaucoup d’artistes modestes, notamment ceux de la scène indépendante, s’estiment lésés par les plateformes de streaming. En 2020, un groupe de 10’000 artistes s’est ainsi rangé derrière la campagne «Justice for Spotify» pour que le paradigme économique de la plateforme aux 550 millions d’abonnés évolue vers un modèle où l’argent généré par les écoutes irait directement à l’artiste écouté.
C’est que l’application fonctionne actuellement sur un modèle qui additionne les écoutes générées par les différentes chansons et redistribue les revenus au prorata des artistes qui ont été les plus écoutés. Ainsi, le fait d’écouter un artiste ne lui générera pas directement le revenu équivalent – soit environ 0,0020 CHF par écoute – car celui-ci sera d’abord pondéré en fonction de la façon dont l’artiste se classe parmi les autres en termes d’écoutes. Pour l’heure, un modèle alternatif plus horizontal comme celui proposé par la campagne «Justice for Spotify» ne semble pas destiné à voir le jour chez les principales plateformes.
Un monopole digital
Loin d’être d’innocents supports pour l’écoute de musique, les géants du streaming ont vraisemblablement aussi façonné l’offre et même la demande musicale. L’offre, tout d’abord. Les chercheurs Kai Middlebrook et Kian Sheik de l’Université de San Francisco ont pu prédire en 2019 avec un degré de précision de 99.53% le potentiel de succès commercial d’une chanson. Une étude d’universitaires grecs a obtenu des résultats similaires en 2023.
Le caractère autant objectivable et prévisible d’un hit populaire n’est guère étonnant, la musique étant désormais fermement ancrée dans l’ère de la datafication, et où les comportements des utilisateurs sont finement analysés par les algorithmes (Spotify et autres en utilisent). Servir la soupe populaire semble ainsi plus aisé que jamais, et certains artistes se spécialisent déjà dans la conception de tubes pensés pour cartonner. L’intelligence artificielle démultiplie d’ailleurs les possibilités en la matière.
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La demande, ensuite. La Commission européenne a montré dans un rapport de 2020 que les plateformes de streaming pouvaient biaiser les recommandations en faveur des artistes les plus rentables. Et parfois en dépit des goûts des consommateurs, comme l’indiquait le Guardian en 2019. De quoi sérieusement nuancer la dimension libératrice du streaming, qui prend parfois plutôt des airs d’uniformisateur.
Ecrire à l’auteur: jean.friedrich@leregardlibre.com
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