Ma marche enneigée avec Sylvain Tesson: «Tout me ravit en Suisse»

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écrit par Sébastien Lapaire · 06 January 2023 · 0 commentaire

Cheminer en haute montagne, c’est oublier «ses regrets, ses projets, ses ambitions». Sylvain Tesson a traversé les Alpes à ski, y consacrant son dernier livre, Blanc. Le récit d’un périple d’équilibriste, entre effort physique et rémission intérieure. Rencontre.

Il semble que les astres eux-mêmes se soient alignés pour l’accueillir en grande pompe. A l’heure où il pose pied dans la station d’Arolla (VS), l’après-midi du samedi 10 décembre, pour y présenter Blanc, la montagne et la vallée sont parées d’un manteau immaculé. Sylvain Tesson: écrivain, vagabond, alpiniste, essayiste… et magicien? Le dernier ouvrage de ce monument de la littérature de voyage raconte sa traversée des Alpes à ski et sa plongée à corps perdu dans la haute montagne, qu’il appelle le «royaume du blanc».

Deux jours auparavant, le sol n’était pourtant vêtu que d’une nuisette cristalline au fond de cette vallée. «La concordance est en effet merveilleuse», sourit-il, l’œil levé vers les sommets du Val d’Hérens. «Comme la preuve que lorsqu’on a voué sa vie à célébrer la beauté de la nature, qu’on n’éprouve aucune crainte à s’enfoncer dans le monde sauvage, celui-ci vous le rend bien.» Ni une ni deux, nous partons sur un sentier enneigé pour échanger dans un décor plus qu’adéquat.

Ode à l’oubli de soi

Durant quatre hivers donc, entre 2018 et 2021, Sylvain Tesson a cheminé, ski aux pieds. De Menton à Trieste. De la mer Méditerranée à la mer Adriatique, en passant par les cols immaculés. A ses côtés: Daniel du Lac, guide de haute montagne et ancien vainqueur de la Coupe du monde d’escalade, et Philippe Removille, un compagnon de cordée qui n’était au départ qu’une rencontre hasardeuse faite la première semaine de voyage. Fausse modestie ou non, l’aventurier le dit d’emblée, il se considère comme un piètre alpiniste, qui sait très bien s’entourer. «A pied, à ski ou en mer, la perspective d’être le maillon faible ne me procure aucune honte, je m’en remets à mes acolytes aguerris.»

Mais outre la prouesse physique, pour se tirer de refuge de montagne en refuge de montagne, alternant les températures glaciales et la chaleur des feux de cabane, c’est surtout dans un récit empreint de spiritualité et de mysticisme que l’auteur nous emmène – toujours autour du blanc. Le blanc, non pas comme couleur, mais comme substance. «Il y a une sorte de territoire de la liberté dans la haute altitude que tous les alpinistes connaissent», décrit Sylvain Tesson. «C’est là-dedans que nous voulions nous fondre, pour ne jamais redescendre.»

Le blanc porte en lui mille symboles : pureté, beauté, oubli, commencement, fin… Alors que nous cheminons, nos pas étouffés par la poudreuse, l’aventureux à la prose facile dévoile sa propre définition du blanc. «C’est une sorte d’oubli de soi-même et de ses problèmes, de ses regrets, de ses projets, de ses ambitions. On reste consacré au seul souci d’avancer dans un monde de beauté infinie.» La beauté et l’oubli: les deux caractéristiques du voyage absolu, selon l’auteur.

De vagabond tête brûlée à repenti spirituel?

Sylvain Tesson cite dans son livre le psaume de David, « Lave-moi et je serai plus blanc que neige.» L’écrivain ne nie pas avoir trouvé dans cette traversée une quête de rédemption, ou en tout cas de rémission. «Quand on fait un effort très important dans la montagne, les pensées se lavent. La conscience devient plus limpide.»

Lavement, spiritualité, mysticisme. La plume de Sylvain Tesson bascule vers un vocabulaire empreint d’une forme de sagesse intimiste, qu’on trouve plus rarement dans ses ouvrages de baroudeur désinhibé comme L’axe du loup ou Berezina. Alors, que s’est-il passé depuis? Une sobriété forcée par son grave accident en 2014? Un périple aux côtés de Vincent Munier à traquer la panthère des neiges? Ou simplement les années qui passent?

«C’est peut-être l’âge», admet-il dans un rire, avant d’hausser les épaules. «Je ne pourrais pas vous répondre. J’affirme simplement qu’on est plus heureux quand on possède peu de choses et qu’on se consacre au fait de se maintenir en vie, en passant en revue toutes les formes de la beauté. Si ça, c’est de la sagesse, oui peut-être. Pour moi, ça me semble être de la banalité.»

La place proche des issues de secours

Les interviews. Les conférences publiques à guichets fermés. Les séances de dédicaces à rallonge. Sylvain Tesson connaît l’exercice. Lui qui, à chacune de ses publications, se hisse sans peine sur l’étagère consacrée aux meilleures ventes. L’artiste, qui a parcouru des milliers de kilomètres à travers le monde, y consacrant une trentaine d’ouvrages, fascine les foules.

Sylvain Tesson: «L’utilisation de l’écologie pour conquérir le pouvoir me révulse» © Francesca Mantovani ® Editions Gallimard

Entre ses périples, quand il rentre à Paris, il se prête au jeu médiatique. Mais là-haut, aux sommets des Alpes, il semble chérir l’immensité du paysage, qui le réduit à un simple point, son passage dans la neige rendu invisible en quelques secondes par le vent. Une image qui en dit long sur la place que Sylvain Tesson préfère occuper dans le monde. «Dans un théâtre, j’opte pour la place sur le strapontin plutôt que celle sur le devant de la scène», confesse-t-il. «C’est la meilleure place dans une société humaine, proche des issues de secours ou des escaliers qui vous permettent de partir très vite.»

Parler de beauté pour parler d’écologie

Difficile de parler de montagne et de neige sans aborder la question écologique. Sylvain Tesson l’admet, l’or blanc est aussi beau parce que fragile. En sursis. Durant son périple à travers les Alpes, le trio subit d’ailleurs les conséquences du réchauffement précoce des versants. Les skis sont portés sur le dos plutôt qu’aux pieds.

Dans sa prose, Sylvain Tesson décrit, dépeint, mais n’adopte jamais de ton militant. L’écologie politique, très peu pour lui. Ce qui ne l’empêche pas, selon ses mots, de ne faire «que de la littérature d’écologie». «Je ne crois qu’à l’affirmation de la beauté du monde, de faire au mieux dans sa sphère individuelle. Mais l’utilisation de l’écologie pour conquérir le pouvoir me révulse», lance l’écrivain. «Faire croire aux foules électorales qu’on s’intéresse au bien de l’humanité et au bien de la nature, tout ça pour gagner un tabouret dans le palais du pouvoir, est une abomination.»

Du point de départ en France au point d’arrivée en Italie, Sylvain Tesson foule à plusieurs reprises le territoire suisse. Par Zermatt, le Simplon, le Tessin et les Grisons. Son œil est capté par le souci du détail et l’ordre helvétiques. Le village «impeccable» de Zermatt. L’affiche indiquant comment plier sa couverture selon la méthode du Club Alpin. Les «paysages de maquette».

L’aventurier a souvent arpenté les montagnes helvétiques, mais aussi grimpé dans les miroirs d’Argentine, à Solalex ou dans l’Engadine. Quiconque a parcouru les œuvres de Sylvain Tesson connaît son affection pour les taïgas désordonnées de Russie, pour son peuple parfois chaotique. Ses lecteurs les plus avertis savent qu’il a marché sur les traces de Napoléon, qu’il a navigué à la rencontre d’Homère et de son Odyssée.

«Le goût du détail suisse est une haute preuve de civilisation»

Alors, quel regard porte-t-il sur cette Suisse «ordrée et impeccable» qu’il décrit? «Tout me ravit en Suisse. Cette attention que les gens portent aux détails de la vie est souvent moquée par les Français, mais c’est à mon sens une haute preuve de civilisation.»

L’ordre dans la société. La neutralité dans la politique. Même sur ce thème, notre interlocuteur se garde bien de tout jugement négatif envers l’attitude pondérée helvétique, qu’il estime même appréciable. «J’ai tendance à me méfier des grands enthousiasmes», commente-t-il. «Ceux qui exhortent toujours à manifester de manière impulsive. La neutralité est peut-être moins théâtrale, moins esthétique, mais au fond elle est sans doute plus authentique.»

Le sentier nous mène au seuil du Grand Hotel & Kurhaus, où il est attendu pour sa conférence. La salle est comble. Le public guette la porte. Juste le temps de nous remercier, de sécher nos chaussures, pendant qu’il lâche une dernière confession. «Avec la reconnaissance du public viennent aussi les critiques. Les gens disent parfois que j’adore m’écouter parler, alors que je n’aime pas m’entendre.» Il semblait être le seul dans ce cas-là, ce samedi soir de décembre, à Arolla.

Ecrire à l’auteure: oriane.binggeli@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration de couverture: © Francesca Mantovani ® Editions Gallimard

Sylvain Tesson
Blanc
Gallimard
2022
240 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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