Paul Morand, itinéraire d’un antisémite cosmopolite

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 May 2025 · 0 commentaire

Ceux qui croient en la légende noire de Morand ne retiennent que son antisémitisme, alors que ceux qui sont attachés à sa légende dorée saluent surtout son cosmopolitisme. Occulter l’une de ces deux dimensions de sa personnalité s’avère pourtant vain.

Au terme de sa vie, Paul Morand écrivait surtout pour la postérité. C’est ainsi qu’à la fin de Venises, œuvre dans laquelle l’auteur français parle autant de lui que de la ville dont il réalise un portrait fragmentaire mais brillant, il évoque le lieu où il a décidé de reposer pour l’éternité. Cette ancienne gloire littéraire des années 1920, tombée en disgrâce en raison de sa proximité avec le régime de Vichy, évoque le moment où il sera enseveli sur la colline des défunts de Trieste. Il se demande alors «quel sera le sort des âmes dans ces divers cimetières qui divisent les morts, comme les religions ont divisé les vivants».

Ces considérations métaphysiques, absentes de ses premières œuvres à succès, rendent compte du besoin que ressentait Morand de trouver une forme d’immortalité dans la reconnaissance que lui accorderaient les générations à venir. C’est donc en rappelant les efforts qu’il avait déployés pour dépasser les frontières divisant les nations et les cultures que cet écrivain-diplomate espérait faire oublier son passé sulfureux. Il semble qu’il n’y soit pour l’instant pas parvenu, si tant est qu’il le puisse un jour et que cela soit souhaitable, à l’heure d’une recrudescence des actes antisémites en Europe et notamment en Suisse.

Morand antisémite

La publication posthume de son Journal inutile par les éditions Gallimard en 2001 a réveillé les débats entourant la figure de Paul Morand et la place qui doit lui être réservée dans le paysage littéraire français. En effet, si l’engouement que cet auteur avait suscité dans les années 1950 et 1960 auprès des Hussards, un groupe de jeunes écrivains stylistes et impertinents réunissant notamment Michel Déon et Roger Nimier, a contribué, avec son élection à l’Académie française en 1968, à sa réhabilitation progressive, la révélation de sa haine pour les Juifs dans ce recueil de notes a mis à mal le travail qu’il avait entamé pour s’assurer du jugement favorable de la postérité.

Ses activités diplomatiques pour le compte du régime de Vichy, son admiration inconditionnelle pour Pierre Laval et son piteux exil à Vevey au sortir de la Seconde Guerre mondiale ont longtemps été présentés comme les erreurs de parcours d’un écrivain talentueux mais au jugement politique incertain. En autorisant la diffusion auprès d’un large public de réflexions consignées au cours des dix dernières années de sa vie, l’auteur de l’Europe galante estimait sans doute que son fiel déversé sur les Israélites serait compris comme l’expression des mœurs de son temps, et donc sans importance au regard de son style.

A cet égard, il est nécessaire de se rappeler que Morand fut baigné dès son enfance dans l’antisémitisme, puisque son père, pourtant proche de certains milieux bohèmes parisiens, tenait des propos très durs à l’égard des Juifs. D’ailleurs, ce sont peut-être les préjugés que le jeune Paul avait forgés dès ses premières années qui excitèrent sa fascination pour l’ancienne princesse Soutzo – connue pour sa grande sympathie à l’égard des nazis – et l’incitèrent à l’épouser.

Morand cosmopolite

La curiosité et le goût du voyage dont fit preuve Paul Morand jusqu’à sa disparition contrastent avec l’aigreur de sa plume dans ses écrits personnels ou dans sa correspondance avec Jacques Chardonne. En effet, son ouverture sur le monde et son refus de croire à l’idée d’«une culture par nation», telle qu’il en parle dans un texte appelé «L’enfer des cosmopolites», paraissent s’opposer frontalement à ses prises de position les plus polémiques.

Cependant, il semble qu’il faille accorder autant d’importance à ces deux facettes irréconciliables du grand écrivain. Contrairement à ce que propose l’écrivain Philippe Sollers qui, dans son célèbre article publié en 2001 dans Le Monde et intitulé «Morand quand même», tente de le défendre l’auteur d’Ouvert la nuit en espérant que l’image du Morand anticonformiste l’emportera sur celle de l’ambassadeur du régime de Vichy à Berne, le paradoxe de Paul Morand doit être pris comme tel.

Et pour cause, Paul Morand était antisémite, mais il fut aussi l’amant d’une jeune Juive nommée Lisette Haas ; il était homophobe, mais il fut aussi l’ami intime de Marcel Proust; il était sans doute raciste, mais il écrivit des pages émouvantes sur ses voyages en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Nier l’un des deux pans de sa personnalité serait ne pas comprendre qu’il s’en servait à tour de rôle, en fonction de ses intérêts et dans le souci de mener sa vie d’une façon qu’il jugeait libre, avec toutes les questions que cela pose, indépendamment ou non de son œuvre.

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat et vice-président de l’Association Clavibus, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°115).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».