L’ironie comme fil rouge de la littérature française

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 March 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 83Jonas Follonier

Dossier ironie

De Rabelais à Kundera, la littérature française se laisse volontiers scruter au prisme de l’ironie. Le deuxième degré a ce pouvoir de mettre en relation des sens, mais aussi des voix et des œuvres.

Usitée par des romanciers, des dramaturges ou des poètes à des fins notamment comiques, l’ironie traverse nombre d’antiphrases de l’histoire littéraire française. «Sans mentir», écrit La Fontaine, «[…] vous êtes le phœnix des hôtes de ces bois.» L’italique peut aussi être porteuse d’ironie, comme chez Flaubert, qui attaque le ridicule de phrases entendues dans sa province, de mots de rien du tout, comme ceux-ci: couci-couci, entre le zist et le zest.

L’ironie au cœur de genres littéraires disséqués par Daniel Sangsue

Mais l’ironie se dégage aussi de genres littéraires à part entière. Citons la parodie, bien sûr, à laquelle le professeur émérite de l’Université de Neuchâtel Daniel Sangsue a consacré deux ouvrages de référence (La Parodie, chez Hachette, en 1994 et La Relation parodique, chez Corti, en 2007). Dans son récent essai Rencontre d’un excentrique et d’une parodie sur une table de dissection, titre évidemment lui-même parodique, le spécialiste se penche notamment sur Dumas, qui parodie sa propre pièce Henri III et sa cour, dans La Cour du roi Pétaud. On est entre autres ravi d’apprendre que Maupassant s’est adonné à une chronique d’anti-voyage. Extrait:

«Sur le point de partir pour Paris par l’odieux chemin de fer, nous jetons à l’eau ce journal, pour que le courant l’emporte à la mer. Qui le trouvera? Un Chinois peut-être? Qui sait ?»

Dans cet ouvrage, où il donne sa définition de la parodie, une «transformation ludique, comique ou satirique d’un texte», Daniel Sangsue aborde également le pastiche (voir article p. 44): dans ses manifestations originales que sont par exemple les supercheries des auteurs supposés ou les écrits spirites, ce genre se rapproche de celui de la parodie et se retrouve ainsi potentiellement gorgé d’ironie. C’est typiquement le cas des vieux-coppées des zutistes, pastiches de François Coppée, «à la fin du [XIXe] siècle l’auteur le plus pastiché de la littérature française», comme celui-ci signé par un certain… Arthur Rimbaud:

«C’est un humble balai de chiendent, trop dur
Pour une chambre ou pour la peinture d’un mur.
L’usage en est navrant et ne vaut pas qu’on rie.
Racine prise à quelque ancienne prairie
Son crin inerte sèche: et son manche a blanchi.
Tel un bois d’île à la canicule rougi.
La cordelette semble une tresse gelée.
J’aime de cet objet la saveur désolée
Et j’en voudrais laver tes larges bords de lait,
O Lune où l’esprit de nos sœurs mortes se plaît.»

En définitive, l’ironie, quand elle est parfaite, est la marque des géants. Car elle est une preuve d’humilité, de distance par rapport à soi-même et à son originalité. Comme le relève Daniel Sangsue, «la parodie permet de percevoir à quel point Maupassant [au même titre que les autres] est dans le second degré, dans une écriture palimpsestueuse (pour reprendre une fois de plus l’expression de Gérard Genette), qui témoigne de sa parfaite connaissance des traditions, des topoï, des modèles littéraires, dont il se joue et avec lesquels il joue, avec humour et ironie, sachant qu’il ne reste rien à faire qui n’ait été fait, rien à dire qui n’ait été dit.»

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Le jeudi 5 mai à 17h00, à la Rue des Chavannes 4, Neuchâtel (Suisse), La Boutique du Livre et Le Regard Libre vous invitent à une soirée-rencontre avec Daniel Sangsue, au sujet de l’ironie dans la littérature française et de son nouveau roman Les fantômes du presbytère. Entrée libre.

Crédit photo: © Bibliothèque Municipale de Lyon

Daniel Sangsue
Rencontre d’un excentrique et d’une parodie sur une table de dissection
La Baconnière
2021
240 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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