L’amour en voiture, de Flaubert à Proust

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écrit par Sébastien Lapaire · 12 September 2025 · 0 commentaire

Depuis Flaubert, les scènes d’amour en voiture sont devenues un classique de la littérature française. La manière dont Proust s’est inspiré de ce procédé pour décrire les rapports sexuels permet de mesurer l’intérêt et les limites de la fameuse scène du fiacre.

Madame Bovary est sans doute l’un des ouvrages les plus significatifs de Flaubert, en raison de sa maîtrise parfaite des outils poétiques de la prose. Pourtant, ce texte est désormais surtout célèbre pour le procès qu’il a valu à son auteur. Les principaux éléments du réquisitoire des autorités tenaient au caractère licencieux de l’œuvre. De nos jours, une scène continue de symboliser dans l’imaginaire collectif la vocation transgressive du roman: le moment où Emma Bovary – une bourgeoise de province rêvant d’échapper à la médiocrité de son existence – a des rapports charnels avec l’un de ses amants au fond d’un fiacre. En pleine rue.

Ce passage, comme les aspects stylistiques les plus iconoclastes de l’œuvre de Flaubert, ont choqué et fasciné nombre de littérateurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. L’un des auteurs chez qui ils paraissent avoir exercé une grande influence est Marcel Proust. En plus de rédiger en 1920 un article intitulé «A propos du style de Flaubert», dans lequel il prend vigoureusement la défense du romancier, tout en y trouvant certaines limites, le chantre de la «mémoire involontaire» reproduit les linéaments de la scène du fiacre de Madame Bovary dans Du côté de chez Swann. Il décide toutefois de lui donner davantage de profondeur, en l’enrichissant de certaines de ses théories sur l’amour.

Un amour en mouvement vu de l’extérieur

La manière dont Flaubert envisage les rapports d’Emma et de son compagnon de plaisir lorsqu’ils profitent de l’intimité d’une calèche relève avant tout du désir de lever certains tabous liés à la sexualité. L’auteur de Salammbô entend en effet mettre à nu le comportement de personnes confrontées aux pesanteurs de la norme en matière de rapports sexuels dans les années 1860. Il le fait sans volonté d’imposer un ordre nouveau, mais pour établir un tableau plus juste des réalités sociales de son temps.

Cela le conduit à recourir à l’ironie pour peindre les instants de liberté que s’accorde Emma en voiture. Si le romancier procède de la sorte, c’est qu’il tente de mettre en exergue le ridicule des injonctions morales qui régissaient encore la vie en province à la fin du Second Empire. Ainsi, l’amant de Mme Bovary ne parvient à la convaincre de monter dans le fiacre qui sera le cadre de leurs ébats que lorsqu’il lui a assuré que «cela se fait à Paris».

Emma et Charles Bovary à l’heure du repas. Illustration d’Alfred de Richemont pour une réédition du roman en 1905. Photo: Wikimédia

De même, Flaubert décrit avec emphase le moment où «sur le port [de Rouen], au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient des yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement […] ballotée comme un navire».

Dans ce passage, il se moque de l’inertie de la population de la région, qu’il dramatise en insistant sur son apathie devant le spectacle déconcertant auquel elle est confrontée. Cela lui permet, par contraste, d’accorder une importance démesurée à la vigueur des étreintes auxquelles se livrent les deux amants, puisque se sont elles qui semblent mettre la voiture en mouvement. Sans que cela soit dit une seule fois – seulement suggéré.

La perspective interne de Marcel Proust

L’apport de Proust au dispositif narratif inauguré par Flaubert tient à l’importance qu’il donne aux conséquences psychologiques, sur ses personnages, de l’acte charnel dont il rend compte. C’est précisément ce qu’il peinait à trouver dans la scène du fiacre, comme l’indique son article sur Flaubert. Dans la section de Du côté de chez Swann où il est question de la vie sentimentale de Charles Swann, un homme du monde tombé amoureux d’une cocotte, le narrateur montre qu’après avoir cédé aux appâts de la femme qu’il aime au cours d’un trajet en calèche, la relation de cet individu avec elle s’en trouve profondément affectée.

L’intérêt de l’approche de l’auteur des Plaisirs et les Jours tient à ce que contrairement à Flaubert, il ne se limite pas à établir un compte rendu brillant de l’activité sexuelle de Swann avec sa maîtresse . En effet, il s’appuie sur la faiblesse du personnage principal pour mettre en avant la nature particulière de ses premiers rapports avec sa compagne.

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Ainsi, c’est sur la base de la timidité de Swann, qui ose s’approcher d’Odette de Crécy, sa maîtresse, uniquement dans la pénombre d’un fiacre, afin d’ajuster les catleyas disposés sur son corsage, que l’acte charnel peut advenir pour la première fois et donner suite aux rapports sexuels qui suivront. Ce passage est donc conçu comme une étape déterminante dans l’évolution des relations entre Swann et Odette.

De fait, Proust clôt ce chapitre et annonce la manière dont s’articulent les nouveaux rapports du héros avec son amante par une phrase ô combien significative: «Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là […], les jours suivants il usa du même prétexte». Et l’admirateur de Flaubert de parfaire ainsi l’art de son maître.

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier «La bagnole sous la loupe», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°119).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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