«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 1/10)

10 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 04 March 2024 · 0 commentaire

Voici le nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre. Il devrait paraître aux Editions de l’Aire, fondées et dirigées jusqu’il y a peu par feu notre ami Michel Moret, dont, émus, nous saluons la mémoire.


A la suite d’un apprentissage dans une Ecole technique de Suisse francophone, le héros de ce roman va réaliser qu’il avait encore beaucoup d’autres choses à voir et à apprendre, cela déjà dans son propre pays dont il ne connaissait finalement l’histoire et la géographie que par les manuels scolaires et par ce que l’on avait bien voulu lui enseigner ou lui expliquer. Un pays dont plus du trois cinquièmes de sa population parlent une autre langue: l’allemand, ceci avant que l’anglais et le vocabulaire de l’informatique n’envahissent bientôt le monde entier.

De son plein gré, dans sa vingt-troisième année, le prénommé Aimé va effectuer un stage en Suisse alémanique, comme au siècle précédent, lorsque les enfants de notables familles se rendaient en Allemagne. Or, c’est un dialecte que ce jeune homme va tout d’abord découvrir et tenter d’apprendre, mais c’est aussi et surtout beaucoup d’autres paysages.

Ce roman de formation, c’est un récit encombré de longs descriptifs historiques, à la manière d’un guide pour touristes au cœur d’une Suisse centrale attachante : celle des années soixante. Mais c’est aussi le roman d’un premier amour, placé sous la thématique du regard.

Toute ressemblance de nom avec des personnes vivantes est fortuite.


Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, La Prisonnière, tome 6, 1923

Le train allait entrer en gare :

– Voie une, entrée du train pour Berne, Zurich, Saint-Gall, départ 13h20. Sans arrêt jusqu’à Fribourg.

Aimé avait pris son titre de transport, précisant : « simple course ». Ce n’était en effet plus la course annuelle de l’école d’autrefois, ni ces quelques rares voyages en train ou ces sorties annuelles avec son entreprise. Simple course : synonyme de non-retour, celui d’un profond changement de cadre de vie et d’un nouvel avenir professionnel. Un « aller simple », mais pas si simple que cela, en réalité… Une réalité devant laquelle il faudrait faire face et se laisser conduire. Le matin même, il avait fait ses adieux à celles et ceux de son village qui l’avaient accompagné jusque-là. Désormais, il était seul.

Il s’était installé confortablement du côté de la fenêtre, dans un compartiment peu occupé. Dans les vignes, les derniers feux de sarments laissaient monter ici et là de légères fumées blanches, très droites, comme des offrandes à un dieu inconnu, parce qu’on était encore au mois de mars. Le train s’était arrêté à Fribourg. Il y avait là plusieurs voyageurs qui étaient montés et qui trouvèrent facilement une place. A Berne, changement de train. Dix minutes bien suffisantes pour passer de la voie 7 à la voie 2 et prendre un «RegioExpress» qui allait le conduire à Lucerne. Ce que fit Aimé. C’est alors qu’un jeune homme prit place en face de lui. Il possédait un volumineux sac de voyage, ainsi qu’un porte-document duquel il sortit bientôt un livre relié, de couleur lie de vin, qui portait le titre Verbum Caro, Skizzen zur Théologie, et dont l’auteur était un dénommé Hans-Urs von Balthasar.

Aimé sourit, parce que le nom de cet auteur lui rappelait ainsi la célèbre légende des trois rois mages, et précisément ce Balthasar, celui qui portait la myrrhe et qui était de peau noire. Le jeune homme n’ouvrit pas le livre, le posa sur son porte-document resté sur ses genoux et regarda Aimé en souriant. Il lui demanda :

– Vous allez à Lucerne?

Cette question, en français, était surprenante. C’était ainsi que la conversation s’était engagée.

– Eh oui, répondit Aimé, et pour la première fois de ma vie!

Son interlocuteur sourit à nouveau et ajouta :

– C’est agréable de pouvoir faire ce trajet en compagnie de quelqu’un avec qui l’on peut parler. Cela devient de plus en plus rare à notre époque. Et puis, c’est moins long. Cet Entlebuch est parfois interminable.

Au gré de la conversation, Aimé apprit bientôt que son interlocuteur était étudiant en troisième année au Séminaire diocésain de Saint-Béat, à Lucerne. Ce dernier précisa :

– Vous ne pouviez pas le deviner d’emblée, parce que l’on ne porte le col romain qu’après l’ordination… si l’on souhaite vraiment le porter lors de certaines occasions. Depuis Vatican II, ce n’est en effet plus obligatoire. 

Le convoi était maintenant bien engagé dans un pays d’herbages, de collines, de hauts pâturages et de combes noires où, ici et là, des restes de neige étaient encore visibles. Aimé découvrait ce paysage inconnu comme un enfant, tout en écoutant les explications fort intéressantes de l’étudiant au sujet des lieux et des sites traversés. Le train s’arrêta pour la première fois à Konolfingen, puis Langnau, au cœur de l’Emmental, puis à Trubschachen, dernière localité bernoise avant d’entrer résolument dans le pays lucernois par la vallée de la Petite Emme :

– Il y a là une grande biscuiterie, fondée en 1906 dans une modeste boulangerie, précisa le séminariste. C’était l’année de la naissance de mon père, et c’est pour cela que je me souviens de ce millésime.

Puis ce furent Escholzmatt, l’une des premières et principales agglomérations de ce haut Entlebuch, Schüpfheim et ses grands marais avec, à sa gauche, le massif du Napf et son sommet dans l’herbe qui culmine à 1408 mètres, et bientôt Entlebuch, où le train s’arrêta à nouveau, enfin à Werthenstein.

– Nous n’allons pas nous y arrêter, poursuivit le jeune homme, mais c’est là, sur une haute esplanade, que se trouvent une église et son couvent, érigés sur les ruines d’un ancien château.

Il raconta alors comment cela s’était passé. Un vieux Hollandais avait autrefois prospecté la Petite Emme pour y chercher de l’or et lavait le sable à l’aide d’un petit tamis. Un soir qu’il s’était attardé au bord de la rivière, alors qu’il faisait déjà sombre, il avait décidé de passer la nuit à l’abri d’un rocher qui surplombait une petite grotte protégée, en dessus des eaux. A l’instant où il se recueillait pour la prière du soir, il avait entendu un merveilleux chant descendre de l’autre rive, plus puissant que le bruit de la rivière. Ayant levé les yeux, il vit une lumière éclatante qui venait de la falaise, qui n’était pas celle de la lune. Profondément ébranlé, il monta le lendemain matin jusqu’à l’endroit d’où était venue la lumière et suspendit aux branches d’un petit sapin qui poussait là, parmi les ruines du château fort, une icône représentant le couronnement de la vierge Marie. Les paysans des environs entendirent bientôt parler de cette sorte de théophanie du laveur d’or et prirent l’habitude de le suivre et de l’accompagner dans cet endroit pour des dévotions devenues journalières. Vers 1518, on construisit une petite chapelle sur cet emplacement, puis une véritable église. Une génération plus tard, en 1536, des moines de l’ordre franciscain s’établissaient dans le couvent attenant à l’église, tel qu’il existe encore aujourd’hui.

Après Wolhusen, le train obliqua en direction de Malters, puis Littau : la banlieue de Lucerne était proche. Aimé avait entrevu la Reuss avec, à sa droite, une église moderne en béton.

– C’est l’église Saint-Charles-Borromée, avait encore précisé le jeune étudiant, se penchant en avant à cause du bruit. C’est aussi le quartier de l’hôpital, du crématoire et du cimetière. Des lieux qui se gravent dans notre mémoire lorsqu’il faut y accompagner un parent ou un ami. Ces endroits, on les relègue souvent au nord de nos vies, comme si l’on en avait peur.

Puis il ajouta, plus sérieusement :

– La mort laisse souvent, comme sur les champs de bataille ou après les incendies, des plaies béantes, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes, parce que leur vie était encore devant eux.

Après le passage d’un dernier tunnel et un grand tournant, comme pour désorienter au dernier moment le voyageur, le convoi était enfin entré dans une gare aux nombreux quais parallèles, puis s’était immobilisé à la manière d’un paquebot qui parvient au port.

L’étudiant escorta Aimé jusqu’à la sortie de la gare elle-même. Il faisait presque nuit.

– Au fond, je ne vous ai même pas demandé où vous allez habiter ! Je puis vous indiquer les rues à prendre, si cela peut vous aider, ou même un bus ?

– Volontiers, répondit Aimé.

Cette heure crépusculaire l’avait toujours impressionné, et cela d’autant plus qu’il était dans une ville inconnue. Il avait trouvé par voie d’annonce un studio à louer à l’année dans le quartier résidentiel du Steinhof, en dessus de l’église Saint-Paul, non loin d’un château de style baroque, construit au XVIIIe siècle par une famille patricienne du Sonnenberg. Ce bâtiment avait appartenu dès 1924 aux frères de la Miséricorde de Marie Auxiliatrice, un ordre religieux qui le transforma en un établissement médical.

Sur la place de la gare, l’étudiant indiqua à Aimé la direction à prendre :

– Là, c’est la ligne de bus No 1, venant du Mailhof, en direction de Kriens. Vous descendrez au quatrième arrêt, à la Paulusplatz, puis vous prendrez, à droite de la large avenue de l’Obergrund, une ruelle qui monte en direction précisément du Steinhof, c’est la Schlossstrasse. Au deuxième carrefour de cette ruelle, vous atteindrez cette Steinhofstrasse, une rue perpendiculaire, un peu plus large, qui vous conduira où vous devez vous rendre. Mais je vais vous laisser là, car je vais dans une direction opposée, dans le quartier des Dreilinden, derrière la Hofkirche et l’Haldenstrasse. Puis il ajouta :

– Vous découvrirez tout cela à votre tour, tranquillement, et je suis convaincu que vous allez vous plaire dans cette ville d’églises et de ponts couverts, ce « Land der Mitte » que les touristes américains connaissent souvent mieux que les habitants de la Suisse romande. Et puis, j’espère surtout que nous nous reverrons bientôt.

Il tendit alors la main à Aimé et c’est ainsi qu’ils se quittèrent :

– Moi, c’est Bartimée, un prénom ou un surnom qui signifie « fils de Timée ». Ce Bartimée était un malvoyant, guéri près de Jéricho. Mais l’on me nomme Barti, c’est bien plus simple !

– Moi, mon prénom c’est Aimé. Un drôle de prénom à porter.

La suite dans la prochaine édition du Regard Libre.
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire