Clément Bénech, répudiation nationale

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 March 2023 · 0 commentaire

Fraîchement sorti du moule de «l’Institut», le jeune Romain d’Astéries s’apprête à commencer sa première rentrée des classes, l’esprit plein de concepts pédagogiques précurseurs qu’il n’attend que d’appliquer. Quand un bug fait tout basculer.

Après avoir passé avec succès son concours pour entrer dans l’Education nationale, Romain d’Astéries n’a qu’une seule idée en tête: partir enseigner en Guyane. Issu d’une lignée plutôt aisée, il veut rompre avec les traditions familiales et le conformisme ambiant. Rien de mieux pour cela que de décamper le plus loin possible pour mettre à profit ses nouvelles méthodes pédagogiques.

Au bénéfice d’un bon dossier, Romain d’Astéries a tout prévu en demandant un établissement peu réputé et en recherche de professeurs. Il explique déjà à ses amis comment il compte sillonner la jungle sur les traces des garimpeiros et descendre les fleuves amazoniens en pirogue. Mais contre toute attente, un élément de l’Education nationale, minuscule, peu fiable et incohérent, l’envoie en Auvergne: non pas Jean-Michel Blanquer, mais l’algorithme. Et malgré les réclamations et protestations du jeune enseignant, rien n’y fait: s’il est possible de changer manuellement une affectation, il est impossible d’aller à l’encontre du système informatique! Voilà donc que notre héros bordelais débarque dans le petit village campagnard de Chaudezat, chaussé de ses plus beaux mocassins en daim.

Liberté, égalité, interdisciplinarité

Tout alors met à mal sa soif d’exotisme: logé chez l’habitant dans un ancien couvent aux façades défraîchies, entouré de collègues formalistes, Romain d’Astéries est sous les ordres d’une principale aux discours napoléoniens. Il retrouve néanmoins de l’optimisme en faisant connaissance avec sa classe. Ses élèves sont loin d’être la «batterie de faces de craie, qui attendent le bec entrouvert qu’on vienne y déposer un vermisseau de savoir» qu’il pensait découvrir; ils ont l’air tout à fait concernés et concentrés.

Ragaillardi par ses rêves de changer les mentalités, le nouveau professeur de français se lance dans toute une série d’essais éducatifs censés bouleverser les méthodes d’apprentissage : déconstruire l’enseignement pour mieux le co-construire. Le précepte-roi de la pédagogie positive! Au cœur de ce projet, l’interdisciplinarité tant vantée: désormais il ne sera plus question de faire une heure de français, puis deux heures de sport, mais trois heures de sport-français. Toutefois, l’interdisciplinarité seule ne peut pas suffire, il faut l’accompagner d’ateliers novateurs et stimulants. Quitte à sortir du cadre académique et s’attirer les foudres de la principale, peu amatrice de ces nouvelles pratiques fumeuses:

«Django Reinhardt a révolutionné la guitare avec trois doigts. Vous, vous croyez réinventer la pédagogie avec deux neurones.»

Plus l’histoire avance et plus Romain d’Astéries pousse plus loin son enseignement avant-gardiste, donnant lieu à des épisodes plus loufoques les uns que les autres. Comme la scène de la préparation de crêpes pédagogiques, dont «l’enjeu véritable était de faire émerger autour de l’atelier un brouhaha vertueux qu’à l’Institut on appelait nuage verbal ou bruit pédagogique.» Le but de ce corpus étant d’identifier des mots nouveaux. Grâce à ce workshop lexico-culinaire, Sarah a pu apprendre «le mot froment, qu’elle ne connaissait pas; quant à Kevin, il fit la connaissance des mots érythème, synonyme de brûlure au premier degré, et œdème local à l’infirmerie du collège.»

Le Don Quichotte de Parcoursup

Clément Bénech se plaît à grossir tous les traits pour nous livrer un roman badin, une petite farce qui fait sourire par son outrance et la candeur de son personnage. Il n’est pas question ici d’une féroce satire qui étrillerait les manquements et errements de l’Education nationale, mais plutôt d’une douce parodie qui tourne en dérision l’excès d’idéalisme.

D’une plume svelte et croustillante, Clément Bénech croque le portrait d’un Don Quichotte de Parcoursup version enseignants avalé dans les méandres administratifs et qui part à la conquête du monde, l’esprit avide de rencontres et de nouveautés à mettre en place. Un Don Quichotte qui navre autant qu’il amuse!

Un vrai dépaysement est un vaudeville qui se lit avec plaisir et dont certaines scènes au collège font irrémédiablement penser au Petit Nicolas. Une lecture très agréable, qui ne se prend pas pour ce qu’elle n’est pas: une dénonciation littéraire. 

Ecrire à l’auteur: quentin.perisssinotto@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier ECOLE, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°94).
clement benech

Clément Bénech
Un vrai dépaysement
Flammarion
2023 
304 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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