Bret Easton Ellis, le plus grand auteur américain vivant? (1/3)

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 April 2023 · 0 commentaire

Conspué dans son pays natal, encensé en francophonie, Bret Easton Ellis revient en ce début d’année avec un nouveau roman, son septième. Pas de surprise: on y croise toujours des jeunes désabusés, de la violence, de la drogue et de l’ennui bourgeois. Un renouveau, vraiment?

Lorsque l’on parle de Bret Easton Ellis avec quelqu’un s’intéressant à la littérature américaine, la discussion se tend immédiatement. L’auteur fait partie de cette caste d’artistes clivants qui polarisent et la critique et le public. Certains lui reprochent de ne parler que de sexe, de drogues, de richesses, de n’avoir que des personnages-outils et de citer des marques à tout va. Indéniablement, c’est vrai. Pourtant, c’est aussi là que se trouve tout son génie. En présentant des personnages dénués de sens moral autant que de savoir-être, c’est l’Amérique tout entière qu’il égratigne en lui présentant de force ce qu’elle refuse de voir: sa perte d’emprise sur la jeunesse, le capitalisme, bref ce qu’elle a engendré.

«– Tu sais, fais-je remarquer, Tim avait l’intention de rompre, de toute façon. C’était terminé entre eux.
– Mais pourquoi, grands dieux? fait Evelyn, surprise, la curiosité en éveil. Avec cet endroit fabuleux qu’ils avaient, aux Hamptons.
– Je me souviens qu’il m’a dit un jour qu’il n’en pouvait plus de la voir passer ses week-ends à ne rien faire, à part ses ongles.
– Mon dieu, fait Evelyn, puis, réellement déconcertée: Tu veux dire que… attends, elle n’avait personne pour les lui faire?»

Sexe, drogues et violence ordinaire

Quand sort Moins que zéro en 1985, les lecteurs se retrouvent face à une sensation inédite: les jeunes sont aussi ravis de voir que quelqu’un parle enfin de leur génération que les vieux en sont révoltés. Mais surtout, personne ne s’attend à ce que ce roman ouvre la voie à un écrivain qui en a encore beaucoup sous le pied.

Car tous ceux qui accusaient le premier ouvrage de Bret Easton Ellis de présenter une version pervertie de la jeunesse dorée américaine ont déchanté alors qu’est sorti Les Lois de l’attraction deux ans plus tard. Là où le premier parle d’adolescents riches, dans un Los Angeles des fêtes de fin d’année, en proie à un ennui si profond que même la violence et la drogue lui sont préférables, le second est un roman polyphonique sur de jeunes adultes, étudiants à la fac, qui s’abîment dans les relations sexuelles plutôt que d’aller en cours.

A un scandale, Bret Easton Ellis répond par un autre. Pourtant, il serait erroné de penser que l’auteur choque pour choquer, tel le sale gosse que beaucoup l’accusent d’être; s’il écrit ce genre d’histoire, c’est qu’il les a vécues. En effet, la plupart de ses récits prennent pour ancrage cette jeunesse dont il fait partie. Mais que tous les véhéments lecteurs se rassurent: en 1991, Ellis change de cap et écrit un roman entièrement différent: American Psycho.

Le choc American Psycho

Il serait naïf de penser que Bret Easton Ellis, alors qu’il se frotte aux yuppies de Wall Street, allait le faire de manière conventionnelle. Avant même sa sortie, le livre fait sensation: son éditeur originel refuse de le publier, le roman fait parler de lui avant la parution et, finalement, crée l’esclandre attendu. La presse traite l’auteur de tous les noms dans la presse, menacé de mort, conspué tant par les intellectuels que par les mouvements de défenses des femmes, tant par les classes populaires pour avoir présenté un monde de fastes vains que par les traders qui dénoncent une vision pervertie de leur métier.

Tous, quels que soient leurs griefs, dénoncent en revanche la violence traversant tout le roman. Pourtant, la métaphore s’avère certes appuyée, mais géniale. Wall Street tue des milliers de personnes chaque jour, ses employés sont des tueurs au sang-froid; il s’agit donc de mettre en scène un trader-tueur en série, ainsi que tous ses rituels. Le roman contient alors plusieurs pages de scènes de meurtres décrites avec une précision clinique qui a poussé le lectorat à se demander s’il ne tenait pas les mémoires d’un vrai criminel. Paradoxalement, il faut attendre l’adaptation cinématographique de 2000, par une femme, et avec Christian Bale, pour que l’histoire soit réhabilitée. Comme si le fait de poser des images sur ces mots si terribles les avait atténués.

Les jalons de cet enfant terrible étant posés, Ellis est désormais autant connu que craint. Quoi qu’il publie ensuite, son texte sera estampillé «par l’auteur d’American Psycho». Plus personne ne s’inquiète ainsi devant Zombies (1994), recueil de nouvelles écrites plus jeunes, ou Glamorama (1998), thriller-politico-satiriste sur le monde de la mode où la phrase non verbale, le name dropping et la perdition sont le plus développés. La surprise viendra alors en 2005, lors de la publication de Lunar Park, présenté comme une autobiographie.

«Bien que je ne puisse cacher mon regard froid et que vous puissiez serrer ma main et sentir ma chair et même que vous puissiez penser que nos modes de vie sont probablement comparables: je ne suis tout simplement pas là.»

La suite de cette série de trois articles la semaine prochaine.

Ecrire à l’auteur: mathieu.vuillerme@leregardlibre.com

bret easton ellis

Bret Easton Ellis 
Moins que zéro
Traduction de Brice Matthieussent 
Robert Laffont 
2023 
231 pages 

bret easton ellis

Bret Easton Ellis 
American Psycho 
Traduction d’Alain Defossé 
Robert Laffont 
2023 
452 pages 

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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