Barnabooth, le journal d’un homme libre

6 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 24 April 2024 · 0 commentaire

Dans les œuvres qu’il consacre à Barnabooth, milliardaire oisif mais soucieux de donner un sens à son existence, Valery Larbaud (1881-1957) met en scène les doutes et les errements d’une jeunesse en quête d’absolu. D’une vibrante actualité.

Archibald Olson Barnabooth est l’un des rares hommes véritablement libres de son temps. C’est ce qui fait la valeur de ce personnage inventé par le romancier et poète Valery Larbaud autour de 1900. Milliardaire devenu esthète par dépit, artiste dépourvu de toute vocation créatrice, Barnabooth est parvenu à s’émanciper de son milieu d’origine. Son extrême richesse lui permet toujours d’agir comme il lui plaît.

Sans famille, sans véritables amis, il vit seul: le monde lui suffit. Il a décidé de mener une existence de grand voyageur dans l’espoir de faire à chaque instant l’expérience d’une liberté totale. C’est la raison pour laquelle il a vendu ses propriétés, ses automobiles et son casino, se donnant à voir à ses contemporains comme un «clochard splendide», ainsi que l’affirmait magnifiquement Paul Morand.

A cet égard, il semble que dans A. O. Barnabooth, ses œuvres complètes (volume dans lequel on trouve Les poésies d’A. O. Barnabooth et son Journal intime), Larbaud fasse de son héros un poète errant, en quête perpétuelle d’absolu. En parcourant l’Europe dans son wagon-lit, sans jamais assouvir son désir de transcendance, le narrateur nous parle de ce qui compte vraiment pour lui: la nécessité d’être en tout temps l’artiste de sa propre existence.

Psychologie de Barnabooth

Valery Larbaud hésita longuement au moment de donner un titre au journal fictif de Barnabooth. S’il se résolut finalement à intituler son ouvrage Journal d’A. O. Barnabooth, il avait auparavant esquissé l’idée, sur le conseil d’André Gide, de nommer ce texte Journal d’un homme libre. Il semble en effet que les doutes de Larbaud avaient pour principe la manière dont il avait décrit dans son texte l’incapacité du jeune milliardaire à atteindre l’état de liberté absolue auquel il aspire.

Ainsi, bien que Barnabooth entende marquer chaque aspect de son existence du sceau de l’indépendance, son oisiveté et son goût des plaisirs faciles le détournent sans cesse des grands desseins qu’il a formés. A cet égard, son empressement à fuir tous les lieux qu’il visite après y avoir séjourné quelques semaines apparaît comme la manifestation d’un désir jamais assouvi de donner à sa vie un cadre qui satisfasse ses rêveries métaphysiques.

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Comme l’affirmait René Tavernier, ce recueil «est à tous points de vue un livre de jeunesse: conçu par un jeune homme, écrit par un homme jeune racontant les impressions d’un jeune homme». Il semble que ce soient l’immaturité et le caractère passionné du personnage inventé par Valery Larbaud qui lui interdisent de devenir le poète-philosophe qu’il eût souhaité être.

C’est ainsi que l’auteur met en scène les errements de son héros en insinuant qu’il se sent inférieur aux individus que son immense fortune devrait normalement faire dédaigner. Il tente par exemple à maintes reprises de se lier à des femmes du peuple, qui le font ensuite souffrir par la distance qu’elles établissent instinctivement entre ses projets de romance et leur propre situation.

La nécessité d’être soi-même

Barnabooth affirme dès les premières pages de son journal que pour son entourage, «toute cette ardeur de (s)a jeunesse, cette ardente quête de Dieu, (n’est que) la noce qu’il faut bien que tout jeune homme dans (sa) position fasse». Dans ce passage, comme dans le reste du recueil, Valery Larbaud nous montre le sentiment d’incertitude qui submerge le jeune esthète lorsqu’il s’interroge sur la pérennité des valeurs qui guident son action. C’est d’ailleurs avec beaucoup de lucidité qu’il affirme craindre le jour où «il (se) mettra au service de son argent (et où il) aura tourné le dos à l’absolu».

Pourtant, à la fin de son journal, après avoir longtemps «considér(é) le mariage comme une défaite», il annonce au lecteur qu’il a décidé de mener une vie rangée et d’épouser l’une des jeunes femmes qu’il entretenait depuis plusieurs années. Et c’est uniquement à ce moment qu’il devient un homme heureux. Ayant cessé de vouloir séduire les autres, il peut désormais dire: «Je songe – enfin – à plaire d’abord à moi.»

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°105).

Valery Larbaud
A. O. Barnabooth: ses œuvres complètes
Biblos, Gallimard
1995
816 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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