Les trois piliers de la «silver economy»
Philippe Hebeisen préside le conseil d’administration de Vaudoise Assurances, dont il a aussi été directeur. Il porte un regard de connaisseur sur la façon dont le vieillissement de la population redéfinit les marchés du travail, de la consommation et des capitaux.
La Suisse vieillit et tout le monde s’en inquiète, souvent à juste titre. Pourtant, les seniors se sentent vieux bien plus tard qu’auparavant: aujourd’hui à 80 ans contre 69 ans dans les années 1990. C’est que l’espérance de vie en bonne santé a également augmenté depuis les années 2000. Elle devrait continuer de progresser, avec des taux de bonne santé plus élevés chez les diplômés du tertiaire. Et selon un récent rapport d’Allianz, ceux que l’on surnomme les baby-boomers seraient la génération la plus riche de l’histoire.
Cette nouvelle longévité prospère ouvre la voie à des opportunités économiques inédites, aussi bien pour le troisième âge lui-même que pour le reste de la société. Rencontre avec Philippe Hebeisen, président du conseil d’administration de Vaudoise Assurances et également vice-président d’Economiesuisse.
Le Regard Libre: Vous avez dépassé l’âge de la retraite, et pourtant, vous travaillez toujours. Pourquoi?
Philippe Hebeisen: Après avoir dirigé une entreprise de près de deux mille personnes pendant plus de dix ans, il n’est pas simple de débrancher complètement du jour au lendemain. La transition dépend de nombreux facteurs, comme la préparation de la succession. De plus, j’ai développé une forte identification avec l’entreprise. C’est une aventure que j’ai adorée, notamment grâce aux succès obtenus avec mon équipe. Quand on m’a proposé de poursuivre cette aventure en tant qu’administrateur, j’ai accepté sans hésiter. Pour Economiesuisse, c’était un prolongement logique: ayant participé au comité de l’Association Suisse d’Assurances pendant mes années de direction, j’en suis devenu le délégué auprès de la faîtière des entreprises.
Un sentiment de responsabilité donc, avant tout?
Il y a un sentiment de responsabilité, mais c’est plus encore une grande satisfaction personnelle. M’occuper de ces questions, tout comme mon rôle de président de l’Opéra de Lausanne, est une source de plaisir et me permet d’influencer les choses d’une manière que je considère comme juste. Cependant, je suis conscient d’être chanceux et que tout le monde ne se retrouve pas dans cette situation à la fin de sa carrière.
Comme vous, un Suisse sur quatre travaille au-delà de l’âge de la retraite. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et de financement à la peine des retraites, que peut-on faire pour favoriser ce prolongement de l’activité professionnelle plutôt que d’encourager les départs à la retraite anticipés?
Aujourd’hui, la moitié des 59-64 ans souhaitent continuer à travailler après l’âge de la retraite, ce qui offre une marge de progression intéressante. Il est crucial d’instaurer un dialogue plus ouvert entre employeurs et futurs retraités pour répondre à leurs aspirations. Pour encourager cette prolongation d’activité, des mesures d’incitation, comme une exemption partielle ou totale des cotisations AVS des revenus perçus après la retraite, pourraient être utiles. Cela dit, la motivation ne se limite pas aux aspects financiers. Beaucoup veulent surtout continuer à se sentir utiles, rester actifs mentalement, socialement engagés et en lien avec les jeunes générations. Cela requiert une transition bien planifiée, avec des aménagements dans le cahier des charges et des options comme le temps partiel.
Certes, mais cela n’est pas toujours dans l’intérêt des employeurs, étant donné que les seniors leur coûtent plus cher. Comment motiver les entreprises à les garder?
Il aurait fallu commencer par accepter la réforme de la loi sur la prévoyance professionnelle (LPP), qui prévoyait de diminuer les taux de cotisation des 55 ans et plus! Mais au-delà des mesures concrètes, un changement culturel est nécessaire. Les entreprises doivent reconnaître la valeur des compétences acquises par l’expérience. Certaines, comme le groupe Zurich où j’ai travaillé, placent leurs employés plus âgés dans des rôles de conseil, de mentorat ou d’expertise sans diminuer leur salaire. Ces aménagements permettent à ces derniers de transmettre leur savoir tout en réduisant leur charge de travail opérationnel. L’argument pour les employeurs repose donc sur la valeur de ces compétences, souvent irremplaçables.
Ce changement culturel pourrait-il également contribuer à réduire les inquiétudes de la population liées à l’immigration?
Oui. Nous avons recours à l’immigration pour combler la pénurie de main-d’œuvre, mais face aux préoccupations légitimes de la population – routes encombrées, trains bondés, logements coûteux –, l’immigration devrait être secondaire par rapport aux réservoirs nationaux que nous devrions prioriser: engagement des femmes, augmentation de la productivité et rétention des seniors. Même en maximisant ces ressources, un besoin d’immigration persistera tant que l’économie se porte bien. Cependant, ce besoin pourrait être comblé par une immigration qualifiée et ciblée, permettant de dissocier dans le débat public l’immigration économique de l’asile.
On imagine souvent les seniors fatigués, or nous avons vu que ce n’est souvent pas vrai. On les imagine aussi souvent pauvres. Qu’en est-il en réalité?
Les seniors représentent environ 22 % des revenus et possèdent près de la moitié de la fortune nationale, avec une fortune par tête largement supérieure à celle des jeunes. Cela, pour des raisons évidentes: cumul des revenus, héritages, et rendements du capital à travers le temps. Cette situation varie selon les individus, et certains sont dans une situation difficile, mais globalement, les revenus des retraités sont relativement stables, voire en augmentation. A partir de 2025, tous les bénéficiaires de la LPP toucheront des rentes pleines et entières, un revenu stable par rapport à celui des jeunes, qui est soumis aux fluctuations économiques et géopolitiques. La plupart des retraités actuels sont dans une situation bien meilleure que ceux de la fin du siècle dernier, notamment grâce à la croissance des rentes et à l’accès des femmes au marché du travail.
Cette évolution ouvre la voie à de nouveaux marchés, regroupés sous le terme de silver economy, et dont la valeur en Europe est estimée à plus de 5000 milliards d’euros…
On s’attend en effet à ce que les dépenses de consommation des seniors de notre pays doublent d’ici 2040, passant de 4 à 7 milliards de francs suisses. Aujourd’hui, ils ne sont plus seulement des bénéficiaires de services de base, mais une clientèle solvable et dynamique, avec des besoins diversifiés dans des secteurs à forte valeur ajoutée. En matière de loisirs, de tourisme, d’hôtellerie et de culture, bien sûr, mais aussi dans le bien-être, la santé, les cosmétiques, les soins à domicile, et les technologies facilitant l’autonomie. Le logement évolue également, avec une demande croissante pour des résidences adaptées à l’indépendance des seniors, intégrant des aménagements pour la mobilité réduite et favorisant la mixité sociale entre générations.
A l’inverse, certains retraités occupent des espaces trop grands faute d’alternatives abordables…
Tout à fait, c’est ce qui fait aussi monter le marché des logements plus petits et bon marché. On estime par ailleurs qu’environ 600 établissements médico-sociaux (EMS) devront être construits d’ici 2040 en Suisse, une opportunité qui suscite l’intérêt de certains développeurs immobiliers. Bien que tout cela implique des coûts, c’est aussi un marché en forte croissance. Enfin, les services financiers s’adaptent à ces évolutions en proposant des produits ciblés dans les domaines hypothécaire et de la gestion de patrimoine.
Au «Forum des 100» organisé par Le Temps, Peter Brabeck, ancien patron de Nestlé, a déclaré qu’avec l’âge, il privilégiait les dividendes sûrs aux investissements à long terme, plus risqués mais essentiels à l’innovation. Que vous dit votre expérience d’assureur sur l’aversion au risque chez les seniors?
Quand on approche de la retraite ou qu’on y est déjà, l’horizon temporel se réduit, et il devient donc essentiel de sécuriser le capital. On ne peut plus se permettre les fluctuations que l’on accepte à 30 ou 40 ans, car on n’a pas le temps de récupérer d’éventuelles pertes. En pratique, cela se traduit par une approche plus prudente: des placements plus sûrs, en général, et souvent une part croissante d’épargne à faible risque dans les portefeuilles.
Tout semble donc indiquer qu’une part croissante du capital sera détenue par une population plus averse au risque. Que peut-on faire pour encourager les seniors à continuer d’investir?
Il est essentiel de leur proposer des produits qui répondent à leur horizon plus court. En leur offrant des placements à durée limitée, comme des investissements de 5 ou 10 ans, accompagnés de contacts réguliers avec leurs conseillers, ils peuvent ajuster leurs portefeuilles en fonction de leurs besoins et des conditions de marché, ce qui renforce leur confiance et leur capacité d’adaptation. Le développement de produits dédiés aux seniors comme le «quatrième pilier», inspiré de modèles anglo-saxons, est également une piste. Ces options d’épargne, conçues pour couvrir des coûts spécifiques comme les frais liés à une maladie grave ou un séjour en EMS, permettent d’investir tout en anticipant des besoins futurs bien réels. Sensibiliser les seniors à la transmission de leur patrimoine est un autre aspect important.
Cela inclut la transmission d’entreprises…
Oui, un très grand nombre de petites et moyennes entreprises devront être transmises en Suisse ces dix prochaines années. Il faut encourager leurs propriétaires à anticiper cette transition. Ici, une fiscalité allégée pourrait jouer un rôle décisif, en particulier pour les entrepreneurs seniors, souvent lourdement imposés sur leurs actifs. En somme, en leur offrant des options adaptées à leurs besoins, nous pouvons maintenir l’engagement des seniors dans des investissements qui soutiennent l’économie.
Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com
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