Peut-on dire du bien du protectionnisme?

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 November 2025 · 0 commentaire

Souvent dénoncé comme l’ennemi naturel de la prospérité, le protectionnisme prête volontiers le flanc à la caricature. Quand on le prend au sérieux, il pose néanmoins des questions intéressantes à l’orthodoxie libre-échangiste.

On ne peut évoquer le mercantilisme sans parler de protectionnisme. Dès son origine, ce qu’on appelle aujourd’hui le mercantilisme s’articule autour de la volonté des Etats de contrôler les flux commerciaux, d’accumuler les métaux précieux et de soutenir leur puissance militaire. Le protectionnisme en est la traduction pratique: barrières douanières, monopoles commerciaux, restrictions d’importation. Toutefois, réduire le protectionnisme à une simple survivance archaïque, opposée à un libre-échange rationnel, serait une lecture trop simpliste.

Protectionnisme, une pratique de circonstances

Le débat s’installe véritablement au XIXe siècle, quand le libre-échange devient un pilier de la doctrine libérale, notamment avec la pensée du Britannique David Ricardo. Dans ce cadre intellectuel, le raisonnement est limpide: l’échange, fondé sur l’avantage comparatif, une notion forgée principalement par Ricardo, assure une allocation optimale des ressources et un enrichissement général. Toute entrave protectionniste apparaît alors comme une distorsion, une interférence politique nuisible. Cette cohérence interne explique la force du discours libéral, mais elle en révèle aussi la limite: le jugement repose sur des postulats spécifiques: l’individu rationnel, l’efficacité des marchés, l’agrégation de l’intérêt général à partir des intérêts particuliers. Si l’on accepte ces axiomes, le protectionnisme est irrationnel. Si l’on s’en écarte, la discussion s’ouvre.

«Le protectionnisme, écrit Pascal Salin, un fervent défenseur du libre-échange, est l’ensemble des mesures d’origine étatique qui consistent à limiter, à interdire, à contrôler ou à influencer les échanges internationaux.» On le voit, le protectionnisme n’est pas une théorie abstraite, mais un ensemble de pratiques visant des objectifs concrets. Jacques Sapir, un économiste protectionniste, le compare à une écluse qui régule le flux d’un fleuve. Concrètement, il peut s’agir de défendre une industrie naissante, de protéger un équilibre social fragile, de garantir l’autonomie alimentaire ou énergétique, ou encore de préserver la souveraineté économique. Ainsi, le protectionnisme ne s’oppose pas mécaniquement au libre-échange mais il le module, il le contraint, il l’oriente en fonction de priorités politiques. Là où le libre-échange se présente comme un idéal théorique, le protectionnisme se comprend comme une stratégie circonstancielle.

Une autre rationalité économique

Les débats historiques illustrent cette tension. La Grande-Bretagne, chantre du libre-échange après 1846, n’avait-elle pas auparavant bâti sa puissance sur une politique protectionniste sévère? L’Allemagne du XIXe siècle, inspirée par l’argument de l’industrie naissante, n’a-t-elle pas utilisé le protectionnisme pour rattraper son retard industriel? Aux Etats-Unis, le protectionnisme fut longtemps l’outil de consolidation de l’économie nationale avant que le pays ne devienne lui-même promoteur du libre-échange. A chaque fois, la question n’était pas d’ériger des barrières pour elles-mêmes, mais de décider si leur usage pouvait servir un projet de développement.

A l’époque contemporaine, le débat se réactive sous d’autres formes. La mondialisation des années 1990 a semblé consacrer définitivement le libre-échange, mais ses crises successives – déséquilibres sociaux, dépendances stratégiques, fragilité des chaînes d’approvisionnement – ont ravivé les arguments protectionnistes. Il serait réducteur d’affirmer que ce retour traduit une forme de nostalgie autarcique. Il exprime plutôt la volonté de maîtriser les conditions d’ouverture, de subordonner les échanges aux choix collectifs. Dans ce cadre, le protectionnisme peut prendre des formes variées afin non pas de supprimer le commerce, mais de l’encadrer avec des normes sanitaires, des restrictions technologiques ou encore des exigences de localisation.

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Pour la qualité de la discussion, il faut donc résister à la tentation de la caricature. Le protectionnisme n’est pas synonyme d’isolement, tout comme le libre-échange n’est pas toujours facteur de prospérité universelle. L’histoire économique, qui n’a jamais connu ni protectionnisme pur ni libre-échange absolu, est riche d’exemples où des dosages subtils ont permis de concilier ouverture et protection, croissance et stabilité. L’important n’est pas de choisir entre deux dogmes irréductibles, mais de reconnaître le caractère contextuel et stratégique de chaque politique commerciale. Réduire la question à une opposition absolue, c’est méconnaître cette réalité.

Ajoutons enfin que la confrontation entre libre-échange et protectionnisme n’est pas seulement théorique: elle reflète des choix de société. L’ouverture totale suppose de considérer la croissance comme finalité ultime, quitte à ignorer les inégalités ou la dépendance géopolitique. Le recours au protectionnisme, lui, signale qu’un pays accepte parfois de renoncer à une partie des gains économiques immédiats pour privilégier la cohésion sociale, la stabilité politique ou l’indépendance stratégique, ou encore certains objectifs économiques à plus long terme. Loin d’être une simple erreur de calcul dans le cadre libéral, le protectionnisme repose sur une autre manière de penser l’économie, enracinée dans les objectifs concrets des nations et dans les trajectoires de leur développement.

Diplômé en philosophie, Antoine-Frédéric Bernhard est le rédacteur en chef adjoint du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: antoine-frederic.bernhard@leregardlibre.com.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Le nouveau mercantilisme» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°121).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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