«La France souffre d’une forme d’impunité budgétaire»

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 August 2024 · 0 commentaire

Il se définit comme un libéral classique. Cela suffit à faire de lui une personnalité originale dans le monde médiatique français. Entretien avec l’économiste Jean-Marc Daniel au sujet du cinquantième anniversaire du déficit public de son pays.

Avec son talent de pédagogue et sa grande culture historique, Jean-Marc Daniel est une figure importante du débat public en France. Professeur émérite à l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) et auteur de nombreux ouvrages de politique économique, il est régulièrement invité à débattre à la radio, en plus de ses chroniques télévisuelles ou dans la presse écrite. Il nous livre son regard sévère sur ce pays qui traverse une crise politique majeure.

Le Regard Libre: Vous avez déclaré qu’un «Macron» vaut 17 milliards d’euros: le chef d’Etat a fait débourser cette somme à la République lors de la crise des «gilets jaunes», puis plusieurs fois cette somme à chaque nouvelle difficulté… Selon vous, la tendance des dirigeants français à faire un chèque quand il y a un problème est-elle amenée à durer, quels que soient les partis qui arrivent au pouvoir?

J’ai en effet défini le «Macron» comme une unité de gaspillage budgétaire lié à l’absence de courage. De fait, les «gilets jaunes» ont conduit à une dépense de 17 milliards d’euros. Puis la réforme de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) à 34 milliards d’euros dépensés pour absorber la dette de cette compagnie ferroviaire – soit deux «macrons». Puis est arrivée la Covid, qui a coûté à l’Etat 170 milliards d’euros – soit dix «macrons»! Ce qui est frappant, c’est qu’il y a une forme d’impunité budgétaire de la France qui fait que le redressement paraît lointain. Mais le pire n’est jamais sûr et dans les sondages d’opinion, le thème de la dette publique commence à prendre une certaine importance. En ce qui concerne les programmes des partis, je ne prononce jamais à leur sujet en tant que tel, car ils évoluent sans cesse et n’ont aucune crédibilité…

L’Etat français est en déficit pour la cinquantième année de suite. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), la dette publique du pays s’élevait à 3 101 milliards d’euros à la fin de l’année 2023, soit 110,6% de son produit intérieur brut (PIB), contre 55,8% fin 1995 et 66,8% à la veille de la crise de 2008. Qu’est-ce qui pourrait faire inverser cette tendance infernale?

Ce que montrent les exemples passés, c’est que les pays font des efforts sur le plan budgétaire plus pour des raisons extérieures que pour des raisons nationales. La Grande-Bretagne a connu les réformes de Margaret Thatcher à cause de l’humiliation de sa mise en tutelle par le Fonds Monétaire International (FMI) en 1976. Jacques Chirac a adopté une politique d’austérité six mois après avoir été élu sur le thème de la «fracture sociale» pour être sûr de pouvoir intégrer la zone euro. Aujourd’hui, les récriminations des pays européens dits «frugaux» qui se montrent de plus en plus agressifs vis-à-vis de la France ainsi que, simultanément, les avis des agences de notation contribuent à la prise de conscience de nos dirigeants et de la population.

Quels sont les grands effets néfastes d’une dette publique?

Le plus évident est ce que l’on appelle l’effet «Robin hood reversed», c’est-à-dire une situation où l’Etat joue un rôle inverse de celui de Robin des bois; avec la dette, il prend de l’argent à l’ensemble des contribuables, en particulier les pauvres, pour le reverser sous forme d’intérêt aux détenteurs de titres publics, qui sont en général plutôt riches. Depuis cinquante ans, la dette publique a conduit à verser 2500 milliards d’euros aux créanciers autres que la banque centrale. D’ailleurs, au XIXe siècle, les partis de gauche réclamaient l’équilibre budgétaire au nom de la protection des pauvres. En outre, toute dépense publique non financée par un prélèvement sur la dépense privée augmente la demande. Si cette augmentation se pérennise, elle peut avoir deux conséquences: soit un apport d’offre extérieure, c’est-à-dire un creusement du déficit commercial, les économistes caractérisant cette situation en parlant de «déficits jumeaux» puisque le déficit public conduit à une augmentation des importations et donc du déficit extérieur; soit une possibilité offerte au système productif d’augmenter ses prix, c’est-à-dire une relance de l’inflation. Enfin, les financements qui se portent sur la dette publique manquent à l’investissement privé. C’est ce que l’on appelle l’effet d’éviction.

Une dette a également des avantages, selon ses partisans. Elle permet de faire des investissements, elle se réduit d’elle-même en cas de bonne conjoncture…

En termes d’investissement, il faut d’abord garder en tête l’effet d’éviction dont je viens de parler. Ensuite, assimiler dette publique et investissement public est abusif. Le déficit public, en particulier tel que Keynes l’a théorisé, n’a de sens qu’en cas de ralentissement de la demande. En fait, il convient d’interpréter les déficits publics comme la somme de deux déficits: d’une part, un déficit conjoncturel correspondant à l’évolution du cycle économique et que les traités européens jugent acceptable dès lors qu’il reste inférieur à 3% du PIB; d’autre part, un déficit structurel correspondant à la détérioration objective des finances publiques. L’objectif de toute politique budgétaire doit être l’équilibre structurel des finances publiques, en d’autres termes de faire en sorte que le déficit structurel soit nul.

Dans votre ouvrage Il était une fois… l’argent magique, vous avancez que la dette est «moins un problème de relation entre jeunes et vieux, qu’entre cigales et fourmis». Pourquoi?

Au XIXe siècle, David Ricardo revient sur l’idée que la dette est un fardeau pour la génération future. Dans les générations futures, il y a les contribuables qui auront à payer les intérêts de la dette et qui vivront cette nécessité comme un fardeau. Mais il y a également les héritiers des souscripteurs qui en tireront un revenu et n’assimileront certainement pas la dette à un fardeau. Ricardo conclut donc que la dette publique n’opère pas un transfert entre les générations, mais un transfert social dans la génération qui suit celle qui a émis les emprunts. Dans cette génération suivante, les pauvres doivent payer des impôts pour que l’Etat verse des intérêts à ce qu’il est convenu d’appeler des rentiers.

Jean-Marc Daniel, comment définiriez-vous la «bonne» dette publique?

A lire beaucoup de commentateurs, une «bonne dette» publique serait celle qui finance les investissements publics, car ceux-ci seraient porteurs de croissance; la mauvaise serait celle qui finance le fonctionnement. Sauf que ce partage repose sur un tropisme consistant à identifier l’Etat à une entreprise. Et cette conception ignore ce qu’est et ce que devrait être l’Etat et ce qu’est la substance même de la dépense publique. Il suppose que les dépenses d’investissement préparent l’avenir tandis que celles de fonctionnement le sacrifient. Pourtant, il est facile de voir que le salaire d’un chercheur qui prépare la croissance est comptabilisé en fonctionnement, alors que la construction d’un pont sur une route ne menant nulle part l’est en investissement. Au Japon, cette situation a pris un aspect caricatural. Après avoir construit des ponts et constaté que ces ponts n’enjambaient aucune rivière, les pouvoirs publics ont entrepris des travaux visant à créer des rivières passant sous ces ponts. En fait, une «bonne dette» est uniquement celle née du déficit conjoncturel.

La Suisse connaît un frein à l’endettement, accepté par la population à 85% des voix lors d’une votation en 2001. Inscrit dans la Constitution, il limite les dépenses au montant des recettes structurelles. Pensez-vous que cet instrument soit exportable à la France?

Dans les Constitutions françaises du XIXe siècle, il était précisé simplement que l’Etat ne devait pas faire banqueroute. Normalement, la France devrait respecter les traités européens, notamment le dernier voté en 2012 dit «Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance», abrégé «TSCG». Or celui-ci est clair: le déficit structurel des signataires doit être nul… Il existe donc déjà un frein à l’endettement en France, mais personne n’en tient compte.

Y a-t-il d’autres facettes de la Suisse qui vous paraissent inspirantes pour la France? Ce pays n’apparaît pas dans les «modèles et contre-modèles» que vous passez en revue dans votre livre Vivement le libéralisme! paru en 2022.

La Suisse est un pays mal connu des Français, si bien qu’on s’y réfère assez peu. Pour moi, ce qui est exemplaire dans le cas de la Suisse, c’est le fait d’avoir une balance commerciale excédentaire malgré ou plutôt grâce à une devise forte.

A votre avis, le volume des emprunts de la France sur les marchés internationaux favorise-t-il le sentiment d’un certain nombre de citoyens que leurs représentants ne sont pas les véritables maîtres du destin de leur pays?

Hélas, les Français ont du mal à mesurer les conséquences du fait que leur pays est de plus en plus détenu par des fonds étrangers. La dette publique, la bourse, l’immobilier sont de plus en plus entre les mains de capitaux extérieurs. Or compte tenu de notre démographie, il faudrait au contraire avoir investi dans les pays jeunes comme l’on fait les Japonais, les Allemands ou les Italiens pour bénéficier de la dynamique de croissance de ces pays. Je souligne ce problème depuis plusieurs années et j’ai l’impression qu’enfin, une prise de conscience se fait.

Le discours majoritaire des économistes, dans lequel vous vous inscrivez, ne convainc guère. Même en Suisse, la population est de plus en plus interventionniste dans ses votes. Comment expliquez-vous ce manque d’adhésion au libéralisme économique?

Le libéralisme suppose la responsabilité et l’acceptation de l’échec, mais aussi du respect de la réussite qui conduit à une certaine inégalité sociale. Et Corneille a écrit dans une de ses pièces: «Jamais un envieux ne pardonne au mérite»! Le libéralisme est d’autant plus critiqué qu’on a perdu le souvenir des dégâts du socialisme, tant dans sa forme criminelle que fut le communisme léniniste que dans sa forme paternaliste que fut la social-démocratie. Néanmoins, il ne faut pas baisser les bras!

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier ARGENT, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°108).
jean-marc daniel l'argent magique

Jean-Marc Daniel
Il était une fois… l’argent magique
Le Cherche-Midi
Mai 2021
144 pages

jean-marc daniel Vivement le libéralisme

Jean-Marc Daniel
Vivement le libéralisme!
Editions Tallandier

Septembre 2022
287 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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