Oui, il existe un art suisse

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écrit par Sébastien Lapaire · 13 May 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 85Aude Robert-Tissot

Dossier «La Suisse, définition»

L’art «en» Suisse, c’est bien ce que Christine Salvadé a cru entendre lorsque le rédacteur en chef de Heidi.news l’a contactée pour un nouveau projet. Il faut dire que l’intitulé «art suisse» ne fait pas l’unanimité. Après le titre provocateur «L’art suisse n’existe pas» de l’historien de l’art Michel Thévoz, voici enfin un ouvrage accessible et passionnant empli de réflexions sur et de rencontres en art suisse. Parce que oui, l’art suisse existe. Voyage.

Nous apprenons dans le prologue la double, ou plutôt triple casquette de Christine Salvadé. C’est ce qui fait la réussite de cette douzième «exploration» d’Heidi.news publiée sous forme de livre. La première de ces casquettes, et sûrement la moins connue, est celle d’historienne de l’art. Christine Salvadé est diplômée en Lettres à l’Université de Lausanne. Après ses études, elle a pratiqué le journalisme durant plusieurs années, en dirigeant notamment les rubriques culturelles du Nouveau Quotidien et du Temps, sans compter la direction de diverses publications.

Aujourd’hui cheffe de l’Office de la culture du canton du Jura, elle a également été portraitiste et intervieweuse au Matin dimanche. Une expérience que l’on ressent fortement ici, tant les entretiens sont ficelés avec une grande justesse, et le sujet toujours maîtrisé.

Mais qu’est-ce que l’art suisse? C’est bien cela qu’a cherché à comprendre Christine Salvadé. En pleine pandémie, son voyage a été restreint au strict territoire helvétique. Si cet art se déploie dans le monde entier, cette restriction à un éventail lui a permis de se focaliser sur les lieux et les acteurs sur place qui font la renommée artistique de la Suisse. Surtout, ces curateurs, conservateurs et artistes contemporains étaient chez eux et donc plus disponibles que jamais.

«Existe-t-il un art suisse?»

Question posée d’emblée dans ce livre, donc, celle de l’existence d’un art suisse, comme pour saisir par les cornes le débat qu’avait lancé Michel Thévoz. Selon lui, mais aussi bien d’autres spécialistes, nous ne pouvons enfermer les artistes dans un territoire spécifique. Que ce soit en fonction de leur processus créatif, de leur pensée, ou de leurs créations en tant que telles.

Ces critiques n’ont pas tort. Mais déclamer qu’il existe un art suisse, c’est peut-être un moyen de mieux étudier, comprendre, et collectionner une création artistique qui se rattache à la culture d’un pays. C’est ce que font des entreprises comme la Banque Pictet depuis deux décennies avec une collection impressionnante d’artistes suisses, ou des institutions avec les nombreuses expositions sur le sujet, notamment au musée d’Aarau, ou également à l’étranger au Musée d’Orsay à travers la récente exposition «Modernités suisses».

Le premier interrogé, Frédéric Elkaïm, ancien directeur de Drouot Formation – l’école du marché de l’art à Paris – et aujourd’hui consultant à Art Now!, qui a étudié la question de l’art suisse, répond par un «oui» franc à la question. Mais selon lui, l’art suisse, ce n’est pas une nationalité ou un passeport. C’est bien une question de culture et c’est pourquoi il place dans cette catégorie des artistes tels que l’Allemand Paul Klee, qui a vécu longtemps en Suisse et qui a des racines helvétiques du côté de sa mère, ou des personnalités telles que Le Corbusier ou Félix Vallotton, naturalisés français.

Frédéric Elkaïm ne craint pas d’attribuer des mouvements artistiques aux Suisses, tel le symbolisme autour de Hodler, le néo-géo des Zurichois autour de Max Bill, et même l’appropriationnisme de John Armleder lorsqu’il s’empare de l’abstraction géométrique pour en faire une lecture critique et ironique. L’humour serait ainsi une des spécificités de la création suisse, mais pas n’importe lequel: «un humour subtil, ni provocateur, ni belge», déclare Elkaïm. Mais aussi la rigueur; l’artiste Miriam Cahn, à la renommée internationale, a une méthode, une rigueur selon lui de «tellement suisse».

Le spectre du confort

Autre cliché, mais renfermant quelques chose de non moins véritable, la qualité de vie que l’on a dans notre pays et qui se ressent sur la création artistique. L’art allemand a par exemple cette particularité à la suite de la Seconde Guerre mondiale de devoir se reconstruire, ce qui se perçoit indéniablement au sein de la création. La Suisse est étrangère à cette notion, et selon Elkaïm toujours, les artistes le savent et en font bon usage. Ceux-ci sont conscients de leur chance d’être soutenus et de pouvoir bénéficier d’aides pour se concentrer sur leur création: «Ils ne sont pas dans le schéma bohème ou maudit. Ce sont des gens sérieux qui ont des choses à dire».

Un jeune artiste aurait pourtant peut-être tort de se cantonner à son lieu d’origine. Miriam Cahn, cette Bâloise installée à Stampa, lui dirait: «Quitte la Suisse, au moins quelques années, sors de ta zone de confort». Elle-même a préféré la rigueur, en créant une œuvre tous les jours, sans exception. Ce qui contribue sûrement à sa renommée.

La richesse d’un pays

Afin d’établir un fil rouge à son voyage, Christine Salvadé se met à la recherche du centre artistique de la Suisse. Elle passe évidemment par Bâle, une ville foisonnante de création et ce bien avant Art Basel, jusqu’aux lieux d’arts alternatifs à Zurich, en passant par l’Engadine, avec le nouveau musée d’art contemporain exposant l’impressionnante collection d’une milliardaire polonaise.

Après ces visites et ces rencontres, l’auteure en conclut ceci: «En art comme en tennis, la Suisse est championne. Après plusieurs semaines d’immersion dans le pays, je prends conscience du nombre impressionnant d’artistes en vue. Partout, de Stampa à Merveleir, de Bennwil à Fully, de Zurich à Genève, des artistes inventent, exposent et jouent des coudes sur le marché.»

A la fin de cet ouvrage, accompagné par de magnifiques photographies et un design graphique à la Swiss style, nous sommes convaincus de la richesse artistique du si petit pays qu’est la Suisse. C’est peut-être le plus important, après tout, au-delà de la question de savoir s’il existe un «art suisse». Surtout, on en sort enrichi d’anecdotes et la tête pleine de réflexions – et non de paillettes dans les yeux. Car s’il y a bien quelque chose que la Suisse sait faire, c’est rester humble. Aucun chauvinisme, nulle arrogance ne ressort de cet ouvrage. Un livre qui reflète bien l’image de son auteure: aussi brillante que modeste.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Crédit photo: © Aude Robert-Tissot pour Le Regard Libre

Christine Salvadé
Voyages en art suisse
Heidi.news
2021
200 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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