«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 6/10)
Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.
Durant ce temps-là, à Lucerne comme ailleurs en Occident, la durée des jours augmenta imperceptiblement, puis d’une manière plus visible à partir du début du mois de février. Il faisait encore clair lorsque Aimé sortait de l’usine. Un soir, au menu des pensionnaires des Drei Könige, l’on avait servi exceptionnellement des crêpes. Monsieur Lätsch lui avait indiqué que c’était le jour de Mariä Lichtmess, ancienne fête romaine devenue chrétienne qui avait lieu quarante jours après Noël. En français, la Chandeleur. Mais pourquoi des crêpes? Parce que leur forme circulaire et dorée symbolisait le disque solaire lors de cette fête dite aussi «des Chandelles». Aimé s’était alors souvenu que sa mère adoptive, à cette même époque de l’année, répétait cet ancien dicton:
A la Chandeleur, le jour croît d’une heure.
De la même manière que cela s’était passé pour la Saint-Nicolas, l’on trinqua en l’honneur de ce retour visible de la lumière, mais cette fois-ci avec un «Stibitzer», ce réputé cidre de pomme autrichien portant l’image d’un renard, tandis qu’au dehors, les grands préparatifs du Fasnacht étaient aussi devenus une réalité, de nuit comme de jour sur les places de la ville, malgré le froid persistant. Martha avait promis à Aimé de lui donner des précisions au sujet de ces très prochaines festivités. Elle le fit après avoir achevé son service.
– Vous comprendrez mieux les différentes étapes de ces journées, telles que je les ai déjà vécues ces dernières années à Lucerne… en tant qu’étrangère.Cela commence le Jeudi gras, très tôt le matin. C’est le Schmotzige Donnschtig en dialecte d’ici, ou le Schmutziger Donnerstag. C’est toujours un jeudi, celui qui précède le Rosenmontag du lundi suivant. La fête commence par un formidable coup de canon à cinq heures du matin. Le père Fritschi et sa suite arrivent en barque par le lac et descendent par le Schweizerhofquai pour se rendre en cortège dans la vieille ville jusqu’à la fontaine de la Kapellplatz, escortés par les Guggenmusiken. Le père Fritschi, qui est le grand maître de la corporation du Safran dont la Nölliturm est la maison, le reçoit avec tous ses accompagnantes et accompagnants. Puis il y a une véritable explosion de sacs en papier d’où sortent et s’éparpillent de gros confettis faits avec d’anciens annuaires de téléphone. Ces Fötzeli pleuvent sur la foule comme de la neige, puis il y a encore des oranges qui sont jetées. L’après-midi, toujours organisé par le LFK (Lozärner Fasnachtkomitee), le grand cortège avec les autorités et notables de la ville, ainsi que tous les groupes masqués et les chars, part de la Hofkirche pour gagner la ville actuelle par le Seebrücke, la place de la gare, la Pilatusstrasse et l’Hirschmattstrasse.
Les festivités embrasent ainsi toute la cité, le vendredi, le samedi et le dimanche, mais le deuxième jour important, c’est bien celui du Güdismäntig déjà évoqué. C’est le jour d’un autre cortège, l’après-midi, organisé par la Wey-Zunft, l’autre corporation organisatrice. Le lendemain, il y a enfin un grand «Corso» qui rassemble toutes les formations musicales engagées après ces nuits souvent blanches. Cela se nomme en anglais: The crowning finisch to Lucerne’s Carnival. Ce «couronnement» part de la Bahnhofstrasse, il emprunte à nouveau le Seebrücke et, par la Löwengartenstrasse, s’achève à la Kapellplatz.
– Et la famille Fritschi, que devient-elle dans tout cela? demanda Aimé.
– Eh bien, répondit Martha, elle quitte à nouveau la ville en barque devant la place des Jésuites vers les onze heures du soir de ce même mardi, tandis que la fête s’achève officiellement à quatre heures du matin. Vient alors l’aube du mercredi des Cendres, ou Aschermittwoch. L’Eglise entre dans la période du carême et l’on voit passer ici et là quelques fidèles qui, au retour de l’office religieux, portent une croix de cendres dessinée par le prêtre sur leur front. C’est un peu «Le Combat de Carnaval et Carême», cette célèbre peinture à l’huile de Pieter Bruegel l’Ancien, au cœur de la Renaissance flamande d’autrefois.
– L’avez-vous vue, cette toile de Bruegel? demanda encore Aimé, surpris par cette référence picturale de Martha.
Martha lui indiqua que cette œuvre était actuellement au Musée d’Histoire de l’Art à Vienne. C’est là qu’elle l’avait vue, lorsqu’elle avait accompagné un jour sa jeune sœur, qui était étudiante. Puis elle ajouta, comme une sorte de confidence:
– Vous aurez peut-être le plaisir de faire sa connaissance cet été? Non pas de la toile de Bruegel… mais de ma sœur! Elle envisage en effet de venir travailler ici durant ses prochaines vacances estivales, mais je dois encore négocier cela avec mes patrons, et Madame Elfriede en particulier… Elle est plus difficile à convaincre que son mari.
– Et en Autriche, fête-t-on aussi Carnaval? demanda encore Aimé au terme de cette longue discussion.
– Oui, bien sûr! répondit Martha. Mais en ce qui me concerne, je connais surtout celui de Nassereith, à une cinquantaine de kilomètres d’Innsbruck. C’est le Schellerlaufen. Il a lieu tous les trois ans seulement.
En regagnant son studio, Aimé repassait tout cela dans sa mémoire. Il réalisa qu’il n’avait même pas demandé à Martha le prénom de sa jeune sœur. Or, étrangement, cette perspective d’une future rencontre le réjouissait.
A l’usine des compteurs, son intégration était maintenant accomplie. Il saisissait mieux le sens et la subtilité de certaines plaisanteries que faisaient les ouvriers dans leur dialecte. Il était respecté, mais sans l’autoritarisme d’un jeune chef qui a toujours raison. C’était cela aussi qu’il avait tenté d’expliquer un jour à son ami Barti, au Waldstätterhof. Permettre à certains collaborateurs motivés de trouver une activité plus intéressante dans un autre département, ou un poste de travail où leur expérience était mieux valorisée. Toutefois, il se souvenait toujours de ce que répétait son précédent patron: une entreprise industrielle n’est pas et ne sera jamais une œuvre de bienfaisance. Elle procure certes du travail bien rétribué à beaucoup de personnes dont la formation ne leur permet pas de faire autre chose, mais ce travail reste dur, exigeant, parfois monotone.
Sur proposition de la direction, il avait récemment été nommé «Préposé à la sécurité», après avoir suivi un cours de formation en emploi auprès de la SUVA à la Fluhmattstrasse, cette compagnie nationale d’assurance obligatoire en cas d’accidents professionnels. Le port des protections indispensables pour les ouvrières et ouvriers (lunettes, gants, etc.) n’était pas parmi ses priorités, car une certaine discipline s’était mise en place, mais c’était surtout l’organisation de la défense incendie qui le préoccupait: la pose de détecteurs dans les halles, garder les sorties de secours toujours libres, obtenir des chariots et moyens d’extinction bien distincts pour les différents genres de feux, facilement accessibles de nuit comme de jour, installer des systèmes de détection et d’alarme en relation avec les pompiers de la ville, etc. Il avait encore beaucoup à faire dans ce domaine, mis à part sa fonction de contremaître. C’est pourquoi il n’était pas rare qu’en fin de journée, après la fermeture de l’usine, son petit bureau vitré resta le seul éclairé. Il travaillait sur de futurs aménagements, ou prenait connaissance d’offres récentes concernant de nouveaux équipements. Plus tranquille pour écrire sans être dérangé à tout moment, il rédigeait aussi de nouvelles directives internes à faire valider conjointement par la Commission paritaire de l’entreprise et par la direction. Des prescriptions qu’il rassemblait dans un épais classeur à dos rouge marqué d’une grande lettre S.: c’est-à-dire Sicherheit.
*
Semblables aux pages d’un livre d’images que l’on tourne, parfois même distraitement, les jours et les semaines de février, puis de mars, se succédèrent à Lucerne, cela jusqu’au début de ce que l’on nomme communément «la belle saison», marquée essentiellement par l’afflux touristique. Comme chaque année, la fabrique de compteurs de l’Obergrundstrasse avait octroyé deux après-midi de congé non rétribué à ses ouvriers lors du Fasnacht: pour le Schmutziger Donnerstag, ainsi que pour le lundi après-midi qui lui succédait. Toutefois, et malgré les explications de Martha, Aimé ne se sentait pas concerné directement, bien qu’ayant suivi de loin le grand cortège final. Il avait plutôt profité de ces relâches bienvenues pour travailler à ses cours d’électronique industrielle, liquider la correspondance en attente, puis remplir sa Steuererklärung de l’année précédente pour les autorités fiscales cantonales.
Les «Colloques du Waldstätterhof» du dimanche après-midi avec Barti s’étaient quelque peu espacés durant la période du Fasnacht, mais les thèmes de leurs discussions étaient toujours d’une saisissante actualité. Ainsi, par exemple, celui du célibat des prêtres catholiques, vivement débattu à partir de la réforme grégorienne des Xe et XIe siècles de notre ère. Un sujet récurrent sur lequel le séminariste avait une position intéressante: on ne peut pas «faire abstraction du discernement dans ce domaine de la vie intime».
Les beaux jours permirent aussi à Aimé de ressortir son vélo de son garage d’hiver. Muni d’une nouvelle plaque signalétique LU, toujours dans cette intention de mieux connaître les différents quartiers de la ville et les villages de la région semés autour de ce lac aux multiples bras, il fit sa première sortie dans le quartier du Dreilinden, puis, une autre fois, un peu plus loin, jusqu’à Meggen. L’influence des résidents venus autrefois d’Angleterre au XIXe siècle dans cette région l’avait frappé. Ainsi en était-il du siège depuis une dizaine d’années seulement du Conservatoire de musique de la ville et de son vaste «Konsi-Park» sur cette colline, avec ses bâtiments à tourelles qui avaient été construits par l’architecte anglais Edward Heweston pour la princesse Eleonora Cenci von Vicovara, née Spencer. Cette influence architecturale anglaise avait en réalité commencé avec le séjour de la reine Victoria en 1868 à Lucerne, donnant ainsi un essor touristique nouveau dans toute la région, cela jusqu’au début de la Première Guerre mondiale.
Un autre jour, il était allé faire la première baignade de la saison au «Badi Meggen», cette ancienne bâtisse de pêcheurs du Benzeholz à Meggen, réputée pour la situation abritée de sa plage. Mais la température de l’eau était encore très fraîche. Il avait poursuivi sa route jusqu’à un célèbre cimetière anglais, situé sur une esplanade surmontée d’une imposante chapelle aux toits pointus, dans le pur style néogothique. Cet édifice avait été construit à la même époque que le Conservatoire du Dreilinden par un Anglais nommé Adolphus Brandt, en souvenir de sa fille Alice.
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