«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 4/10)
Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.
Les circonstances par lesquelles Aimé allait enfin et à nouveau rencontrer le séminariste Bartimée au terme de cette première année à Lucerne étaient peut-être dues au hasard, comme lors de son voyage d’arrivée. Il faut toutefois s’y arrêter un instant et reconnaître qu’il y a souvent bien plus que le hasard pour gouverner nos destinées, de l’enfance jusqu’à leur terme. La première de ces «retrouvailles», qui allait par la suite en engendrer d’autres et sceller une véritable amitié, ce fut précisément au Waldstätterhof, un certain dimanche soir de fin octobre qu’elle eut lieu. Attablé parmi un petit groupe de jeunes étudiantes et étudiants, ou du moins qui paraissaient tels, Barti avait bientôt repéré, de dos, la personne d’Aimé qui, un peu plus loin, lisait le Nebelspalter après avoir mangé. Se levant en s’excusant un instant auprès de son groupe, il s’approcha et posa sa main sur l’épaule de son ami:
– Aimé! Quel plaisir et quelle surprise de te retrouver ici! Je voulais toujours t’écrire, ou te téléphoner, mais je n’osais pas le faire à ta fabrique… L’été a passé trop vite. Comment vas-tu après cette «saison en enfer», comme l’écrivait autrefois Arthur Rimbaud?
– Je vais bien, très bien même, répondit aussitôt Aimé. Sauf que je me sens parfois un peu seul, bien que parfaitement intégré, non seulement dans mon entreprise, mais aussi dans cette ville et cette région que j’aime de plus en plus… Bref, je m’urbanise !
C’est ainsi que cette reprise de contact s’engagea. Cette « saison en enfer », c’était bien sûr un trait d’humour de la part de Barti, non pour se prévaloir d’un savoir livresque supérieur à celui de son ami qui, certainement, ignorait encore tout de ce nommé Rimbaud, mais parce que cette allusion (ou cette métaphore) lui plaisait : l’enfer, c’était pour lui la vie en usine. Or, ce soir-là, il tenait surtout à signaler à Aimé qu’un cinéma de Lucerne allait prochainement passer une œuvre d’un grand romancier français adaptée à l’écran et qu’il ne fallait en aucun cas manquer cet événement. Ils décidèrent ainsi de se retrouver lors de cette future occasion, puis d’en reparler plus tard, ici au Waldstätterhof ou ailleurs. Barti s’excusa ensuite de devoir rejoindre la table où ils discutaient d’un projet ecclésiastique, celui de la création d’un éventuel Conseil synodal des Jeunes, ou Jugendkirchenrat en allemand, ce qui n’avait rien à voir avec les rats, précisa-t-il. Il promit d’adresser par un prochain courrier à Aimé toutes les précisions au sujet de ce film tiré d’un roman de François Mauriac et ils se quittèrent :
– Ciao, Aimé ! Et bonne semaine parmi tes compteurs à eau et à gaz.
– Bonne semaine à toi aussi, Barti. Cela m’a fait très plaisir de te retrouver.
Selon le proverbe : « il faut battre le fer pendant qu’il est chaud », voici ce qu’écrivit à Aimé le séminariste :
Cher ami,
A la suite de notre brève rencontre de l’autre soir, voici les précisions promises. Il s’agit d’un film du réalisateur français Georges Franju, intitulé « Thérèse Desqueyroux », un drame tiré d’un roman éponyme de François Mauriac écrit en 1927, un écrivain français dont j’ai lu presque toute l’œuvre, sauf celle de polémiste et journaliste durant le règne du Général de Gaulle. Dans le pays des Landes bordelaises, Thérèse, l’héroïne, se trouve prisonnière d’un mariage sans véritable amour et va tenter d’empoisonner son mari… Mais je ne vais pas te dévoiler ici la suite ! On en reparlera après avoir vu ce film. Tes impressions de spectateur « neutre » seront pour moi précieuses et bienvenues. Alors, à très bientôt,
Bartimée
La lettre contenait aussi, en annexe, l’horaire du cinéma de la Pilatusstrasse et les dates de projection de Thérèse Desqueyroux en novembre, cela avec une affichette où le nom de l’actrice principale figurait en haut à gauche.
Comme pour les salles de concert, Aimé n’était pas un habitué de celles dites « obscures ». Non par désintérêt pour le cinéma en général, mais plus simplement parce que, jusqu’à sa récente venue à Lucerne, il avait vécu son enfance, puis son adolescence, loin des centres. La notion de culture avait été pour lui, comme pour son entourage, celle des champs et des jardins potagers tout d’abord. Lors de son apprentissage, il avait certes découvert le monde de l’industrie des machines, là où l’on tentait maintenant de développer une certaine « culture d’entreprise », mais avant tout tributaire d’aspects économiques prioritaires et de rentabilité. S’il n’était pas entré dans la salle de cinéma de la Pilatusstrasse jusqu’à aujourd’hui, c’était aussi et surtout parce que la plupart des films à l’affiche étaient des thrillers, ou des comédies anglo-saxonnes sous-titrées qui ne l’intéressaient pas.
Conformément à ce qu’il avait été convenu, la soirée « Cinéma » autour de Thérèse Desqueyroux eut lieu un certain vendredi soir de novembre. Barti, très attentionné et attentif, guettait son ami dans le hall et il avait déjà pris deux billets, parmi les places encore disponibles. Durant la projection, de même qu’à l’entracte, puis au terme de la projection, si étonnant que cela puisse paraître, ils n’échangèrent que quelques mots :
– Il faut maintenant laisser décanter tout cela, finit par dire Barti. C’est comme après un concert, nos impressions doivent parvenir au centre de nous-mêmes avant de pouvoir en disserter valablement. Je crois qu’un drame d’une telle ampleur l’exige.
Or, ils étaient encore avec Thérèse sur la route de Villandraut… Cette Thérèse qui déclarait :
– Ce n’est pas la ville de pierres que je chéris, ni les conférences, ni les musées. C’est la forêt vivante qui s’y agite, celle qui creuse des passions plus forcenées qu’aucune tempête.
Aimé se rangea à l’avis de son ami. Cette forêt vivante, celle qui creuse des passions, avait étrangement pris pour lui quelque chose de prémonitoire. Ils se quittèrent ainsi, fixant d’un commun accord le dimanche suivant à dix-sept heures au Waldstätterhof leur prochain rendez-vous. Onze coups sonnèrent au clocher de la Lukaskirche. Les rues de la ville étaient silencieuses et le Lindengarten plongé dans la nuit, comme les pins de la forêt d’Argelouse… ou celle de la Gütschwald qui veillait sur la cité endormie.
Ce dimanche-là, Aimé était allé marcher en direction d’Horw, découvrant, derrière la petite forêt de l’Eichwald que l’on voyait depuis l’usine, les casernes militaires, ainsi que la grande plaine de l’Allmend, presque semblable à celle de Thoune où il avait autrefois accompli son école militaire. A l’heure convenue, il accueillit Barti dans ce restaurant de la Zentralstrasse, celui qui allait devenir leur lieu de rendez-vous mensuel privilégié. L’homme, comme l’animal, est en effet un être rituel, parce que les rites régénèrent l’âme. Ce sont des jalons qu’il plante ainsi dans la fuite de ses jours, de ses mois et de ses années. Les uns pour jouer aux cartes, d’autres pour se retrouver entre couples du même âge ou entre célibataires, membres d’une même amicale ou d’un club sportif, retraités d’une même entreprise. – Suite p. 62
Aimé avoua d’emblée à Barti la raison pour laquelle il avait été peu loquace au cinéma. Il avait eu une journée professionnellement chargée et pleine d’imprévus ce vendredi-là, à laquelle s’était encore ajoutée une séance avec la Commission paritaire de l’entreprise, séance qui s’était prolongée bien après l’heure de fermeture officielle de l’usine. Mais il avait beaucoup apprécié ce film et se réjouissait d’échanger maintenant des impressions « décantées ».
Pour sa part, cela avait tout d’abord fait remonter à la surface des ambiances et des climats qu’il croyait avoir oubliés. Ainsi cette certaine image, issue de son milieu rural, de personnes bien situées, modèles de réussite sociale et très affables, mais qui sortent très vite leurs griffes lorsque l’on tente de s’opposer à leurs idées. Ou encore à ces familles dont la réputation et l’honneur ont été gravement endommagés par des affaires de mœurs qu’il fallait absolument cacher avant qu’elles ne se propagent dans le village et dans la région tout entière. Dans ce contexte, cette empoisonneuse, prisonnière du huis clos conjugal, si admirablement représentée par l’actrice Emmanuelle Riva, l’avait absolument envoûté, tandis que Philippe Noiret, dans le rôle de Bernard, l’avait moins convaincu. Ce dernier avait déclaré à sa femme qu’il importait désormais beaucoup, pour l’honneur du nom de sa famille et dans l’intérêt de leur fille Marie, qu’on les vît ensemble lors de mariages ou d’ensevelissements.
Pour Barti, s’il avait beaucoup apprécié ce film de Georges Franju, c’était surtout par le soin avec lequel ce réalisateur avait respecté les dialogues originaux des personnages romanesques créés par Mauriac. Particulièrement au sujet des reparties de cette Thérèse, qui fumait décidément beaucoup… mais avec combien d’élégance. Il avait aussi appris récemment que Mauriac lui-même, à deux reprises et dans sa septante-septième année, avait assisté au tournage de ce film tiré de son roman de mille neuf cent vingt-sept. Durant le printemps mille neuf cent soixante-deux, il avait même reçu, dans sa propriété d’été de Malagar, le cinéaste accompagné des deux acteurs principaux : Emmanuelle Rivaz et Philippe Noiret. Comme dans le roman, le réalisateur de ce film avait ainsi laissé une place pour les pensées des spectateurs, sans vouloir toujours tout expliquer :
– Rien n’est jamais fermé ni définitif dans les romans de François Mauriac. Il y a toujours une fente par où peut s’infiltrer la grâce, précisa encore Barti à son interlocuteur : cette lumière qui vient d’ailleurs.
Il ajouta que Mauriac avait voulu donner une suite, ou une dernière chance, à Thérèse. Ce roman s’intitulait « La fin de la nuit ». Il avait été écrit huit années après le premier, alors que l’écrivain et académicien passait la fête de l’Epiphanie à Rome, au début de janvier 1935.
Ce mot de « grâce » qui s’infiltre avait surpris Aimé. Il demanda alors à Barti :
– Peux-tu me dire ce qu’est la grâce ?
– Ah ! Tu le sais peut-être déjà, répondit Barti. Ce mot « grâce » possède plusieurs interprétations différentes. Il y a par exemple la beauté, le charme d’une personne, d’un objet ou d’un style. En termes juridiques, c’est aussi celui de la remise d’une peine à un condamné par un chef d’Etat. Mais chez Mauriac, il entend surtout par là une aide surnaturelle, une faveur absolument gratuite accordée par Dieu en vue du salut de ses créatures vivantes. Autrement dit, une forme de pardon. Mais, rassure-toi, je ne vais pas entrer maintenant dans toute la complexité théologique que cette notion de grâce entraîne chez l’homme pécheur, surtout en fonction de ce célèbre « péché originel » qui demanderait à lui seul encore beaucoup d’autres explications… Bref, si tu veux, et pour conclure, c’est donc la grâce elle-même qui rend notre liberté vraiment libre.
– Grâce à toi, me voici désormais plus au clair, répondit Aimé. Je n’avais pas encore compris tout cela jusqu’à ce jour.
La discussion s’était encore poursuivie sur d’autres aspects et détails du film qu’ils avaient récemment découvert ensemble. Ils se promirent de se tenir mutuellement au courant lorsqu’une nouvelle adaptation cinématographique d’un roman serait à l’affiche. Puis ils se quittèrent devant l’établissement.
L’hiver, saison propice selon le poète Stéphane Mallarmé, s’installa alors dans la région. Il y eut même, un matin, quelques flocons qui se posèrent dans les allées du Lindengarten, mais ils disparurent durant l’après-midi de la même journée à cause du foehn. Puis les vitrines, les rues principales et les places s’illuminèrent les unes après les autres en vue des fêtes de fin d’année, car Noël approchait.
Un soir, lorsqu’il se rendait à pied en suivant la Bruchstrasse à son hôtel-pension, Aimé fut brusquement surpris et effrayé par trois hommes vêtus de noir qui débouchèrent en courant d’une ruelle perpendiculaire, faisant claquer leur fouet, puis disparurent à nouveau dans la nuit… Hold-up, attentat, cambriolage manqué ? Que fallait-il penser de cela ? Ce fut Jakob Lätsch qui, un quart d’heure plus tard, lui donna la clef de cette mystérieuse apparition nocturne. Il s’agissait tout simplement des Geisslechlöpfer qui accompagnaient un saint Nicolas vêtu de rouge, ces « Pères Fouettards », comme on les nomme en français, car l’on était aujourd’hui le 6 décembre, une fête d’origine médiévale répandue dans toute l’Europe centrale. Nicolas de Myre, ou Nicolas de Bari, naquit à Patare vers l’an deux cent septante de notre ère, dans ce pays qui est la Turquie actuelle. Il fut ordonné évêque à la suite de son oncle vers l’an 300 et décéda à Myre en l’an 345. Certains historiens supposèrent même qu’il aurait assisté au premier concile de Nicée en l’an 325. Mais Jakob Lätsch suggéra à Aimé de demander à son séminariste Bartimée plus de précisions au sujet de ce saint Nicolas :
– Je ne suis pas très versé dans l’hagiographie… mais plutôt dans les parapluies !
Cette boutade mit en joie toute l’assistance. Il fut ainsi décidé, séance tenante, de marquer aussi cette fête ici, aux Drei Könige. Martha apporta des verres et tous trinquèrent avec des nombreux Prost à la mémoire de cet évêque, cela avec une bière de la brasserie Eichhof.
Environ deux semaines plus tard, mettant à profit quelques jours de congé bienvenus [La Saint-Etienne, ou Stephanstag, qui tombait le vingt-six décembre, était un jour férié], Aimé était retourné pour la première fois, non sans une certaine appréhension, là où il avait été placé autrefois et vécu son enfance et sa scolarité. Il avait été surpris de constater que cette page était décidément tournée, pour ses parents adoptifs comme pour lui. On avait certes éprouvé du plaisir à le recevoir et à l’accueillir. Il leur avait offert une spécialité lucernoise en provenance d’une confiserie de la Pilatusstrasse, sous la forme d’une boîte comptant neuf petites Wassertürmli en chocolat aux noisettes. On l’avait complimenté :
– Tu as bonne mine !
Or, Aimé n’était plus désormais leur intermédiaire ou leur porte-parole, voire leur confident, celui qui aplanissait autrefois les fréquentes tensions qui surgissaient souvent entre eux. Son rôle de médiateur (ou de passeur) était achevé. De plus, ce couple avait vieilli. Comme les cailloux dans les rivières, les angles de leur caractère respectif s’étaient aussi arrondis. Sa chambre était certes la même, mais elle parut petite à Aimé, froide et peu confortable. Était-ce là ce même syndrome de la chèvre de Monsieur Séguin, celui qui avait surgi devant ses yeux lors de son ascension du Pilate avec Albert Durand ? Peut-être ? L’enclos n’était pas le même, mais il était désormais inutile. Il avait aussi revu quelques amis et connaissances lors de ce bref séjour, mais sa vraie vie était désormais ailleurs.
Le deuxième jour de janvier à l’aube, il avait ainsi retrouvé avec plaisir son bureau vitré dans la grande halle des machines de l’usine, avec son odeur caractéristique d’huile de décolletage et de cuir. Il avait revêtu une blouse de travail neuve portant le sigle de l’entreprise, fournie pour la première fois aux cadres et contremaîtres par la direction de la fabrique. Dehors, c’était toujours l’hiver, celui qui avait débuté à mi-novembre et qui allait se poursuivre avec des températures inhabituellement très basses, jusqu’au mois de mars. On entendit alors parler de Seegfrörni, parce que les lacs de Zurich et de Constance s’étaient finalement recouverts d’une couche de glace assez épaisse pour pouvoir y déambuler sans risque, même avec des véhicules.
Il faut peut-être relever ici un autre événement, inhabituel pour Aimé, dont il avait été le témoin à la gare de Lucerne, lorsqu’il avait pris le train pour son bref séjour en terre francophone. Il y avait là une cohorte impressionnante d’hommes chargés de nombreuses valises pleines à craquer. Ils montaient tous dans un train en direction de Milan et rentraient dans leur pays pour les fêtes. Il s’agissait en effet de saisonniers, ou « stagionali » qui avaient passé neuf mois en Suisse sur des chantiers de construction ou dans l’agriculture, plus rarement dans des usines, selon les dispositions d’un célèbre « Permis A » qui ne sera aboli qu’en l’an deux mille deux. Ce permis de séjour temporaire permettait ainsi de travailler en Suisse durant neuf mois seulement, mais sans la famille. Ces frontaliers rentraient ainsi chez eux, mais ils n’étaient pas riches… Or, l’une de leurs valises s’était ouverte sur le quai et avait laissé échapper son précieux contenu. C’étaient des boulets de charbon, un combustible devenu rare en France et en Italie qu’ils exportaient ainsi pour chauffer leur maison durant la suite de cet hiver particulièrement rigoureux.
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