Découvrir le singe en nous, c’est apprendre à nous connaître

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 May 2022 · 0 commentaire

Pendant longtemps, les hommes ont jugé les animaux selon leur système de pensée, en général pour affirmer leur suprématie sur eux. Il faudra attendre le XXe siècle pour que le comportement animal soit étudié systématiquement et qu’un jugement équilibré puisse ainsi être formulé à leur égard. La vision que nous donne la science est désormais plus nuancée. Et la plupart de nos grandes certitudes – le rire est le propre de l’homme, les animaux n’ont ni culture ni morale, l’outil fait l’homme, etc. – sont aujourd’hui dépassées. Nous présentons ici certaines des découvertes les plus surprenantes, comme la capacité des animaux à utiliser des symboles ou leur sens de l’empathie et de la coopération. Des faits scientifiques qui nous les rendent plus proches et nous aident à mieux nous comprendre nous-mêmes.

La tradition philosophique – reflet, sans doute, d’une opinion généralisée à l’époque – a longtemps négligé les animaux, les considérant comme inférieurs. Au Moyen Age, la scolastique explique qu’ils n’ont qu’une âme matérielle, qui ne survit pas au corps. Descartes fait pire, considérant qu’ils sont semblables à des automates. Il y a quelques voix discordantes qui laissent planer le doute sur cette vision: Giordano Bruno, Montaigne, Locke, Bentham… Mais c’est seulement au XXe siècle, grâce à l’étude scientifique du comportement animal, que la recherche progressera. Voici un petit aperçu des avancées les plus prometteuses dans ce domaine.

Les mathématiques rendent les singes plus humains

Les singes ne passent pas le test du marshmallow. Celui-ci consiste à asseoir un enfant devant une guimauve, avec la promesse qu’il en obtiendra deux une fois l’adulte revenu s’il a résisté à l’envie de la manger. Certains enfants parviennent à se contrôler, les singes jamais. Encore faut-il que le singe comprenne la consigne. C’est pourquoi, dans les années 1990, la psychologue Sarah Boysen, de l’Université de l’Ohio, a adapté cette expérience. Un chimpanzé doit choisir entre deux plats contenant un nombre inégal de M&M’s. Le singe, bien sûr, choisit le plat le mieux garni, mais dans ce cas, son contenu est donné à un compagnon dans la cage en face. Le premier singe doit ainsi se contenter de l’autre plat. Eh bien, même après des dizaines de fois, le chimpanzé semble incapable de surmonter son avidité, choisit le plus grand nombre de friandises et se punit ainsi lui-même.

Mais la science n’a pas dit son dernier mot, car ces singes de laboratoires sont des matheux: ils ont appris à reconnaître les chiffres de 0 à 10 et comprennent leur signification. Qu’à cela ne tienne; demandons-lui de choisir entre deux chiffres qui correspondent à un nombre de friandises. Et dans ce cas, lorsque le singe est face à des plats contenant un chiffre, il n’a pas de difficulté à choisir le chiffre inférieur pour recevoir le plus de M&M’s possible.

Le monde des chimpanzés, pas si différent du monde de l’entreprise

On perçoit donc une première différence entre les hommes et les animaux. Les seconds auraient plus de difficultés à gérer leurs émotions, à moins que la médiation d’un symbole leur évite d’être en présence de la nourriture. Les animaux sont dans l’immédiateté, ils vivent toujours dans le présent, serait-on tenté de conclure… Mais là encore, la science nous apprend à corriger notre jugement.

Frans de Waal a travaillé toute sa vie avec des chimpanzés au centre de recherche sur le primate à Atlanta. Dans son ouvrage Le singe en nous, l’éthologue néerlandais nous montre que les chimpanzés ont une vie sociale complexe, avec un sens de la hiérarchie, si bien que la stratégie de certains mâles alpha pour se maintenir en place n’a rien à envier aux jeux de pouvoir dans nos entreprises. Il rapporte même le cas d’un mâle qui a planifié un assassinat pour conserver son statut. Pas un meurtre, mais bien un assassinat, car l’action était clairement préméditée: l’animal s’est trouvé un complice, a choisi le seul moment où il n’y avait pas de gardien, etc. Ainsi, les croyances du type «Les animaux ne peuvent pas se projeter dans l’avenir» sont valables peut-être pour les poissons rouges, mais certainement pas pour les primates.

Le sens de la justice chez les singes

Frans de Waal pose explicitement la question de la morale animale. Si être moral, c’est avoir le sens de la justice, qui se caractérise par la réciprocité et par l’empathie, les singes semblent aussi moraux que nous. Le chercheur reprend une expérience réalisée en 1937. Deux chimpanzés doivent tirer chacun une corde pour faire venir à eux une lourde pièce de bois, remplie de nourriture, trop lourde pour un seul individu. En tirant ensemble, ils parviennent à l’approcher de la cage et peuvent se servir ensuite à travers les barreaux. Ils sont intelligents et savent collaborer quand ils ont un intérêt commun.

Mais que se passe-t-il lorsque l’un des deux chimpanzés est affamé alors que l’autre a été bien nourri? C’est plus compliqué, car cela demande de se sacrifier pour autrui sans rien y gagner. Pourtant, on voit l’affamé encourager son congénère, en lui mettant la main sur l’épaule, jusqu’à ce que la nourriture soit accessible. C’est un exemple de réciprocité: un chimpanzé est capable de rendre service à un autre chimpanzé, sans obtenir d’avantage sur le moment, pour qu’on lui rende un autre service plus tard.

Frans de Waal a encore montré que les chimpanzés ont un sens aigu de la justice: si l’on donne à l’un d’eux du raisin et à l’autre du concombre, celui qui reçoit le concombre se fâche et jette son concombre. Mais il arrive aussi que l’autre chimpanzé refuse le raisin tant que l’on ne donne pas aussi du raisin à l’autre chimpanzé. Bien sûr, ces expériences permettent également de mettre en valeur leur empathie, c’est-à-dire leur capacité de se mettre à la place de l’autre – un élément clé de la justice.

Empathie et compassion animales

Il existe, en dehors des expériences, de nombreux exemples naturels d’empathie animale. Mozu, un macaque rhésus femelle du nord du Japon, est né avec les mains et les pieds paralysés. Alors que ses congénères sautent de branche en branche, elle est condamnée à ramper sur le sol, dans la neige en hiver. Mais ces derniers veillent à ne pas progresser trop vite pour qu’elle puisse les suivre. Elle a été si bien acceptée dans la colonie qu’elle a vécu longtemps et mis bas cinq petits en bonne santé.

Les enfants sauvages, abandonnés en bas âge dans la forêt et recueillis par des animaux, offrent des exemples encore plus troublants. Un petit garçon «élevé» par des singes racontera plus tard comment ceux-ci lui déposaient la nourriture dans la main. Au début du XXe siècle, près de Midnapore, en Inde, des villageois ont organisé une battue pour récupérer deux filles, âgées de 18 mois et de 8 ans, prises en charge par une meute de loups. Les loups ont pu fuir, mais la louve qui s’occupait d’elles était ralentie par les fillettes qu’elle protégeait en même temps que ses deux louveteaux. Elle est morte transpercée de flèches en les défendant!

Quel peut bien être l’intérêt des animaux sociaux à s’occuper d’un petit d’homme, qui constituera une charge pour leur groupe pendant longtemps, les humains grandissant lentement? Et pourquoi donner leur vie pour un être qui n’est même pas de leur espèce? A défaut de pouvoir répondre à ces questions, on retiendra que les animaux sociaux peuvent aussi avoir de l’empathie et de la compassion, peut-être parfois plus que nous.

Il ne leur manquerait que la parole

La moralité ne semble donc pas être l’apanage de notre espèce. Si l’on veut chercher une différence spécifique aux humains, on peut se raccrocher au langage: les animaux ne possèdent pas la parole. Effectivement, les chimpanzés ne parlent pas, car leur pharynx ne leur permet pas d’émettre des sons articulés, mais ils peuvent s’aider de symboles écrits. Kanzi, un singe bonobo du zoo de San Diego en Californie, a appris la signification de 3000 symboles, correspondant à 3000 mots anglais. Soit plus que les jeunes de certaines banlieues françaises, comme le rapportait le journal Le Monde dans un article paru le 18 mars 2005. Le singe pouvait ainsi obéir à des ordres simples des chercheurs et exprimer ses désirs.

Mais alors, où se situe la différence entre l’homme et l’animal? Dans une simple histoire de pharynx? D’après les chercheurs, notre différence spécifique ne se trouve pas tant dans le nombre de mots utilisés que dans le champ d’application du langage. Kanzi, malgré son large vocabulaire, semble se restreindre à ses envies. Il n’utilise pas le langage pour s’interroger sur le sens de la vie, alors que dans le règne de l’homme, même les enfants le font parfois, même si leur vocabulaire est réduit. Quant aux êtres humains adultes, ils peuvent également utiliser le langage pour s’exprimer artistiquement, chose que ne semblent pas connaître les animaux.

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Culture animale VS culture humaine

Aussi, tous les chercheurs ont pu constater que les singes ont une certaine culture. Chaque tribu peut disposer de ses habitudes, de ses manières de manger certains fruits, de ses techniques de chasse… Or, contrairement aux humains, ils ne la transmettent pas par enseignement. En tout cas, jamais plus que sur trois générations – ensuite l’apprentissage recommence à zéro. Les singes n’apprennent que par imitation. Ainsi, quand l’un d’eux découvre quelque chose, il est possible que sa découverte tombe dans l’oubli.

C’est pourquoi ils ne tirent pas profit de ce qu’ils ont appris en laboratoire. Ils n’utilisent pas les symboles entre eux et ne les enseignent pas à leur progéniture. Leur progrès se cantonne donc au monde de l’expérience en interaction avec les humains. Les humains, au contraire, reprennent et améliorent ce qu’a fait la génération précédente, un avantage qui au fil du temps pourrait expliquer le développement des civilisations face à l’apparente stagnation des sociétés animales.

Quelle «morale» ont les singes?

Le grand mérite de Frans de Waal est d’avoir montré que la morale n’est pas un privilège humain, mais qu’elle trouve ses fondements – empathie et réciprocité – chez les animaux sociaux. L’étude des primates nous enseigne que la moralité s’est construite au cours de l’évolution. Mais cela implique peut-être aussi que les humains détiennent quelque chose de plus que ces bases: un sas de sécurité dans lequel ils peuvent encore décider de résister à leur impulsion ou non. Un sas où ils peuvent réfléchir, ou la liberté peut s’exprimer. C’est pourquoi ils passent le test du marshmallow.

Il est intéressant que la philosophie scolastique reconnaisse aux animaux les mêmes sentiments que nous, rejoignant en cela les constatations des chercheurs d’aujourd’hui. Les animaux connaissent non seulement les émotions fondamentales – colère, joie, tristesse, dégoût – mais aussi certaines émotions élaborées: sens de la justice, jalousie, soif de pouvoir, gratitude… Selon la philosophie, la différence réside dans la raison, qui nous permet de prendre du recul face à nos émotions.

La raison ou le langage, c’est d’ailleurs le même mot en grec: «logos». Et c’est précisément le langage, les chiffres, qui ont permis aux chimpanzés de passer le test du marshmallow. L’expression: il ne leur manque que la parole pourrait recéler la clef de la différence. La parole, c’est beaucoup: elle permet de ne pas être à la merci de ses pulsions, de transmettre la culture et de construire une vie sociale encore plus élaborée…

L’homme, un animal de plus ou plus qu’un animal?

Pour Frans de Walls, l’homme est un singe de plus. Il explique son point de vue dans son livre L’âge de l’empathie: «Nous commençons par postuler des frontières nettes, comme entre les humains et les singes, ou entre les singes et les singes, mais nous avons en fait affaire à des châteaux de sable qui perdent une grande partie de leur structure lorsque la mer de connaissances les submerge. Ils se transforment en collines, de plus en plus nivelées, jusqu’à ce que nous soyons de retour là où la théorie de l’évolution nous mène toujours: une plage en pente douce.»

Il n’en demeure pas moins que pour la plupart des philosophes, comme nous l’avons vu, il existe des différences de nature fondamentales, infranchissables, entre l’homme et l’animal. Le singe, aussi développé soit-il, et même s’il partage des capacités sociales semblables aux nôtres, même si on lui apprend un langage, semble rester dans son monde. Il n’y a vraisemblablement pas chez lui de comportements guidés par des instances extérieures au monde – en un mot: pas de transcendance. C’est ainsi que les animaux ne préparent pas de sépulture pour leurs morts, ne se posent pas des questions sur l’au-delà, n’ont pas de religion ni de culte des ancêtres, ni d’art, ni de poésie…

Pour d’autres chercheurs, il ne s’agit pas là d’un abîme infranchissable, mais seulement d’une question de développement. De degré et non de nature, pourrions-nous dire. Quoi qu’il en soit, le débat se poursuit désormais surtout parmi les hommes de terrain: psychologues, éthologues, primatologues, etc. Les faits scientifiques ainsi obtenus constituent un gage d’objectivité pour échapper en partie à nos préjugés à l’égard des animaux. En partie seulement, car il est difficile de ne pas entacher cette réflexion de nos propres conceptions sur l’homme. Aussi les discours d’un croyant ou d’un matérialiste sur la question tendent-ils à différer. Sans définition commune de notre condition d’homme, comment établir notre différence avec l’animal?

Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com

Crédit photo: © CC0

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «L’homme et l’animal», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 84).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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