Platon, critique de la démocratie

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 janvier 2026 · 0 commentaire

Un régime politique fondé sur la liberté individuelle est-il souhaitable? Pour Platon, non: il y a 2500 ans déjà, il voyait dans la démocratie une organisation politique chaotique conduisant au désordre, puis à la tyrannie.

La théorie politique de Platon peut se lire comme la transposition, dans l’histoire, de sa doctrine métaphysique opposant l’imperfection du monde sensible, changeant et instable, au monde des Formes, immuables et parfaites. Dans le livre VIII de La République, après avoir défini le régime politique parfaitement juste, Platon s’intéresse aux régimes réellement existants et en retrace l’évolution à travers un processus de décadence. Chaque nouveau régime naît de la corruption du précédent, et dans cette hiérarchie, la démocratie occupe l’avant-dernière place, juste avant la tyrannie qu’elle engendre.

Une lente décadence

Pour Platon, la décadence politique résulte d’une division croissante de la cité contre elle-même. La démocratie, explique-t-il, naît de l’oligarchie, ce régime où «les riches […] ont le pouvoir auquel les pauvres n’ont aucune part». Parce qu’elle repose sur une inégalité fondamentale, la cité oligarchique est vouée à l’instabilité: les riches, obsédés par l’accumulation, gouvernent pour leur propre profit et détournent la cité de sa finalité commune. Ce déséquilibre alimente la colère des plus pauvres, qui, exclus du pouvoir et accablés par la misère, finissent par se soulever. Ainsi, la révolte populaire, fille de l’injustice, renverse l’oligarchie et donne naissance à la démocratie:

«Dès lors ces hommes restent assis là dans la cité […] les uns chargés de dettes, les autres privés de leurs droits, d’autres subissant l’un et l’autre malheur, pleins de haine et de mauvais projets contre ceux qui ont acquis leurs biens, et contre les autres, et désireux de voir l’avènement d’un régime nouveau. (…)

La démocratie, je crois, naît lorsque, après leur victoire, les pauvres mettent à mort un certain nombre des autres habitants, en expulsent d’autres, et font participer ceux qui restent, à égalité, au régime politique et aux charges de direction; et quand, dans la plupart des cas, c’est par le tirage au sort qu’y sont dévolues les charges de direction.»

Le critère de l’exercice du pouvoir fondé sur la richesse est remplacé par un principe d’égalité: le tirage au sort, qui place chaque citoyen sur un pied d’égalité devant les charges publiques. Mais, plus profondément, Platon voit dans la démocratie autre chose qu’une simple répartition du pouvoir: elle incarne, selon lui, le règne de la liberté individuelle, où chacun prétend vivre comme il l’entend, affranchi de toute contrainte commune:

«[Dans la cité démocratique, les hommes] sont libres, la cité devient pleine de liberté et de licence de tout dire, et on y a la possibilité de faire tout ce qu’on veut.» En d’autres termes: «chaque citoyen choisit le genre de vie qui lui agrée davantage», chacun poursuit ses propres désirs, sans autre mesure que lui-même. Il n’y a plus de finalité, de bien commun, qui ordonnent les actions des citoyens. Même ceux qui sont désignés pour exercer le pouvoir ne peuvent pas être contraints de le faire, ni les autres d’accepter l’autorité des premiers. Pour Platon, et il le dit explicitement, la liberté est le bien suprême que s’est choisi la démocratie, son principe fondateur, mais aussi, déjà, la source de son déséquilibre.

La liberté est insuffisante 

Pour Platon, la liberté ne peut fonder une cité. Une telle cité est en somme la plus divisée contre elle-même qui soit. Car la liberté seule est une puissance aveugle et le désir de liberté ne peut qu’être insatiable. Privée de toute finalité commune, la cité démocratique devient instable et confuse: l’esprit de liberté s’y étend jusqu’à abolir toute hiérarchie. Le père imite le fils, le maître craint l’élève, l’étranger se croit l’égal du citoyen. Chacun revendique la même autorité, la même compétence, la même légitimité. Ce renversement des rapports naturels et rationnels efface la distinction entre le supérieur et l’inférieur, le savant et l’ignorant, le juste et l’injuste. La liberté, devenue indifférenciation, aveugle le jugement politique et dissout le bien commun dans la multiplicité des désirs particuliers.

De cette liberté sans mesure naît, selon Platon, la pire des servitudes: la tyrannie. Parce que la cité démocratique livrée à l’ivresse de la liberté, et que chacun veut vivre sans reconnaître ni loi, ni autorité, toute forme de contrainte est vécue comme une atteinte insupportable. Les dirigeants modérés sont accusés d’esprit oligarchique, ceux qui obéissent sont méprisés comme des esclaves volontaires, et le peuple en vient à honorer ceux qui flattent ses caprices. C’est alors qu’émerge un homme, figure du chef populaire, qui promet en quelque sorte de protéger le peuple contre lui-même. Il promet de le délivrer du désordre, de restaurer l’unité, d’abolir les dettes et de redistribuer les terres.

Mais, une fois en place, il élimine un à un ses opposants, détourne les regards en entretenant des guerres extérieures, appauvrit les citoyens pour les tenir soumis, et s’entoure d’une garde armée étrangère. Ainsi, veut montrer Platon, la liberté érigée en principe politique engendre son contraire: l’esclavage le plus absolu.

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Certes, il serait réducteur, et source de malentendus, de lire la critique platonicienne comme une attaque directe contre nos régimes démocratiques modernes. Pourtant, l’analyse conserve une portée universelle: elle nous force à penser ce qui fonde une cité, ce qu’on entend par bien commun, et jusqu’où la liberté peut être un principe d’organisation politique. Il est peu probable qu’un esprit comme celui de Platon se soit entièrement trompé sur ces questions.

Diplômé en philosophie, Antoine-Frédéric Bernhard est le rédacteur en chef adjoint du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: antoine-frederic.bernhard@leregardlibre.com.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Critiques de la démocratie», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°122).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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