La présence en ligne, une quête de soi

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écrit par Sébastien Lapaire · 09 novembre 2025 · 0 commentaire

Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Ce mois-ci, il se plonge dans les ressorts de l’engagement sur les réseaux sociaux.

On parle beaucoup de désinformation aujourd’hui, à juste titre, mais on néglige une autre forme de désinformation : celle qui vient de l’écart entre le geste et l’intention. Pour des raisons diverses, la vigueur de l’engagement, en particulier sur les réseaux, est moins l’indice d’une passion pure que d’un problème d’identité.

Le caractère aléatoire et éphémère des enthousiasmes et des colères devrait nous alerter sur la bonne foi de leurs promoteurs. Ce contraste entre l’intensité des réactions et leur vitesse de rotation est très symptomatique de l’identité contemporaine.

On a des raisons de penser que la réaction, agentivité propre aux réseaux sociaux, se résume à l’expressivité. C’est pour ça que les indignations se relaient indifféremment au hasard des circonstances. Je pense que beaucoup embrassent des causes principalement en vertu de leurs ressources expressives, dans une démarche cathartique.

L’individu apparaît comme étant tributaire des événements extérieurs, cherchant au-dehors le ciment d’une identité qui lui échappe.

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Plusieurs chercheurs importants ont fait état, ces dernières décennies, de la fragilité du Moi de l’individu contemporain. On est sommé d’être soi, mais on vit dans un monde où la liberté d’être soi est proportionnelle à la difficulté d’être tout court. Alain Ehrenberg l’avait bien pressenti dans La Fatigue d’être soi, où il faisait du mal-être contemporain une pathologie de la liberté: «Telle est l’équation de l’individu souverain: libération psychique et initiative individuelle, insécurité identitaire et impuissance à agir.»

Je pense que pour beaucoup, l’engagement politique est d’abord une recherche d’identité et de validation. Dans cette perspective, la tentation de réagir en permanence sur les réseaux naîtrait dans la promesse d’une détente narcissique.

En plus d’induire une démission de l’empathie et de l’intelligence, les réseaux inhibent la faculté de comprendre, c’est-à-dire de considérer les choses dans toute l’étendue de leurs dépendances mutuelles.

L’ennui avec la compréhension, c’est qu’elle est un effort, un idéal jamais atteint, une démarche qui amenuise dans le phénomène considéré tout son pouvoir de satisfaction immédiate.

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La volonté de comprendre va à l’encontre du besoin de gratification cherché sur les réseaux. C’est pour ça qu’il s’agit moins d’un engagement sincère que de la vérification de sa propre existence, par la mise en scène de soi et la tenue d’un message qui est le plus souvent destiné à ceux qui n’ont pas besoin de l’entendre. La figure de l’autre n’est là que pour justifier une parole antagoniste qui s’adresse moins à celui qu’elle pourfend qu’à ceux dont elle escompte le soutien.

L’engagement virtuel est le symptôme d’une angoisse métaphysique, vieille comme l’homme, mais peut-être plus forte aujourd’hui. Les gens, et les jeunes surtout, se sentent seuls et désorientés, aussi vont-ils chercher un sens et de la compagnie dans les méandres du numérique, dans les colères aléatoires et les complicités fugaces.

Plus que jamais, il faut réaliser que les problèmes psychiques sont des problèmes communs, qu’il n’y a pas d’un côté la tête et de l’autre la société, et qu’on ne peut pas expliquer tous les comportements sociaux par des causes sociales. Le spectre de la guerre civile émane entre autres de cette culture du vide, où la fragilité du Moi pousse l’individu à se bâtir une façade sur la ruine des autres.

Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°121).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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